Introduction
L'Homme s'est-il "affranchi" de la sélection naturelle par l'industrialisation et les progrès de la médecine ?
Cette question fait référence à l'évolution, plus particulièrement à un de ses mécanismes moteurs : la sélection naturelle. Cette sélection est définie par Darwin comme étant un avantage adaptatif et reproducteur dans les conditions environnementales et transmissibles génétiquement à la descendance.
Dans le cas de l'Homme, la question est de savoir si ce mécanisme naturel, bien présent dans le passé lointain est encore un moteur important de son évolution. Nous verrons à travers cette synthèse que cette question implique une analyse pluridisciplinaire (Écologie, Génétique, Anthropologie, Archéologie). De ce fait, différents points de vue s’opposent à la fois entre les disciplines, mais aussi au sein de chacune d’elles (particulièrement en biologie évolutive). Certains scientifiques ont d’ailleurs été fortement décriés, comme le Professeur Steve Jones New York Times : Evolution of Humans May at Last Be Faltering qui a affirmé que l’Homme n’était plus soumis à la sélection naturelle ni au mécanisme de spéciation grâce aux processus de migration. Ces affirmations ont créé une vague de controverses et de polémiques à travers les différentes communautés de biologistes et encore aujourd’hui : l’impact de l’Homme sur ses propres processus évolutifs est mal connu.
Nous sommes en effet la première espèce à avoir connu une telle expansion démographique de par l'amélioration de ses conditions de vie, la médecine, l'industrialisation et plus largement la culture. Il paraît donc difficile d’envisager que l’Homme n’a aucune influence sur la dynamique de la sélection naturelle (plus largement sur les processus évolutifs). Nous confronterons donc les textes du corpus et déterminerons si:
(1) Oui, l’Homme a modifié la dynamique de la sélection naturelle à son avantage ou
(2) Non, la sélection naturelle a encore un poids prépondérant dans l’évolution de l’Homme.
Cœur de la synthèse
L’Homme depuis 50 000 ans a évolué au sein d’environnements divers. Son expansion depuis l’Afrique s’est caractérisée par la colonisation d’environnements a priori hostiles. L’Homme s’est donc adapté et a donc été soumis de façon certaine à la sélection naturelle.
Dans un premier temps, il est bien connu que, par exemple, l’adaptation à l’altitude chez deux populations géographiquement éloignées (Tibet et Andes) a nécessité la mise en place de génotypes particuliers participant à un phénotype (résistance à l'hypoxie) adapté à la vie en altitude Bigham et al. 2010. Les génotypes concernés montrent des indices de sélection naturelle. Les données génétiques démontrent de plus que ces populations sont bien distinctes concernant cette adaptation: la convergence phénotypique n'est donc pas due à une convergence génotypique. Au niveau de sa fitness, sa reproduction, ou encore sa durée de vie des études ont montré que la sélection naturelle et sexuelle dans des populations monogames étaient prépondérantes chez l’Homme malgré le développement de certaines techniques (agriculture) et traits culturels (monogamie) Courtiol et al. 2012 ou des différences de mode de vie Kaar et al 1996. Au niveau médical, chez des populations européennes historiques et actuelles, certains traits médicaux (taille, taux de cholestérol, pression sanguine systolique, âge du premier enfant et âge de la ménopause) sont également influencés par la sélection naturelle. Il est donc bien prouvé que l’Homme est soumis à des processus adaptatifs en lien avec la sélection naturelle Byarsa et al. 2009.
Cependant, un certain nombre de références présentent un avis plus modéré. Certaines études montrent en effet une relation plus complexe entre le génome, l’environnement et les pratiques de l’Homme. C’est notamment le cas pour une étude portant sur des femmes européennes Kirk et al. 2001, qui conclut à des traits d’histoire de vie toujours soumis à la sélection naturelle (héritabilité de la fitness ; sélection en faveur d’un âge de première reproduction inférieur, un âge de ménopause supérieur), mais qu’un autre (âge des premières menstruations) pourtant reconnu comme soumis à cette sélection (populations préindustrielles) ne l’est plus actuellement en raison de l’influence culturelle. On constate également un relâchement de la sélection sur le poids à la naissance. L’augmentation de l’encadrement médical a ainsi diminué la pression sélective exercée sur l’individu en fonction de son poids à la naissance et par conséquent les taux de mortalité à l’accouchement Ulizzi et Terrenato 1992. Plus récemment Galor et Moav 2005, il a été montré que la révolution agricole avait dans un premier temps augmenté la mortalité, mais ensuite permis la création d’un potentiel génétique d’adaptation. Les maladies étant mieux soignées et ce potentiel génétique disponible permettent ainsi l’augmentation de l’espérance de vie. En lien avec l’évolution de la population, la croissance démographique exceptionnelle de l’Homme permet la création de plus de mutations génétiques qui seront par la suite sélectionnées Hawks et al. 2007. Cette accélération est mise en relation avec la culture et le comportement qui prennent une part de plus en plus importante dans les processus évolutifs humains Varki et al. 2008 réduisant ainsi le poids de la sélection naturelle. La langue est un exemple de pression sélective culturelle et impacte de façon significative la variation génétique entre individus Laland et al. 2010 ; Toussaint et al. 2012. La culture étant héréditaire et évoluant à une échelle de temps bien plus courte que l’évolution génétique des populations, elle constitue donc un moteur évolutif plus puissant. Selon certains auteurs, la culture serait donc au centre de l’évolution pour l’Homme, mais aussi les autres espèces Laland et al. 2010 ; Toussaint et al. 2012.
Certains domaines novateurs tels que celui des Biotechnologies posent la question de la capacité de l’Homme à modifier lui-même son génome Baltimore et al. 2015. Ce principe lié à l’origine de la théorie eugéniste, pourraient ainsi permettre de résoudre certains problèmes adaptatifs de l’Homme (maladies) Toussaint et al. 2012. Ainsi il se pourrait qu’à terme, si nous ne prenons pas en compte le facteur éthique (bien différent selon les pays) l’Homme puisse contrecarrer définitivement la sélection naturelle à son avantage ou à sa perte.
Conclusion et ouverture
Nous avons pu voir que la sélection naturelle joue encore un rôle dans l’évolution de l’Homme. Les contraintes de l’environnement et la sélection adaptative associée entraînent de façon claire une modification de la variation génétique au sein de la population mondiale. Il est cependant de plus en plus admis que la création de la culture a profondément modifié les relations gènes-environnement-individu. L’ensemble des progrès a permis l’expansion de notre espèce jusqu’à la conquête de tous les continents. Ce succès démographique a profondément changé la vitesse évolutive de l’Homme. Le processus de passation culturelle (techniques, langues, traditions) a donc freiné les pressions sélectives naturelles qui se déroulent à l’échelle du millier voir du million d’années.
Ainsi, en l’état actuel nous ne pouvons pas conclure quant à la prépondérance d’un des facteurs. L’Homme s’est bien affranchi en partie des pressions sélectives naturelles liées au mécanisme de sélection naturelle, mais il est toujours soumis à des modifications de son génome, lui conférant dans certains cas une meilleure valeur adaptative face à l’environnement.