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La désertification est-elle seulement le fait de forçages climatiques ou bien la part anthropique y joue-t-elle un rôle important?



Cadre, focus et mise au point :

​​Introduction
Le terme de désertification ne désigne non pas l'avancement du désert déjà existant mais la détérioration des terres arides créant des zones mortes d’apparence désertiques. Ce terme est couramment employé depuis le 19ème siècle par la communauté scientifique pour décrire les dynamiques d’évolution des milieux tropicaux et notamment en Afrique de l’ouest, où il règne un climat tropical sec mais il a, depuis, été étendu à de nombreuses zones géographiques mondiales soumises à des phénomènes de détérioration des terres.

Les enjeux ?
Le terme désertification englobe des terres dans des zones arides, semi-arides et subhumides sèches, ce qui menace 34% des terres mondiale1 dans environ 100 pays du globe et ainsi met en périls la subsistance de plus d'un milliard de personnes, dont la majorité vivent dans les pays en voie de développement. A terme, la désertification rends les terres inutilisables ce qui menace la sécurité alimentaires, entraîne une forte pauvreté dans les populations rurales et l'exode de réfugiés environnementaux2.
Ce phénomène peut avoir, de manière indirecte, un impact sur la santé des populations dans les zones concernées. En effet, à terme, le risque de malnutrition, d'expositions aux maladies liées à l'eau et à l'alimentation et les maladies respiratoires causées par les poussières atmosphériques dégagées par l'érosion éolienne augmente. De telles modifications environnementales peuvent aussi conduire à l'ouverture de filtres de rencontre entre des agents pathogènes et les populations humaines. L'exode des réfugiés environnementaux peut également conduire à la propagation de maladies infectieuses3.
Enfin, les conséquences de la perte de terres arables sont aussi économiques et représenteraient près de 42 milliards de dollars par an, dont près du tiers sur le continent africain4.
Ainsi, dans un contexte de développement durable il est nécessaire de déterminer les causes des ces changements de dynamique d'évolution des milieux afin de pouvoir mettre en place des moyens palliatifs à ce phénomène et ainsi assurer la sécurité et la subsistance des populations.

Les questions ?
Cette controverse s'appuiera sur les questions suivantes :

  • A-t-on aujourd'hui des outils robustes pour déterminer les causes des changements de paysages et de dynamique des milieux observés actuellement ?
  • Peut-on affirmer que les phénomènes observés sont de dus à des forçages anthropiques ou s'il s'agit de modifications naturelles du climat ?
Publiée il y a plus de 8 ans par Université de Montpellier.
Dernière modification il y a plus de 8 ans.

La synthèse :

Introduction

A l’échelle géologique, des fluctuations du climat associés à des variations de la concentration en dioxyde de carbone (CO2) atmosphérique sont observées1. Les épisodes de sécheresse marqués sont donc des phénomènes déjà apparus au cours de ces derniers millions d’années. Depuis le 19ème siècle, le climat connaît des perturbations importantes impactant les écosystèmes. Plus particulièrement, dans les milieux arides, on observe une détérioration des conditions édaphiques ayant des conséquences tant écologiques que sociales et économiques2. En effet, sur un pas de temps court, la dégradation des terres est irréversible et la réponse des populations face à ces perturbations est limitées. Ainsi, lors du sommet de Rio le 17 Juin 1994, la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD) défini le terme de désertification comme la «dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et sub-humides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les variations climatiques et les activités humaines» et fait le bilan sur les enjeux liés à ce phénomène. En effet, la désertification contraint la biodiversité présente dans les milieux touchés et met en péril la pérennité de l’agriculture. À terme la sécurité alimentaire des populations de certains pays est mise à mal, menaçant également l'économie mondiale3. Enfin, la désertification pourrait aussi avoir des impacts sur la santé de la populations mondiales4.
Face à cette notion de désertification, la communauté scientifique est assez partagée, tant sur la réalité du phénomène décrit5 que sur les causes responsables des événements observés2. En effet, dans la littérature, les acteurs montrent des points de vu divergents sur les causes responsables de la désertification des milieux, certains pointant des forçages climatiques et d’autres liés à des causes anthropiques. Associé à cela, le manque de réels, robustes et pertinents indicateurs de mesure ou de suivi de ce phénomène peut biaiser les études qui sont réalisées et expliquer les débats quant aux différents résultats proposés. Ainsi, au sein de la communauté scientifique, une controverse s’est créé et donne lieu à de nombreuses publications expliquant l’importance des facteurs anthropiques et climatiques pour expliquer le phénomène de désertification.
Ainsi, dans cette analyse, le point sera fait sur l'état de cette controverse en mettant en évidence les différents jeux d’acteurs et d’arguments présentés par les différents acteurs de la communauté scientifique. Dans un premiers temps, nous verrons quels sont les arguments en faveur de forçages climatiques et dans un second temps, quels sont les arguments proposés pour présenter l’importance des forçages climatiques. Enfin, nous verrons en quoi ces deux forçages peuvent, et doivent, être étudiés conjointement.

Part des forçages anthropiques

Dans la littérature, les principales composantes relatives aux forçages anthropiques présentées sont la surexploitation des terres agricoles6, le pâturage intensif7,8 et la déforestation6. Du fait de l’explosion démographique ces dernières décennies, la demande alimentaire a considérablement augmenté, contraignant notamment l’intensification des pratiques agricoles. Ainsi, par exemple au Sahel, la population a doublé par quatre depuis 19502 et plus particulièrement, la population urbaine a été multiplié par 13,5. Or, ces populations consomment une grande quantité de ressource en eau, énergie et matière première. Ainsi, par exemple, la consommation de bois a fortement augmenté, contraignant les populations à surexploiter la ressource forestière disponible. Or, dans ces milieux arides africains, les écosystèmes forestiers sont considérés comme des écosystèmes à très haut risques9 et le déboisement contribue à l’accentuation du phénomène de désertification10. De plus, différentes études démontrent une perte de biodiversité végétale associée au phénomène de déforestation observé. Cependant, en Afrique subsaharienne, le bois reste la source d’énergie principalement utilisée, cela même si les prix pour cette ressource augmente. Divers projets de diversification énergétiques ou de modification des pratiques agricoles, plus durables, ont vu le jour mais n’ont jamais abouti du fait de l’investissement financier trop important que nécessitent ces actions et du manque de suivi de mise en place11,12. Ainsi, malgré les conséquences sociales et économiques liées à la désertification, il y a un réel manque d’investissement des pouvoirs politiques dans les campagnes de transitions énergétiques et agronomiques durables.
Le phénomène de désertification est aussi observé en Chine, et particulièrement dans le Nord-Ouest de la Chine dans la province de Gansu. Dans cette région, des études ont montré que l’augmentation de la pression de pâturage augmenté le risque d'apparition du phénomène de désertification7. En effet, le surpâturage des terres en milieu aride empêche, à plus ou moins long terme en fonction de la pression exercée, la régénération naturelles des communautés végétales et laisse place à des sols dénudés exposés à différents types d’érosions22. De plus, le piétinement des sols par les cheptels a un impact sur le taux de compaction des croûtes superficielles des sols car, des sols sans couverts végétaux, ne sont plus protégés. Enfin, la sur-exploitation des nappes phréatiques est telle que des pénuries en eau apparaissent, les nappes ne se régénérant que très lentement. De nombreuses terres deviennent infertiles et sont abandonnées, laissant place à des terrains a l’aspect désertique soumis aux aléas climatiques7.
Ainsi, les acteurs mettent en avant la mauvaise gestion, par l’Homme, des milieux arides et désignent ce facteur comme moteur de la désertification. Les terres, dégradées et mises à nu, sont alors soumises aux phénomènes climatiques tels que le vent et les fortes épisodes orageux. Les forçages climatiques sont montré comme participant à la dégradation des sols, suite à l’action des forçages anthropiques.

Part des forçages climatiques

D’autres part, différents auteurs affirment que le phénomène de désertification est lié à des processus climatiques tels que les épisodes de vents violents13, l’augmentation des températures de surfaces des mers (SST) et atmosphériques14, 15, la diminution des couverts végétaux et la diminution des épisodes pluvieux8,16. Des analyses à long terme des variations de la pluviométrie au cours du temps montrent une rupture significative en Afrique subsaharienne, en 1967. Depuis cette année, les précipitations sont toujours, en moyenne, plus faibles par rapport aux années précédentes. De plus, la saison des pluies s'est fortement réduite dans le temps et l'intensité des phénomènes orageux s'est accentué2. Ce nouveau régime des pluies participe à l’assèchement et la fragilisation des sols de la région. Des cas similaires sont observé dans les sols de types loess formant des ravin drainant rapidement l’eau et les nutriments16. De plus, des chercheurs sont capables de modéliser les phénomènes de sécheresse observés dans la région du Sahel ces dernières années, en se basant sur les changements de SST. Ainsi, ces modèles mettent en cause les cycles climatiques régionaux14 pour expliquer le retour de la désertification au 20ème siècle17. Cependant, dans ces études, les variation de SST sont, d'après les auteurs, également liés à l’activité anthropique15.
En Chine, des études ont montré le rôle des vents dans la diminution des nutriments dans les sols, diminuant la fertilité des zones soumises à ces phénomènes13. Ainsi, depuis la diminution de l’érosion éolienne, le désert de Mu Us est en cours de réhabilitation. Cependant, ces analyses pointent aussi la part non négligeable de forçages anthropiques dans les processus de désertification observés dans cette région7. Ainsi, il est nécessaire, dans le cadre de la réhabilitation du territoire, de mettre en place des mesures de gestion et d’utilisation des terres durables sur le long terme. Certaines mesures ont par ailleurs déjà été appliquées dans le nord de la Chine et ont démontré leur efficacité18. Néanmoins, ces mesures doivent être adaptées aux régions et aux écosystèmes locaux. De ce fait, associé à tous les phénomènes climatiques observables forçant le phénomène de désertification, la part de l’activité humaine est non négligeable et contribue au maintien2 ou non du phénomène.

Conclusion et perspectives

L'intégration de la part des forçages climatiques et anthropiques dans les mesures de protection des écosystèmes contre les phénomènes de désertification, par exemple, est essentiel. Même si la part exacte que joue chaque facteur n’est pas encore quantifié, il apparaît une complémentarité et une auto-alimentation des deux types de forçages. Par exemple, les forçages climatiques semblent avoir initié le phénomène de désertification dans le nord de la Chine d’après Wang et al ses collaborateurs13, mais la part anthropique est mise en évidence pour avoir eu un rôle dans l'amplification du phénomène. Les mesures mises en place dans le but de limiter les conséquences liées à l'activité anthropique ont contribué à la restauration d’une partie des terres dans cette région, mais la diminution des vents violents semble avoir eu jouer une rôle plus important dans cette réhabilitation. Il est difficile de mesurer exactement la part de chaque phénomène impliqué dans la désertification, mais il est essentiel de révéler quels sont ces facteurs impliqués, peu importe leur nature, et comment il est possible de les limiter afin de pouvoir mettre en place des méthodes de luttes et de contrôle efficientes.

Limiter le phénomène de désertification dans le monde est d’une importance majeure, non seulement pour les écosystèmes mais également dans un cadre de sécurité alimentaire, économique et de santé publique4,20. De nombreuses populations se voient contraintes de quitter des terres devenues stériles, arides et migrent alors vers des zones plus accueillantes pour subvenir à leurs besoins, notamment pour la production de nourriture. Les mouvements de populations peuvent avoir des conséquences non négligeable sur différents aspects. Les pays d'accueil de ces populations ne disposent pas nécessairement de la ressource en matière première pour les accueillir. Ainsi, des crises sociales pourraient éclater. De plus, d'un point de vu sanitaire, ces déplacements d’individus entraînent avec eux un déplacement de pathogènes, circulant à bas bruit dans ces populations mais qui peuvent se révéler dangereux une fois au contact de nouvelles populations naïves d'un point de vu immunitaire. Également, ces migrations de personnes ont souvent lieu dans des conditions précaires, favorisant l’émergence de maladies contractées par l’ingestion d’eau ou de nourriture contaminée. Enfin, des modifications majeures des écosystèmes peuvent conduire à l’ouverture de filtres de rencontre entre hôtes et pathogènes21. De tels changements dans l’environnement peuvent conduire au contact de populations de la faune sauvage avec des populations d’animaux domestiques ou humaines dans des zones d’interfaces, jusqu’alors inexistantes. Sachant que 60 à 70% des maladies émergentes ou ré-émergentes sont dues à des transferts horizontaux entre la faune sauvage et la faune domestique, une fuite des zones arides par les populations sauvages vers des zones plus urbanisées présentant des conditions plus favorable de survie pourraient poser des problèmes sanitaires. Les conséquences sanitaires et sociales pourraient donc être importantes si le phénomène de désertification s'intensifie et pourraient à terme causer des troubles dans l'économie mondiale.
Ainsi, dans un contexte de changements climatiques et de contraintes écologiques, chercher la cause des phénomènes observés est important mais il est aussi nécessaire de mettre en place des mesures pour endiguer ce phénomène. Il est du rôle des scientifiques d'alerter sur les risques associés à des changements climatiques mais il est aux pouvoirs politiques et aux populations de mettre en place, dans la mesure du possible, des pratiques d'utilisation des milieux respectueuses et durables afin de pouvoir limiter au maximum les conséquences de phénomènes, tels que la désertification, pour les écosystèmes et les populations les constituants.

Publiée il y a plus de 8 ans par Université de Montpellier.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 10 références.

La désertification est-elle seulement le fait de forçages climatiques ou bien la part anthropique y joue-t-elle un rôle important?
Forcages climatiques  ou  Part anthropique ?



Les principales forces motrices de la désertification dans le désert de Mu Us, en Chine.

Article - 2017 - Scientific Reports
Key driving forces of desertification in the Mu Us Desert, China.
Wang X, Cheng H, Li H, et al.

L'activité humaine accélère la désertification rapide des terres sablonneuses de Mu Us, en Chine du Nord

Article - 2016 - Scientific Reports
Human activity accelerating the rapid desertification of the Mu Us Sandy Lands, North China
Yunfa Miao, Heling Jin, Jianxin Cui

Qu'est ce qui a causé la désertification en Chine ?

Article - 2015 - Scientific Reports
What Has Caused Desertification in China?
Qi Feng, Hua Ma, Xuemei Jiang, Xin Wang, Shixiong Cao

Effets de la formation de ravins et de la coupe sur la production primaire dans un parcours aride: la désertification naturelle en action.

Article - 2010 - Journal of Arid Environments
Effects of gully formation and headcut retreat on primary production in an arid rangeland: Natural desertification in action
I. Stavi, A. Perevolotsky, Y. Avni

Phases humides dans la région du Sahara/Sahel et modes de migration humaine en Afrique du Nord

Article - 2009 - Proceedings of the National Academy of Sciences
Wet phases in the Sahara/Sahel region and human migration patterns in North Africa
I. S. Castaneda, S. Mulitza, E. Schefuss, R. A. Lopes dos Santos, J. S. Sinninghe Damste, S. Schouten

Causes anthropiques de la désertification éolienne dans le nord de la Chine.

Article - 2008 - Sciences in Cold and Arid Regions
Human Causes of Aeolian Desertification in Northern China
Tao Wang, Xian Xue, Yiqi Luo, Xuhui Zhou, Bao Yang, Wanqun Ta, Wei Wu, Lihua Zhou, Qingwei Sun,Xunming Wang, Halin Zhao, Xueyong Zhao

Un examen basé sur un modèle climatique de la sécheresse au Sahel: Désertification, reverdissement et changement climatique

Review - 2008 - Global and Planetary Change journal
A climate model-based review of drought in the Sahel: Deserti fi cation, the re-greening and climate change
Alessandra Giannini, Michela Biasutti, Michel M. Verstraete

Causes des pratiques agricoles dans les risques de désertification de la région du Minqin (Chine)

Article - 2006 - Journal of Environmental Management
Agricultural causes of desertification risk in Minqin, China
Sun Danfeng, Richard Dawson, Li Baoguo

Désertification au Sahel : crise climatique ou anthropique ?

Article - 2005 - Bull. Séanc. Acad. R. Sci. Outre-Mer Meded. Zitt. K. Acad. Overzeese Wet.
Désertification au Sahel : crise climatique ou anthropique ?
André OZER & Pierre OZER

Desertification et changement climatique: la perspective australienne

Review - 1998 - Climate Research
Desertification and climate change--the Australian perspective
G Pickup