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Titre de la review :

Les espèces envahissantes sont-elles une cause majeure des extinctions ?


Figure :

Nombre d'espèces affectées par les EEE et le bétail, calculé d'après la Liste Rouge de l'IUCN (Gurevitch & Padilla, 2004)

Résumé de la review :

Scientifiques et conservationnistes sont d’accord sur le fait que les espèces exotiques envahissantes (EEE) ont un lien avec l’extinction des espèces indigènes. Souvent, il est admis que ces introductions arrivent en même temps que des extinctions et en sont une des causes majeures (sur la base de données anecdotiques, spéculatives et établies sur des observations limitées). Le principal problème est que la corrélation entre l’arrivée des EEE et l’extinction des espèces indigènes est souvent interprétée comme une causalité du phénomène. Cependant, l’introduction des EEE est souvent corrélée, à son tour, avec une importante altération des habitats. Dans ce cas, il est clair que le fait d’éliminer les EEE ou de prévenir leur introduction n’est pas une solution face à la perte de biodiversité, puisque cela ne réglera pas le problème de la destruction des habitats. La relation de cause à effet est très claire dans certains cas, notamment pour Boiga irregularis introduit sur l’île de Guam, tandis que pour d’autres, elle l’est moins. Ainsi, les espèces prédatrices ou pathogènes seraient plus aptes à provoquer des extinctions chez les espèces indigènes.
Afin de savoir si les EEE représentent une cause majeure de l’extinction, les auteures ont étudié les plus importantes sources sur les espèces menacées (Wilcove et al. 1998, pour les États-Unis et la liste rouge de pour les espèces menacées dans le monde).

Wilcove et al. 1998
La perte des habitats est le danger le plus important pour les espèces menacées aux USA (85% des espèces menacées), suivi par les espèces envahissantes (50% des espèces). Hawaï regroupe 43% des oiseaux et 39% des plantes menacés par les EEE des USA. Sont en cause les porcs sauvages, les chèvres et les plantes exotiques. 28% des espèces d’oiseaux de la liste ont été affectées par les plantes exotiques, mais seules quatre d’entre elles sans combinaison avec l’effet direct de l’Homme sur leur habitat. Une question subsiste : les plantes exotiques sont-elles la cause première de la menace qui pèse sur les espèces endémiques, des contributrices, ou de manière opportuniste, une coïncidence avec l’effet des herbivores ? La différence ne peut être établie à l’heure actuelle, avec ces données.

La Liste Rouge de IUCN (International Union for Conservation of Nature)
Tandis que 33% des 18318 espèces de la Liste Rouge de l’IUCN sont affectées par la perte ou l’altération des habitats, 7,6% par l’exploitation par l’Homme, seulement 6% des taxons sont menacés par des EEE, soit cinq fois moins que pour la perte des habitats. La concurrence avec des EEE affecte davantage les plantes que les animaux, et inversement pour l’herbivorie ou la prédation. En revanche, le pâturage et le piétinement du bétail affectent plus de trois fois plus les espèces végétales, que la concurrence ou l’herbivorie des EEE ; et sont presque équivalents à l’effet de la prédation sur les animaux.
En plus de la menace par les EEE, les espèces indigènes doivent souvent faire face à la destruction de leur habitat. Sur 762 espèces éteintes à la suite des activités humaines, 2% sont répertoriées avec les EEE en cause. Tous les habitats ne sont pas affectés de la même façon par les EEE : aucune extinction d’espèce marine n’est attribuée aux EEE, sans doute parce qu’elles ont eu lieu avant 1900 pour la plupart (avant l’arrivée massive des EEE), et d’autre part car les océans représentent de vastes habitats. Les espèces terrestres, puis d’eau douce, sont plus affectées.
En somme, il est important de déterminer précisément la cause de la menace qui pèse sur les espèces indigènes pour pouvoir y concentrer les efforts et réduire son impact. Pour cela, il faudra produire une documentation pour comprendre le rôle des EEE dans les extinctions des indigènes, évaluer leur impact par rapport aux autres facteurs, et enfin prendre en compte des types fonctionnels d’EEE plus précis que « concurrent » ou « prédateur ».

Rigueur de la review :

Cette review commence à être ancienne mais a l’avantage de se concentrer sur les effets écologiques des espèces exotiques sur les espèces indigènes : une vision des choses qui nous intéresse davantage pour cette controverse, mettant complètement de côté les aspects liés aux activités anthropiques ou au bien-être humain. Différentes sources sont analysées et à différentes échelles géographiques et distinguent bien l’effet de chaque facteur qui menace chaque espèce. La question de la « compensation biotique » est seulement évoquée, mais n’est pas développée en l’absence de preuves quantifiant le réel impact des EEE.

Ce que cette review apporte au débat :

En ne s’intéressant qu’à l’aspect écologique des EEE, cette review nous permet d’avancer un peu plus loin dans le questionnement lié à la lutte contre ces espèces. En effet, malgré l’accord général des scientifiques, la définition des EEE comme étant le deuxième facteur principal des extinctions est encore loin d’être établi scientifiquement. Il est très difficile de séparer les effets de chaque facteur (destruction de l’habitat, exploitation, EEE…), de les évaluer, de les comparer les uns aux autres. D’autre part, il devient nécessaire d’étudier les EEE elles-mêmes et leur groupe fonctionnel : trouver des catégories plus précises que « prédateur », « herbivore », « compétiteur » et faire de même avec les habitats considérés. Comme le montrent les deux sources étudiées par les auteures, il faut nuancer l’effet des EEE dans les différents types d’habitats. Les espèces terrestres semblent être les plus touchées par les EEE, puis les espèces dulçaquicoles et enfin marines.

Publiée il y a plus de 7 ans par A. Gardin et M. Leroy.
Dernière modification il y a plus de 7 ans.