INTRODUCTION
La diversité est rythmée par deux moteurs de l’évolution : la spéciation et l’extinction. Ces deux phénomènes permettent de calculer un taux d’évolution, ou taux de diversification. On peut alors se demander s’il y a une relation entre ces deux processus : l’extinction impacte-t-elle la spéciation ? On s’intéressera à différentes échelles spatiales, à l’échelle d’une population, d’une niche écologique mais également d’un écosystème. De plus nous verrons les transitions qu’impliquent les phénomènes d’extinction au niveau temporel.
Pour répondre à ces différentes questions, cette controverse se porte sur l’analyse de 10 articles datant de 2011 à 2019.
COEUR DE LA SYNTHÈSE
Lorsque l’on parle d’extinction, on pense souvent aux 5 grandes extinctions de masse. La plus médiatisée, la crise Crétacé-Tertiaire (crise K-Pg) s’est produite il y a 65 millions d’années, aujourd’hui on estime une perte de 40% des genres et 75 % des espèces. Selon Impacts of the Cretaceous Terrestrial Revolution and KPg Extinction on Mammal Diversification , cette crise aurait profité aux mammifères.
Suite à cette crise des niches écologiques se sont libérées et ont permis aux animaux de petite taille de proliférer, et d’augmenter ensuite progressivement en taille (How life blossomed after the dinosaurs died) . Cela s’explique notamment par la disparition de leurs prédateurs, notamment les dinosaures et autres archosauriens. Dans l'article Therian mammals experience an ecomorphological radiation during the Late Cretaceous and selective extinction at the K–Pg boundary, Grossnickle et al. décrivent 3 types principaux d'extinction : la première, l'hypothèse de la suppression est celle soutenue par les articles cités précédemment, la seconde est une extinction adaptative qui favorise certains morphotypes, et la dernière est l'extinction non-adaptative. Selon eux la radiation des mammifères s'est produite bien avant la crise K-pg (10 à 20 millions d'année auparavant), mais s'est accélérée rapidement après l'extinction de masse. Ce sont les survivants de l'extinction qui se sont ensuite diversifiés rapidement, profitant de certaines niches écologiques vacantes.
Au niveau marin, Explosive diversification of marine fishes at the Cretaceous–Palaeogene boundary présentent cette cinquième extinction de masse comme un catalyseur de la radiation adaptative des acanthomorphes, entamée à l’aube de la crise. D’autres études sur le registre fossile marin comme celle de Ezard et al. 2011 sur les foraminifères du Cénozoïque vont aussi dans ce sens Interplay Between Changing Climate and Species’ Ecology Drives Macroevolutionary Dynamics. Ils illustrent que l’extinction est majoritairement impactée par l'environnement alors que c’est la densité en espèce qui limite la spéciation. Les spéciations sont donc indirectement dirigées par les extinctions.
D’un autre côté, des travaux, comme ceux de Vellend et al. 2013 montrent que la flore résiste généralement assez bien aux changements majeurs en conservant une diversité nette stable, malgré des fluctuations naturelles légères Global meta-analysis reveals no net change in local-scale plant biodiversity over time. Varga et al. 2019 ont eux démontré que durant cette crise Crétacée-Paléogène, les champignons supérieurs ont vu leur diversité nette rester stable, et ce probablement car une partie des agaricomycètes, auparavant fortement associés aux gymnospermes, ont su suivre la radiation des angiospermes. Megaphylogeny resolves global patterns of mushroom evolution. On a selon l'échelle taxonomique, d'importantes dynamiques d'extinction-spéciation ou bien une apparente stabilité.
López-Estrada et al. 2019 ont étudié l’impact des extinctions d’arrière plan du Miocène-Pliocène sur la diversité actuelle de coléoptères. Lors de cette transition, la diversité nette a chuté suite à une augmentation des extinctions d’arrière plan, qui seraient liées à l’aridification. On observe au même moment une chute de la diversification. High extinction rates and non-adaptive radiation explains patterns of low diversity and extreme morphological disparity in North American blister beetles (Coleoptera, Meloidae) L'intérêt de cette étude est de voir l'impact des extinctions passées sur la diversité actuelle et sur la disparité morphologique.
Cazzolla Gattia et al. 2018 (Niche emergence as an autocatalytic process in the evolution of ecosystems) et Calcagno et al. 2017 (Diversity spurs diversification in ecological communities) présentent une information différente. Selon ces études la spéciation est favorisée par les fortes densités en espèces. Les interactions possibles créeraient de nouvelles niches et de nouvelles possibilités d’évolution. On peut ainsi prendre l’exemple d’un arbre qui s'il arrive dans le paysage permet une radiation de diversification pour les animaux locaux. Mais avec les modèles qu’ils basent sur cette idée la perte d’une espèce peut créer un blocage pour l’évolution de nouvelles.
Calcagno et al. 2017 montrent qu’après des chutes de biodiversité, le rythme de diversification peut subir une période variable de latence, jusqu’à ce qu’un nombre seuil d’abondance et de biomasse soit atteint et qu’il précipite une radiation adaptative.
CONCLUSION ET OUVERTURE
A partir de ces différents articles, on constate qu’il est important de considérer l’échelle de l’étude pour répondre à cette problématique. En effet selon l’étude d’une population ou d’un écosystème entier on pourra obtenir des résultats différents.
L’échelle spatiale est de prime importance car les dynamiques locales peuvent aller à l’encontre des dynamique globales. Ensuite l’échelle temporelle n’est pas non plus à négliger, comme le pointent certaines études une latence peut exister avant qu’une radiation adaptative explosive et transitoire ait lieu, qui peut elle-même rapidement saturer et des effets rebond peuvent même exister.
Enfin, l’échelle taxonomique a de l’importance en ce que certains taxons élevés peuvent voir leur biodiversité nette peu affectée lors d’extinctions, notamment de masse, mais à l’intérieur, de nombreux clades peuvent être remplacés parfois entièrement par des taxons frères. Se concentrer sur ces hauts taxons peut masquer des dynamiques explosives parfois à l’œuvre.
De plus on observe une différence dans les conclusions selon la méthode employée. Les article se basant sur l’historique (fossiles ou phylogénie) ont une tendance plus forte à conclure que la diversité dépendance favorise la spéciation en cas d’extinction, alors que les études se basant uniquement sur les écosystèmes actuels mettent en avant la thèse inverse.
La controverse est toujours présente et le recoupement des sources n’est pas suffisant pour apporter une lumière suffisante. On peut tout de même conclure que les mécanismes de spéciations étant complexes les deux thèses ne se contredisent pas. La majorité de nos sources pointent que les extinctions massives offrent un terrain fertile à une forte diversité. Cependant cela n'est pas en contradiction directe avec les autres sources qui présentes la grande spéciation présente dans les cas de forte densité, où les multiples interactions entre espèces sont propices à la spéciation.
Les spéciations sont elles favorisées par les extinctions chez les eucaryotes?
Introduction
Aujourd’hui la perte de biodiversité est liée à la fois à une diminution du taux de spéciation1 et à une augmentation du taux d’extinction1. Nous mesurons le taux d’évolution par ces deux taux, mais ces phénomènes sont-ils intriqués l’un avec l’autre, et ainsi l’extinction peut-elle favoriser les spéciations ? Nous connaissons cinq grandes crises passées de la biodiversité et ces évènements ont tous été marqués par des taux d’extinction très importants. On observe que ces périodes sont souvent suivies par des épisodes de radiations1 évolutives et de spéciations, notamment chez les eucaryotes2. Quelles sont les dynamiques, à différentes échelles spatiales et temporelles, de ces phénomènes de radiation ? Quels impacts pour les écosystèmes concernés ? Pourrons-nous à notre époque, être témoins de spéciations liées aux extinctions d’origine anthropique ?
1 Définitions :
• Extinction : disparition de l’ensemble des populations d’une espèce, liée à des facteurs abiotiques et/ou biotiques.
• Spéciation : apparition d’une nouvelle espèce fille à partir d’une espèce mère qui a subit des phénomènes de macro-
et/ou microévolution.
• Radiation : augmentation du taux de diversification d’un groupe taxonomique, souvent en lien avec l’ouverture de niches.
2 Exemple : Crise Crétacé-Tertiaire : extinction des dinosaures → ouverture de niches → radiation des mammifères
Publiée il y a plus de 6 ans par Université de Montpellier.Dernière modification il y a plus de 6 ans.