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Cette synthèse appartient à la controverse L'Homme peut-il empêcher la disparition des abeilles ?

Introduction
Les insectes pollinisateurs ont une grande importance pour l'écologie, mais aussi pour l'économie. Ce constat déjà très connu, est appuyé par beaucoup d'études qui estiment que leurs services écosystémiques procurent un bénéfice majeur. Les «services écosystémiques» désignent les bénéfices que l'homme récupère des écosystèmes, sans qu'il n'ait besoin d'agir directement pour les obtenir. Dans le cas des abeilles, ces bénéfices sont d'une part la production de miel, mais aussi et surtout l'action pollinisatrice fondamentale en agriculture. En effet, près de 35% du volume mondial de production alimentaire serait lié à la pollinisation par les insectes (Klein et al. 2006). Cette dernière est indispensable pour 75% des espèces cultivées en agriculture, et les profits associés sont estimés à 215 milliards de dollars par an (Goulson & Hughes 2015). La production de miel n'en devient pas pour autant un service négligeable. D'après les statistiques de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), FAOSTAT, au niveau mondial, celle-ci serait d'environ 1,59 million de tonnes en 2012, alors qu'elle était de 0,68 million de tonnes en 1961. Elle a donc plus que doublé en 51 ans.

Toutefois l'AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments) a publié en 2009 un rapport intitulé Mortalités, effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles. Elle y souligne que les populations d'abeilles connaissent un grave déclin et qu'elles sont soumises au syndrome d'effondrement. Il est caractérisé par une surmortalité anormale et récurrente des colonies. Ce syndrome intervient fréquemment à la sortie de l'hiver, où très soudainement les ruches sont presque intégralement vidées. Les principales causes évoquées face à ce déclin sont une exposition trop importante aux pesticides, mais aussi l'introduction de pathogènes (virus, parasites etc.), et surtout la réduction d'habitat. À cela sont liés un amenuisement de la quantité, de la qualité et de la diversité des ressources florales, de même qu'une raréfaction des sites de nidification, qui sont également de moins bonne qualité. De nombreuses données sont manquantes, ou l'ont longtemps été, ce qui participe encore à la méconnaissance des facteurs du déclin, comme le suggère l'article de Goulson et al. 2015[1]. La préservation des populations de pollinisateurs s'en trouve compliquée, d'autant que les causes sont souvent multifactorielles et qu'elles interagissent entre elles.

Face à cette situation alarmante, nous nous sommes interrogés sur la position de l'Homme. Dans un contexte d'accroissement de la demande alimentaire et de l’intensification agricole, impliquant une augmentation rapide de la demande de pollinisation, peut-il empêcher le déclin des abeilles (et autres pollinisateurs) ? Quelles actions sont mises en œuvre pour pallier ces problèmes ? Finalement, peut-on sauver ces insectes ?

Cœur de la synthèse
Des actions ont été ou sont en passe d'être mises en place pour freiner le déclin et tenter d'inverser la tendance. Ollerton et al. 2014[2] l'explique en évoquant le déclin des abeilles en Grande-Bretagne, causé par les modifications des pratiques agricoles. Ils notent qu'une partie des espèces qui ont disparu étaient encore présentes sur le continent européen. Cela a ainsi offert la possibilité d'observer certaines recolonisations naturelles ou artificielles[3]. Malheureusement, ces tentatives ne sont pas toujours fructueuses car l'habitat est souvent trop dégradé. C'est pourquoi il parait nécessaire de restaurer avant tout le milieu naturel pour permettre la concrétisation des futures tentatives[3].

La présence d'espèces pollinisatrices aux répartitions cosmopolites suit directement l'augmentation de la demande alimentaire. Il faut comprendre que l'intérêt économique qui découle des services de pollinisation a favorisé la production commerciale de pollinisateurs plus efficaces, qui ont ensuite été introduits dans les habitats naturels. Parmi les espèces pollinisatrices commercialisées, les plus connues font partie du groupe des abeilles. Toutefois, pour beaucoup de fleurs sauvages et de cultures, comme les tomates, les bourdons sont plus efficaces pour assurer les rendements souhaités (Graystock et al. 2015). Selon certaines recherches, les populations sauvages de ces deux groupes vernaculaires, réunissant plusieurs espèces de la super-famille des Apoïdes, ont été grandement affectées par les introductions massives. Plusieurs études pointent du doigt une co-introduction de parasites et autres pathogènes qui accélérerait la perte des populations locales. Les contaminations seraient favorisées par la facilitation imposée par les nouvelles populations d'insectes, mais aussi le spillover et le spillback des parasites. Pour faire face à cela, les études conseillent alors de se focaliser sur la limitation des importations et une surveillance et un suivi accrus[4]. D'autres articles, comme celui de Niño et Cameron Jasper (2015)[5], voient au contraire l'importation comme une solution à la perte locale de diversité d'espèces pollinisatrices. Ils proposent donc d'importer des gènes étrangers pour pallier le déclin. L'impact des parasites n'est toutefois pas remis en question, et des techniques de sélection de souches et de gènes résistants aux pathogènes y sont avancées. L'importation des populations commerciales, possédant déjà largement une répartition cosmopolite, est donc sujette à controverse. Une solution décrite permettant un compromis pourrait être de transférer des semences cryogénisées issues des populations allochtones[5]. Cela nécessiterait toutefois un développement des méthodes déjà existantes.

Malgré cette solution potentielle, un des problèmes majeurs lié à la santé des pollinisateurs reste la dégradation des conditions environnementales. En particulier, l'utilisation massive d'insecticides toxiques pour les abeilles et les bourdons, tels que les néonicotinoïdes, a conduit à une pollution importante des ressources florales (Goulson 2013). Les effets méconnus sur les espèces non ciblées, le temps de résidence élevé et la grande solubilité de ces composés les rendent particulièrement nocifs. Des études sont maintenant nécessaires pour mieux comprendre les impacts et limiter les effets négatifs.

La nécessité de ressources florales abondantes et diversifiées pour maintenir des populations d'insectes pollinisateurs viables a déjà été démontrée. L'article de Di Pasquale et al. publié en 2013[6] le confirme, en étudiant l'importance de la qualité nutritionnelle des fleurs pour les abeilles. Plus récemment, une action fortement liée à la qualité des plantes a été appliquée par le gouvernement français[7]. L'étude, dont les informations sont disponibles sur le site du ministère de l'écologie, ne propose pas véritablement de solutions au problème de déclin des pollinisateurs sauvages. Elle indique toutefois qu'une nouvelle méthode de gestion du fauchage des accotements routiers a été expérimentée en 2015[7]. Cette expérience a été réalisée au niveau des accotements routiers et consistait à réduire le nombre de fauche annuelle, à retarder la date du fauchage et à y planter des semis. Ces actions devaient permettre de favoriser la production et la diversité florale, qui constitue le garde-manger des abeilles. Ceci assurant leur bonne nutrition, donc leur bonne santé et par conséquent une meilleure survie qui viendrait s'opposer au déclin. Les résultats sont encourageants et cette méthode devrait être étendue et renforcée.

De multiples méthodes sont actuellement envisageables pour améliorer la santé des populations, sauvages comme domestiquées. Les abeilles et les bourdons, pollinisateurs majeurs, fournissent d'importants services écosystémiques et leur préservation semble actuellement indispensable. La dégradation des conditions environnementales, comme la présence massive de parasites, l'utilisation intense de pesticides ou la dégradation des qualités nutritionnelles sont aujourd'hui des problèmes majeurs. Le manque de données conduit cependant à des informations contradictoires. Par exemple, les conséquences des actions anthropiques ne sont pas similaires sur les populations sauvages et domestiquées. Ceci donnant par exemple lieu à des luttes inefficaces contre les pathogènes, et des impacts méconnus des pesticides.

Conclusion et ouverture
Plusieurs articles évoquent un ralentissement récent du déclin observé jusqu'à présent[2]. Il est toutefois bien important de saisir une chose capitale : l'utilisation d'abeilles domestiques est un enjeu économique particulièrement fort, et celles-ci sont élevées en grande quantité. L'article de Goulson et al. publié en 2015[1] suggère ainsi qu'en s’intéressant uniquement aux populations d'abeilles domestiques, on observe une augmentation de leur nombre (et non pas un déclin), malgré une grande mortalité. Ceci essentiellement en raison de la forte demande en agriculture. Il faut également considérer l'éventualité que la perte de pollinisateurs pourrait être compensée par l'apparition de fonctions équivalentes chez d'autres espèces d'insectes comme le rappelle l'article de Biesmeijer et al. 2006.

Le ralentissement récent du déclin pourrait donc, comme le suggère l'article d'Ollerton et al. (2014)[2], ne pas être attribuable à l'efficacité des démarches et des plans de conservation appliqués. Cela peut être éventuellement dû au fait que la plupart des pollinisateurs sensibles ont disparu, et qu'il ne reste que les plus résistants ou les espèces domestiquées. De multiples méthodes existent encore pour tenter de sauver les populations d'abeilles et de bourdons. Ces méthodes ne sont pas indépendantes et doivent être utilisées conjointement afin d'avoir un effet de conservation efficace. De meilleures conditions sanitaires, une sélection rapide de gènes résistants et une élimination plus exhaustive des parasites peuvent par exemple s'avérer efficaces pour diminuer la mortalité des populations domestiquées. Globalement (i) une diminution de l'utilisation des pesticides, qui peuvent interagir avec les pathogènes, (ii) une réduction des importations, qui apportent compétition et stress des populations sauvages, (iii) ainsi qu'une augmentation de la qualité et de la diversité des ressources florales, peuvent profiter à toutes les espèces de pollinisateurs. Pour faire face aux phénomènes importants de surmortalités locales, dans des endroits où les pathogènes et les pesticides sont bien souvent très présents, le transfert de semences pourrait succéder aux importations massives. Cette solution peut éventuellement remédier à la perte de diversité génétique en augmentant le nombre de populations saines.

La disparition des populations d'abeilles sauvages, tout comme les phénomènes importants de mortalité des populations domestiquées, ne sont pas encore des sujets clos. La situation, grave au vu de l'importance des services écosystémiques fournis, est réversible, mais peut également s'aggraver davantage. L'amélioration de la santé des pollinisateurs passe par une prise de conscience de la sensibilité des différentes espèces et une meilleure compréhension des causes de déclin. Pour cela, de nombreuses données sont encore manquantes, comme des suivis de populations à long terme ou une connaissance plus exhaustive des parasites. Ces éléments sont désormais plus que nécessaires pour assurer une évolution positive des communautés de pollinisateurs.


Synthèse réalisée par Jonathan LAFONT, Dennyss LELAURIN, Louis NERRIERE

Publiée il y a plus de 10 ans par Dennyss LELAURIN.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 10 références.