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Titre de la review :

Les espèces envahissantes sont-elles une cause majeure d'extinctions ?


Résumé de la review :

Il est souvent avancé que les espèces invasives ou espèces exotiques envahissante (EEE) constituent une cause majeure d'extinction d'espèces natives. Pourtant peu d'études scientifiques rigoureuses n'ont vraiment été menées pour quantifier ce phénomène. Cette review tente de préciser de manière rigoureuse et scientifique l'implication des EEE dans le déclin d'espèces natives, pour ensuite pouvoir protéger plus efficacement la biodiversité.

Quel est le problème de l'affirmation ?
Le lien causal entre EEE et extinction n'est en effet pas évident à établir. D'abord parce que les extinctions d'espèces semblent souvent multifactorielles : il est par exemple courant qu'il y ait co-occurence d'une altération d'un habitat et d'une prolifération d'espèces exotiques. Il est alors difficile d'évaluer la part de chaque phénomène dans l'extinction, leur co-variation (interaction), les effets aggravants ou facilitateurs éventuels... Il est d'autant plus difficile de tirer des conclusions rigoureuses que les données disponibles actuellement se basent sur des observations et données non-publiées, de qualité variable et peu comparable entre taxons.

Différents degrés de menace
Il semblerait par ailleurs que la menace que représente une espèce invasive vis à vis d'une espèce native dépende du type d'interaction entre ces espèces : les EEE compétitrices semblent être une menace moindre pour les espèces natives que les EEE prédatrices ou pathogènes.
Enfin, la dénomination d'EEE en elle-même n'est pas facile a établir et il est important de faire la distinction avec les espèces "seulement" exotiques, qui peuvent ne présenter aucune menace pour les espèces natives.

Pour tenter de quantifier ces effets sur un grand nombre de cas, la review s'est appuyée sur 2 bases de données importante et jugée de bonne qualité sur les espèces menacées : celle utilisée dans l'article de Wilcove et al., 1998, (espèces menacées des USA), et la liste rouge de l'UICN (échelle mondiale).

L'analyse de Wilcove et al., 1998
Sur les 1880 espèces classées menacées des USA dont Wilcove et al. disposait de données spécifiques sur la nature des menaces, la perte d'habitat était trouvée comme la 1ère cause de déclin (85%), suivie par les espèces exotiques (~50%). Cet article a été largement cité et a constitué une source principale de la littérature soutenant l'implication directe et prépondérante des espèces exotiques dans l'extinction.
Les auteurs de la review ont réanalysées les données des espèces considérées menacées par des espèces exotiques en déterminant le nombre de menace qui affectait chacune. Chaque espèce menacée faisait face, en moyenne, à 2,5 types de menaces spécifiques. Les oiseaux et les plantes étaient des groupes particulièrement concernés.
A Hawaï, système endémique particulièrement menacé, il existe peu de cas de déclin d'espèce native où l'effet des EEE n'est pas combiné avec l’effet direct de l’Homme sur l'habitat.
La question de l'implication première des EEE subsiste donc et les données de l'article ne permettent pas de conclure.

Les données IUCN
Sur les 18318 espèces de la Liste Rouge de l’IUCN, 33% sont affectées par l’altération d'habitats, 7,6% par l’exploitation par l’Homme, et seulement 6% menacés par des EEE. Les causes sont souvent multifactorielles.
Les plantes sont plus menacées que les animaux par la compétition avec les EEE et le pâturage et piétinement par le bétail, alors que les animaux souffrent plus de la prédation par les EEE, et presque autant par le bétail.
Sur 762 espèces éteintes à la suite d'activité humaine, 2% sont répertoriées avec les EEE en cause. Les espèces terrestres, puis d’eau douce, sont les plus affectées.

Il est donc important de déterminer précisément ce qui menace les espèces natives pour pouvoir concentrer plus efficacement les efforts de protection. Il est nécessaire de prendre en compte les types fonctionnels d’EEE, et documenter rigoureusement leur implication, et ceci également par rapport aux autres facteurs.

Rigueur de la review :

La review se base sur deux sources (jeux de données) qui ont été (ré)-analysées. Ces sources ont été choisies pour être les plus fiables et objectives possible, il est néanmoins assez difficile d'en juger la véracité. La Liste Rouge de l'UICN, tenue depuis 1964 par une organisation reconnue (UICN), est connue pour être rigoureuse. La liste de Wilcove et al. est plus difficilement vérifiable, et nécessite l'analyse de l'article en question, ce qui sera fait par la suite pour cette controverse.
Les méthodes d'analyses sont peu développées mais semblent rigoureuses si l'on peut effectivement compter sur la fiabilité des données.
Il semble cohérent de produire 2 analyses séparées, les données n'étant pas comparables.
Les efforts de dénomination et classification des EEE, ainsi que la distinction des effets de chaque facteur montre une volonté d'objectivité et de rigueur scientifique qui est appréciable, dans ce débat où beaucoup d'affirmation semblent être faites sans base scientifique établie.

Ce que cette review apporte au débat :

Cette review, bien qu'elle soit maintenant relativement ancienne, est intéressante dans ce débat car elle questionne de manière rigoureuse l'implication directe des EEE dans les extinctions. Elle rappelle que "événements corrélés" (ici, extinction d'espèces, destruction des habitats, prolifération d'EEE) ne veux pas dire "lien causal".

Un point important soulevé par la review est d'ailleurs de séparer les espèces invasives en différents sous-groupes, en s'appuyant sur leur types fonctionnels, leur domestication, leur caractère réellement envahissant, etc., chaque espèce exotique n'ayant pas les mêmes effets écologiques sur les espèces natives.
De même, elle rappelle brièvement que les écosystèmes ne sont pas tous autant sensibles aux EEE, et que le milieu marin, par exemple, ne connait pas de cas d'extinctions (récents) d'espèces marines attribué aux EEE (probablement du fait de son étendu).

Remarques sur la review :
  • Dans l'analyse de Wilcove et al., les auteurs remarquent que le bétail domestique a été classé comme EEE alors que, bien qu'il soit souvent non natif de son lieu d’élevage, la taille et la répartition de ses populations sont contrôlées par les humains. Le bétail n'est donc pas envahissant au sens strict du terme, bien qu'il puisse avoir des effets importants sur les écosystèmes indigènes.

  • Dans la review, il est souvent question de plante et d'animaux, et dans les animaux, surtout de mammifères et d'oiseaux. Il semble que les insectes soient largement ignorés des analyses (et des jeux de données). Ceci est probablement du à la large ignorance des effectifs d'insectes au cours du temps, et le manque de suivi des populations et stade de déclin de ce groupe. S'ils avaient davantage été pris en compte, ceci pourrait amener à revoir les affirmations concernant la dangerosité des EEE sur les animaux natifs, en fonction des interactions competitrice, predateur, etc...

Publiée il y a plus de 6 ans par E. Reboud.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.