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Titre de la review

Le bon, le mauvais et le réifié

Résumé de la review

Dans cet article Slobodkin traite de la question de la réification inhérente à de nombreux concepts cadrant les processus écologiques actuels. La réification repose sur le fait d’assigner à un mot, une image ou une quantité un statut ontologique (définissant la réalité des entités théoriques dont parle la science) non véritable et non vérifié. C’est-à-dire que l’on va attribuer une vérité à un concept sans qu’il ait été vérifié par de véritables expériences empiriques, impliquant l'acceptation précoce de la validité d'une hypothèse. Ce concept aura pour finalité de devenir une des pierres fondatrices d’un cadre conceptuel. Un complexe réifié s’oppose à une hypothèse qui est vérifiable. En effet, une hypothèse est une réalité temporaire, elle a donc une durée de vie courte. Elle sera testée de manière empirique, puis sera écartée ou acceptée. Selon lui, l’accumulation de ces réifications engendre la perte d’une pertinence scientifique et de dynamisme au sein d’un domaine de compétences qui se met à stagner.
Il présente notamment l’exemple de l’équation relative à la croissance d’une population présentée par son auteur comme une équation réductrice et approximative, avec un véritable manque de réalisme. Celui-ci voulait que l’équation soit remplacée ou améliorée ce qui n'a jamais été fait. Nous avons donc assisté à une véritable réification de l’équation constituant la plupart des théories actuelles en écologie des populations.

Dans un second temps, il aborde la question de la généralisation des observations de la nature au travers de modèle conceptuel qui amène une constance naturelle dans la science. Hors, ce genre de généralisation manque d’opérationnalité et conduit la plupart du temps à de la réification s’entourant d’hypothèses vides de sens qui deviennent des réifiées. En effet, la généralisation à la base n’est fondée sur aucune théorie, tout repose sur des observations qui deviennent populaires par la suite.

Une des grandes réifications actuelles repose sur la notion d'espèces bonnes ou d'espèces mauvaises au sein d'une communauté. En effet, l’ensemble des organismes "mauvais" qualifiés de destructeurs, dangereux, nuisibles, sont considérés comme tels aux yeux des sociétés humaines car allant à l’encontre des désirs de ces dernières. Il présente ici un qualificatif confiné à la vision humaine du monde, qui condamne les EEE au rang d’espèces mauvaises et au contraire, qui place les espèces indigènes comme des organismes bons.

Pourtant, de nombreuses études ont montré le côté bénéfique d'une EEE comme avec l'exemple de la salicaire pourpre qui augmente la diversité d’espèces d’insectes ou de pollinisateurs (Treberg et Husband, 1999) ou encore l'étude de Ruiz et Fofonoff (1999) qui précise que 90 % des EEE dans les estuaires n’ont pas eu un impact perceptible sur la diversité et la distribution d'abondance des espèces indigènes. D’après Sagoff (1999), « si une espèce n'occasionne pas clairement un problème médical ou agricole, apprenons à l'aimer! »

Selon Slobodkin , il serait temps d’abandonner la notion de mauvaises espèces. Il ajoute que les problèmes éthiques sont les nôtres et non ceux des organismes. Il aborde le fait de se concentrer davantage sur l’atténuation et le contrôle des dommages fait par un organisme plutôt que sur une élimination totale afin d’éviter les dangers qu’amènent l’éradication. Il admet également l’inévitabilité des transports de ces espèces qui continueront à se propager.

Rigueur de la review

Pour l'auteur, une réification s'oppose à une hypothèse qui est invalidée ou acceptée suite à sa vérification. Or, à l'origine, les réifications sont des hypothèses validées (donc des résultats) dans et pour un certain contexte, par des moyens empiriques ou par approximation et modélisations. Ne pas prendre en compte les conditions d'application de ces résultats afin de les utiliser comme fondements pour d'autres hypothèses amène à des biais majeurs. Mais la réification n'est pas à proprement parler opposée à une hypothèse vérifiable. En revanche en terme de dynamisation de la science, cette opposition est réelle dans le sens où les réifications installent une certaine base qu'il est difficile de remettre en question. En effet, ces anciennes hypothèses sont devenues une vérité générale et servent de base à de nombreuses recherches qui servent à leur tour à formuler les hypothèses actuelles. Remettre les réifications en cause reviendrait à remettre tout le savoir depuis lors en cause.

Ce que cette review apporte au débat

Cet article propose une vision plus large du concept d’EEE. Il propose l'idée que le concept d'EEE est un complexe réifié qui se structure à travers la notion d'une espèce bonne et d'une espèce mauvaise, confiné par la vision humaine du monde. Cette réification entraine actuellement un manque de pertinence et d'objectivité scientifique. En effet, qualifier une espèce de bonne ou de mauvaise est une valeur de jugement, on arrive donc aux limites de la science. De plus, lorsque la science est impliquée dans les politiques publiques à travers à la fois de la demande sociétale et des organismes subventionnaires, elle implique davantage de réifiés.
Nous finirons sur cette citation « La survie de l'écologie, sans parler des écosystèmes ou de l'écosystème global lui-même, peut reposer sur une dissection minutieuse en séparant les parties réelles et imaginaires de ces termes complexes. »

Remarques sur la review

Ruiz, G.M. and Fofonoff, P. 1999. Non-indigenous species as stressors in estuarine and marine
communities: Assessing invasion impacts and interactions. Limnol. Oceanogr., 44: 950–972.
Sagoff, M. 1999. What’s wrong with alien species? Report of the Institute for Philosophy and Public Policy, 19(4): 16–23.
Treberg, M. and Husband, B. 1999. Relationship between the abundance of Lythrum salicaria (purple loosestrife) and plant species richness along the Bar River, Canada. Wetland, 19:118–125.

Publiée il y a plus de 8 ans par T. Lemoine et S. Hafsia .
Dernière modification il y a plus de 8 ans.
Review : The good, the bad and the reified