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INTRODUCTION :
Depuis 4,5 milliards d’années, la Terre a subi de réelles transformations géologiques et elle en subit encore à l’heure actuelle. Les scientifiques distinguent ainsi différentes échelles de temps géologique se divisant en ères, périodes, époques, âges, etc. L’Homme, apparu très récemment, a depuis le dernier âge glaciaire bouleversé la biosphère et la géologie sur la planète.

Les changements anthropiques du climat, de la terre, des océans et de la biosphère sont aujourd'hui si importants et si rapides que le concept d'une nouvelle époque géologique définie par l'action de l'Homme, l'Anthropocène, est largement et sérieusement débattu.
Les questions relatives à l'échelle, à l'ampleur et à l'importance des changements d'origine anthropique relativement au contexte de l'histoire géologique de la Terre sous-tendent cette interrogation.

La validation de ce concept est toujours l’objet d’un débat même si le groupe travaillant sur cette question, l'"Anthropocene Working Group" (AWG), a émis un avis favorable le 29 août 2016.
Il est donc encore légitime de se poser la question : est-ce que l’Anthropocène peut être considéré comme une nouvelle époque géologique (The Anthropocene: a new epoch of geological time ?) ?

COEUR DE SYNTHÈSE
I. Des changements anthropiques importants
L’Anthropocène se concentre uniquement sur les changements induits par l’homme en négligeant les processus naturels (Visconti, 2014). Ainsi, la capacité de l'Homme à influencer son environnement a beaucoup évolué au fil du temps (The Anthropocene: conceptual and historical perspectives). Depuis la fin du XVIIIème siècle et la Révolution Industrielle, ce phénomène s'est accéléré et continue à un degré de plus en plus soutenu à tel point qu'on a surnommé la période à partir de 1945 la Grande Accélération.

Un premier déterminant reconnu et relayé par les médias est la réduction de la faune (Defaunation in the Anthropocene), pouvant être qualifiée de “sixième extinction mondiale”. Celle-ci a commencé depuis la fin du Pléistocène et tend à s’accélérer depuis maintenant deux siècles. A l’heure actuelle, on estime une perte probable de 11 000 à 58 000 espèces par an, 16 à 33% des vertébrés sont menacés ou en danger (Hoffman et al., 2010), tandis que pour les 1% d’espèces d'invertébrés qui ont été évaluées, 44% sont menacées (IUCN, 2013). La quantification des pertes d'effectifs dans les populations est difficile et on a encore une mauvaise compréhension des changements de la composition des communautés suite aux perturbations anthropiques.
Il y a donc une érosion de la biodiversité massive avec des chutes du taux de pollinisation (Boyles et al., 2011) et des dégâts élevés dans les cultures du fait de la réduction de la lutte biologique naturelle au profit des herbicides et des insecticides.

L'émission des gaz à effet de serre (GES) est également un marqueur important de l'impact humain sur son environnement. C'est l'argument principal apporté par Crutzen en 2002Geology of mankind. Ces émissions de CO2, méthane, NO2 et autres GES ont des conséquences sur le climat comme l'acidification des pluies, des brouillards photochimiques et plus globalement, le réchauffement climatique. D'autres changements environnementaux majeurs ont été directement imputé à l'homme comme le trou dans la couche d'ozone.

En 2011, Tyrell a parlé de la modification anthropique des océans. Une partie du CO2 produit par l’Homme se dissout dans les océans, entraînant une baisse du pH. Ceci stresse les organismes responsables de la production primaire qui sont le premier maillon de la chaîne alimentaire. Tyrrell montre aussi comment la persistance du carbonate entraînera probablement des changements continus dans l'océan pendant de nombreux millénaires, même après l'arrêt des émissions anthropiques de CO2. Il en va de même pour d'autres auteurs qui expliquent l'effet des émissions anthropiques sur le cycle du carbonate et leur conséquence future Impact of Anthropogenic CO2 on the CaCO3 System in the Oceans.

De nombreux cycles biogéochimiques ont d'ailleurs été perturbés (eau, carbone, azote, phosphore, soufre) et ce notamment depuis la Révolution Industrielle où l'Homme a eu accès à un stock d'énergie solaire accumulée depuis des millions d'années par photosynthèse, les énergies fossiles (The Anthropocene: conceptual and historical perspectives). La libération des gaz à effet de serre qui s'en suit a induit des changements climatiques d'importance. Cependant, il peut être problématique de mettre un accent trop grand sur les changements récents lors de la définition de l'Anthropocène étant donné que l'Homme altère son environnement depuis des milliers d'années (Defining the epoch we live in). En effet, l'homme modifie son environnement depuis l'agriculture, il transporte également plus de sédiments que tous les fleuves du monde avec les activités minières(Monastersky, 2015). Au final, la capacité de ces altérations du système Terre à perdurer dans le temps et à laisser une empreinte globale et marquée dans les strates géologiques est au cœur de la discussion, de même que l'existence d'un point stratotypique mondial lié à ces changements.

II. Points stratotypiques mondiaux envisagés
Une première proposition consiste à placer le début de l’Anthropocène en 1800, au moment de la Révolution Industrielle (The Anthropocene: conceptual and historical perspectives). L'argument principal étant que l'invention de la machine à vapeur a permis l'utilisation des ressources fossiles par les sociétés humaines et que l'augmentation des émissions débuta à cette époqueThe “Anthropocene”. Cependant, cette date n'est pas associée à un marqueur stratigraphique.
L’AWG a proposé comme date de début de l’Anthropocène le 16 juillet 1945, date du premier essai atomique Trinity. Cependant, il n'y a pas de conséquence stratigraphique immédiate non plus et il faut attendre 1964 pour observer un pic dans les retombées de radionucléides suite au Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires.
En outre, les changements récents du système terrestre ont laissé une série de signaux dans les strates, notamment les particules de plastique (An anthropogenic marker horizon in the future rock record), d'aluminium et de béton, les changements dans les isotopes du carbone et de l'azote et les particules de cendres volantes. Il reste à déterminer pour certaines de ces modifications si elles sont suffisamment durables pour être considérées.
Une autre date évoquée correspond au pic Orbis en 1610, où la concentration en dioxyde de carbone a baissée du fait du massacre de 50 millions d'Américains indigènes dans le Nouveau Monde depuis la découverte de l'Amérique en 1492 et l'abandon des terres qui s'en suivit (Lewis Maslin, 2015).
D'autre part, Syvitski & Kettner (2011) ont mesuré des flux sédimentaires et démontré que l’impact des activités humaines est mesurable il y a 3 000 ans dans le bassin du fleuve Jaune en Chine. Ce phénomène s’est accéléré au cours du dernier millénaire, produisant selon eux un effet équivalent à un événement géologique justifiant la création d'une nouvelle époque.

Cependant, l'identification d'une limite basale pour l'Anthropocène et l'implication que le concept pourrait être validé avec un marqueur stratigraphique global est, au mieux, un peu prématurée et certains décrivent cet enregistrement stratigraphique comme négligeable. Les unités stratigraphiques temporelles représentent des couches de roches contenant des signatures fossiles, minérales, chimiques ou géophysiques qui permettent la reconnaissance et la mesure du temps géologique, (Autin et al., 2012) et un certain recul est nécessaire. Les activités humaines comme la pêche et l'agriculture ne sont pas des strates. Il en va également des sols, des tas d'ordures, des décharges minières ou autres qui sont fabriqués par les humains plutôt que par sédimentation naturelle. L'enregistrement stratigraphique est étudié pour interpréter les événements passés de l'histoire de la Terre, et ces interprétations exigent l'application de techniques, de concepts et de principes stratigraphiques. S'il y a un désir sous-jacent de faire une critique socio-économique sur les implications des changements environnementaux d'origine anthropique, l'Anthropocène est clairement un concept efficace. Toutefois, la prise de conscience de ces changements et le désir d'agir en conséquence est une question distincte de la définition d’une unité stratigraphique.

III. Implications médiatiques et politiques
Le concept d'Anthropocène est encore controversé scientifiquement selon les critères caractérisants s'il s'agit d'une nouvelle époque ou non. Néanmoins, il est populaire auprès d'une communauté scientifique diversifiée, des chercheurs en sciences sociales (Impliquer les sciences sociales dans la définition de l'Anthropocène) et des médias. Comme dans le cas des changements climatiques d'origine anthropique, il fait prendre conscience que l'impact humain sur le système terrestre est majeur et que celui-ci peut avoir déclenché une cascade d'événements qui modifieront considérablement la surface de la Terre, des océans et de l’atmosphère durablement.
L'Anthropocène est aussi un terme encore insuffisamment justifié. En effet, les temps géologiques sont établis suivant plusieurs méthodes mais la seule raison de définir une nouvelle époque est toujours sa justification géologique. Il reste à démontrer que l'Anthropocène répond à un réel besoin scientifique. Il est, en tous cas, devenu un mot qui suscite une réflexion de la part de notre société et une prise de conscience de la population des effets de l'activité humaine sur notre planète (Visconti, 2014). En effet, l'Anthropocène entraîne une prise de conscience publique et permet une formalisation du concept du changement environnemental induit par l'Homme (Autin et al., 2012).
Certains considèrent que ce changement sur le système terrestre doit être officiellement reconnu, ne serait-ce que pour sensibiliser le public et les organismes gouvernementaux à cet impact. D'autres insiste également sur l'injustice liée à la généralisation de la responsabilité du réchauffement climatique à l'humanité toute entière alors que les émissions sont inégalement répartiesThe geology of mankind? A critique of the Anthropocene narrative. Ces inégalités sont dues selon eux au système économique dominant aujourd'hui, le capitalisme. C'est par ce raisonnement que Andreas Malm propose de nommer cette nouvelle période géologique d'après cette idéologie plutôt que d'après le nom de l'espèce humaine. L'ampleur de ce terme serait donc autant politique que scientifique (The “Anthropocene” epoch: Scientific decision or political statement ?).

CONCLUSION
Le terme Anthropocène comme nouvelle période géologique n'a pas encore été accepté par la Commission Internationale de Stratigraphie, un avis favorable a cependant été donné par l'AWG. Les changements anthropiques sur la planète sont très conséquents et visibles comme l'extinction de la faune, les fortes concentrations de CO2 ou l'augmentation d'acidité dans les océans qui va fortement perturber les écosystèmes marins. Il en va de même avec l'accélération du réchauffement climatique, très relayée dans les sphères politique et médiatique. Cependant, d'un point de vue purement géologique, un changement d'époque se justifierait par des strates marquées liés aux changements, ce qui n'est pas encore bien démontré scientifiquement. De plus, il est assez difficile de prendre du recul alors que certains changements se sont effectué à l'échelle de quelques vies humaines seulement. L'étude des couches stratigraphiques évalue les temps passés et il est donc difficile de juger le présent et les possibilités futures. Le concept reste pratique à des fins politiques et de prise de conscience publique du fait que l'Homme altère la planète de façon globale.

Publiée il y a plus de 8 ans par Q. Menetrey et collaborateurs..
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 14 références.