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Introduction :
La présence de forêts intactes est essentielle à la conservation de la biodiversité, à l’atténuation des changements climatiques et à l’adaptation à ceux-ci, ainsi qu’au maintien des services écologiques essentiels, comme la filtration de l’eau et de l’air. La bonne santé des forêts constitue donc un élément important quant à la résilience des communautés et génère des économies durables, notamment une source d’approvisionnement en produits forestiers. Vu qu’il ne reste sur la planète que 20 % des forêts d’origines, la protection de ces aires forestières représente un défi environnemental pressant que nous devons relever d’après la FAO.
La conservation à l'aide des aires protégées est un aspect important de la préservation des espèces, et est également très utilisée. Cependant certaines réserves ou parcs ne se montrent pas à la hauteur de la tâche qui leur est assignée.
Ainsi, ce mode de conservation, bien que très fréquemment utilisé, est-il réellement utile pour conserver les espèces ? Et si les aires protégées possèdent bien une utilité par rapport aux autres méthodes de conservation, existe-t-il un moyen de contrer les problèmes auxquels elles peuvent faire face ? Ces moyens sont-ils unanimement reconnus efficaces de la part de l'intégralité de la communauté scientifique ? Existe-t-il une méthode idéale pour faire de la conservation à l'aide d'aires protégées ?
Cette synthèse a pour but de montrer les points problématiques de la mise en place et gestion des aires protégées, certains points ayant été résolus, et d'autres étant encore sujets à discussion.

De nombreuses aires protégées ont été mises en place par le passé ; cependant, certains plans de conservations ont été reconnu comme clairement inefficace voir néfastes à la conservation.
Par exemple, certaines aires ont dû fonctionner avec des moyens trop réduits pour être efficace. À cause du manque de surveillance, des réserves ont été dégradées par des activités illégales : braconnage, extraction de minerai et bois (Peres&Terborgh 1995). Des dégradations ont également pu être constatées à cause d'un manque de sensibilisation envers le public. Les chiroptères du parc des Vosges du Nord sont par exemple souvent délogés par les populations locales (Génot 2000).
Même s’il ne s'agit pas d'un problème de moyen, il arrive qu’une méthode soit appliquée, mais se révèle inefficace. Il est reconnu qu'il est impossible de conserver l'intégralité des espèces, du fait de la limitation des moyens. Il faut donc soigneusement choisir les espèces à conserver. Mais il existe des cas où ce choix a mal été réalisé. Le parc des Vosges du Nord s'est par exemple concentré sur la préservation d’espèces particulières, tel le faucon pèlerin ou le crapaud (Génot 2000). Se concentrer sur ces espèces, qui n'ont pas d'influence forte sur l'écosystème, plutôt que d'essayer de conserver le fonctionnement de l'écosystème (en prenant en compte les espèces importantes pour l'écosystème et l’habitat) ne permet pas une conservation efficace.
Certaines réserves ont été mises en place en suivant les principes de la théorie de l'équilibre de la biogéographie des îles de MacArthur & Wilson (1967). Les réserves sont considérées analogues à des îles, isolées. Le nombre d'espèce vivant sur une île dépendrait du taux d'immigration et du taux d'extinction, qui dépendraient eux-mêmes du degré d'isolation et de la taille de l'île. Appliquer ce principe à la conservation signifierait qu'il faudrait minimiser le taux d'extinction en agrandissant les réserves, ou au moins rendre ces réserves circulaires, et les relier par des corridors. Mais il s'est avéré que, d'une part, la théorie des îles n'a pas été prouvée, et d'autre part, que les réserves diffèrent trop des îles pour qu'elles soient considérées analogues. Le taux de migration étant faible dans les réserves, se contenter d'appliquer cette théorie sans la compléter par d'autres méthodes va forcément aboutir à la diminution du nombre d'espèce (Margules et al 1982).
Hayes en 2006 a également constaté que les protections de forêt mises en place dans certains parcs ne permettaient pas d’obtenir une plus grande abondance végétale que dans des forêts non protégées. Les mesures de conservation prises semblent inefficaces, du moins pour les forêts étudiées.
Malgré tout, ces défauts ne sont pas des raisons d’arrêter la conservation mais plutôt des points à améliorer car la forêt permet de conserver l’habitat en plus des espèces, d’atténuer les changements climatiques (diminution de CO2), et de fournir diverses ressources (d’après l’UICN). L’absence de ces protections aurait pu être bien plus catastrophiques pour la biodiversité, car si une zone est protégée c’est généralement car elle encourt un risque qui n’est pas forcément présent pour les zones non protégées utilisées dans les comparaisons.

La conservation la plus efficace est celle qui vise à préserver un écosystème entier. Mais comme l’analyse de la biologie d’une espèce est plus facile à étudier qu’un écosystème entier, il est important de se focaliser sur la conservation « d’espèces clef de voûte » (Soulé&Simberloff, 1986). L’article de Mouillot (2008) ajoute le fait qu’il faut aussi prendre en compte les espèces « originales » d’un point de vue fonctionnel car leur perte est irréversible dans un écosystème. Il ne faut pas négliger la notion de diversité spécifique et élargir la conservation à des espèces « indicatrices de la biodiversité » et pas seulement des espèces symboliques.
En ce qui concerne la taille la plus adapté pour une zone protégée, l’article de Génot en 2000 préconise des territoires plus vastes, moins fortement protégés par la réglementation mais gérés plus écologiquement avec des moyens financiers adéquats. Il considère la conservation à une échelle plus globale que celle de l’espèce ou l’habitat et veut ainsi éviter les actions pointillistes non adaptées.
Il faut cependant prendre en compte le fait que l'acquisition de parcelles de grande taille peut être difficile, à cause de pressions des industries, agriculteurs, ou gouvernements (Soule & Simberloff 1986). Essayer de mettre en place des aires protégées de taille au moins suffisante pour la survie d’espèce clé peut être plus simple que pour une taille la plus grande possible (Schaffer 1981). Il faut également prendre en compte le fait qu'une grande taille est coûteuse à gérer. Il peut être avantageux d'utiliser le budget à notre disposition afin d'améliorer la gestion, plutôt que de l'utiliser pour mettre en place une grande réserve qui ne sera pas correctement suivie. Pour chaque parc ou réserve, il faut donc trouver un équilibre entre les besoins des espèces (nécessitant des parcs les plus grands possibles) et les conditions socioéconomiques (demandant des parcs plus petits et/ou moins protégés).
La forme d'une réserve est également parfois considérée comme un paramètre jouant dans l'efficacité de celle-ci. Schonewald-Cox & Bayless en 1986 ont ainsi suggéré qu’une zone circulaire permet de limiter l'exposition des espèces aux braconniers que l'on retrouve à la périphérie. Ces auteurs ont aussi considéré qu'il fallait prêter attention à ce qui traversait les frontières des réserves. Il y a en effet une différence entre les frontières administratives d’une réserve qui n'affectent que l’homme, et les lisières qui sont les vraies limites ressenties par les espèces. Si les limites administratives sont entourées par les limites effectives, les espèces pourront passer d'un côté et de l'autre de la frontière, ce qui augmente la surface de conservation effective. Il faut cependant pour cela que les pressions extérieures soient plus faibles que les efforts de préservations au sein de l'aire. Prendre en compte ce qu'il y a à l'intérieur et à l'extérieur des limites administratives est donc un élément important de la conservation.
L’importance des facteurs abiotiques est également vue dans l’article de Génot (2000), qui illustre que l’efficacité d’une campagne de conservation dépend en majeure partie de facteurs non-biologiques (politique, social, économie). Voilà pourquoi il est essentiel de travailler avec les populations locales et le public concerné (ex : écotourisme). Si les mesures de conservations peuvent être perçues comme restrictives ou allant contre l’intérêt de l’homme, il est primordial de trouver des solutions où tous les partis ont à y gagner. Sinon les mesures prises peuvent être contre productives. L’article de Kossi Adjonou en 2009 propose un exemple de coopération entre zone protégée et population locale. Il suggère aux locaux de ramasser le bois mort des forêts claires pour limiter les risques d’incendie. La vente de ce bois permettrait à la population locale de vivre et à la zone protégée d’être moins touchée par les incendies ravageurs qui réduisent la biodiversité. On peut aussi s’intéresser au cas particulier des populations « indigènes » de type chasseurs cueilleurs. Certains articles supposent que la présence humaine est nocive dans une zone protégée, il a été montré que les terres indigènes avaient une conservation comparable aux zones protégées inhabitées (Schwartzman et al 2000). Ces populations qui vivent exclusivement des ressources forestières sont des acteurs essentiels de la dynamique de conservation de la biodiversité. Voilà pourquoi il faut les inclure dans les politiques de conservation et ne pas les léser car ils représentent le premier rempart contre les exploitations sans scrupules. Bien sûr pour que cela fonctionne, il faut passer par l’information du grand public, et des accords entre les différents partis.
Ce raisonnement est aussi valable pour les industriels, dont l’autorisation d’exploitation doit être très strictes pour limiter les nombreux abus. On peut faire en sorte de modifier leur technique d’exploitation, pour qu’elle respecte la conservation de la biodiversité. Par exemple, éviter l’uniformisation du paysage forestier ou limiter les espaces de cultures. Ne pas forcément interdire bêtement, mais au contraire créer une exploitation responsable des ressources à disposition sans pour autant dénaturer la biodiversité.
De manière plus générale, il est évident qu’afin que les aires soient efficaces, il faut avoir recours à des moyens financiers adaptés (Génot 2000). Mettre en place un suivi des espèces, ou entraîner assez de personnel de surveillance (Peres&Terborgh 1995) est indispensable à la réduction des activités illégales et à l'amélioration de la compréhension de l'écosystème, nécessaire à une bonne gestion des aires protégées. Faire en sorte que ces zones soient gérées indépendamment du reste de la forêt est également utile (Hall et al 1983), tout comme trouver des accords avec les utilisateurs de la forêt pour mettre en place un plan de conservation efficace (Hayes 2006).

Conclusion :
Les aires protégées sont des éléments indispensables de la conservation, dans la mesure où elles permettent de conserver non seulement les espèces, mais aussi le fonctionnement de l'écosystème. S’il est évident qu'il est nécessaire d'avoir un raisonnement basé sur la notion d'écosystème, il ne faut pas non plus négliger l'importance des populations humaines locales, ainsi que de prendre en compte les facteurs abiotiques. La question de la taille des parcs est encore problématique, tout comme le manque de moyens.
Les aires protégées devraient être les plus grands et nombreux possibles, selon les limitations, et il ne faut pas se focaliser sur une seule catégorie d'aire mais choisir la plus adaptée à la situation : certaines doivent interdire les activités industrielles et/ou humaines, d'autre les autoriser. Dans le cadre d'un plan de conservation efficace, les aires protégées doivent être utilisée conjointement avec d'autres méthodes de conservation comme les jardins botaniques, ou la coupe d'arbres non-excessives.

Publiée il y a plus de 9 ans par C. Calloix.
Dernière modification il y a plus de 9 ans.