La grande majorité des scientifiques s’accordent à dire que l'espèce est l’unité de base en biologie et dans l’étude du vivant. Même si cette notion semble fondamentale, aucun consensus pour une définition universelle de la notion d’espèce n’a encore vu le jour. Le débat autour de l’espèce a fait naître une grande diversité de concepts depuis le siècle dernier. Ainsi, une quarantaine de concepts sont présents dans la littérature, chacun s’appuyant sur un ou plusieurs critères de détermination d’espèces et allant souvent de paire avec la discipline du concepteur [1].
Les critères les plus souvent avancés pour définir les espèces sont les suivants : biologique, phénétique, phylogénétique et généalogique. Celui qui semble être le plus accepté aujourd’hui est le “Concept d'Espèce Biologique” (BSC) énoncé par Mayr en 1942 . Il y définit l’espèce comme : “un groupe d’individus interféconds ne pouvant pas se reproduire avec des individus issus d’autres groupes”.
Cette définition traduit le fait qu’entre deux espèces, un isolement reproductif s’est mis en place stoppant ainsi le flux de gènes entre les groupes. Dans ses travaux, Mayr ne décrit pas de transfert génétique en dehors d’organismes pluricellulaires, cependant il est connu aujourd’hui que des mécanismes de transfert de gènes sans reproduction sexuée existent. De plus, il définit une espèce comme étant une entité contenue dans un cadre géographique et temporel donné, or de nouvelles études semblent soutenir que la notion d’espèce se place dans un contexte plus large. A la vu des critiques et des découvertes scientifiques, le concept d’espèce biologique s’est vu changer au cours des années. De nos jours, le flux de gène est devenu le critère pris en compte dans la définition du BSC de 2000, plutôt que l’interfécondité stricte; même si celui-ci ne fait pas l’unanimité.
Dans ce contexte, on est à même de se demander si l’ “espèce biologique” peut réellement s’appliquer à tout le vivant (des vertébrés aux unicellulaires et procaryotes) et ainsi justifier son utilisation majoritaire.
(1) Problèmes et critiques apportés au concept : pourquoi ne serait il pas universellement applicable ?
Le reproche majoritaire apporté au concept d’espèce biologique est l’incapacité à s’appliquer aux organismes à reproduction asexué ce qui anime le débat sur son application universelle.
Les premiers critères mis en place pour définir les procaryotes étaient des critères morphologiques et physiologiques. Par la suite, la découverte d’une grande diversité au sein des procaryotes et le souhait d’émettre une définition universelle pour le concept d’espèce, ont remis en question l’efficacité de ces premiers critères.
Afin de déterminer les espèces de procaryotes, la biologie moléculaire a mis en place un critère génomique basé sur le taux d’hybridation ADN-ADN (DDH) entre l’ADN génomique de souches hybrides deux-à-deux. Pour pouvoir considérer deux souches de la même espèce, il est nécessaire d’obtenir un seuil de réassociation ADN-ADN d’au moins 70%. Applicable dans la plupart des lignées procaryotes, cette définition “génomique” de l’espèce bactérienne a été validé en 2002 par le Comité international de définition de l’espèce bactérienne. Cependant, cette technique comporte des limites telles que la culture des souches à comparer.
Stackebrandt et Goebel (1994) ont donc proposé une technique complémentaire établie à partir du séquençage haut débit et plus précisément, appuyé sur la similarité de séquence du gène de l’ARNr 16S. Cette nouvelle approche stipule qu’il faut une similarité de séquence du gène de l’ARNr 16S d’au moins 97% pour considérer deux souches de la même espèce. Cependant, le gène de l’ARNr 16S peut être retrouvé en plusieurs copies au sein d’un génome, et donc entraîner une diversité intra-génomique et fausser la classification des espèces.
Afin de pallier aux problèmes rencontrés, Mincheol et al.,(2014) ont mis en évidence l’identité nucléotidique moyenne (ANI) par paire de génomes entier. Les résultats obtenus avec cette méthode sont similaires à ceux utilisés pour la méthode DDH, avec une similarité intra-spécifique supérieure ou égale à 95% pour l’ANI afin de déclarer que deux souches puissent être de la même espèce. Cette nouvelle méthode, facile à employer et rapide, pourrait donc permettre un consensus sur la définition d’espèces biologiques procaryotes. Le problème actuel reste son coût onéreux, empêchant l’application à l’ensemble des procaryotes déjà caractérisés.
Il existe également des critiques associées à d’autres taxons tels que les champignons, dû à la complexité de leur cycle de vie qui comporte des alternance variable entre asexué et sexué. L’apparition de nouvelles approches associant critères morphologiques, génétiques mais aussi géographiques et d’hôtes (pour des taxons parasites) ainsi que de nouvelles notions (espèce Candidatus) viennent renforcer la classification des champignons et apparaissent comme une alternative qui s’éloigne du BSC exclusif. Certaines espèces ayant été mises à jour par cette démarche montre que l’amélioration des critères serait nécessaire avant d’envisager d’appliquer le BSC à tous les taxons. En effet, chez les myxomycètes, se baser sur la morphologie n’est pas forcément synonyme de corrélation avec l’isolement reproductif et les difficultés d’expérimentation rendent la mise en évidence de l’interfécondité difficile. C’est donc principalement la diversité des cycles de vies et les stratégies de reproduction qui posent problème pour l’application du BSC chez les protistes et les champignons.
Face à ce problème de définition, certains auteurs, suggèrent de revoir la définition sous un angle plus élargie, une idée unificatrice qui reprend plusieurs propriétés des différents concepts. La divergence entre espèces se fait progressivement par l’intermédiaire de divers mécanismes évolutifs. Considérés par le concept ‘’unifié’’, il en arrive à un constat général de l’espèce qui correspondrait à un ensemble de populations connectées en méta-populations, définies dans un cadre temporel au travers de lignées évolutives. De plus, le concept généralisé de la notion d’espèce a suscité un vif intérêt. Il estime que le concept d’espèce biologique n’est pas utilisable en l’état car il ne traite pas avec les espèces uniparentales mais surtout que les barrières reproductrices sont semi perméables au flux génique. Il introduit donc un concept se basant sur la valeur sélective des individus étudiés et son impact sur celle des autres individus.
Au contraire, d’autres auteurs se sont penchés plus en détail sur la définition d’espèce biologique afin de voir s’il existe des analogies entre organismes sexués et asexués. C’est le cas de R. Thane Papke qui montre l’existence d’un fort flux de gène chez les bactéries et que cela joue dans la cohésion des groupes, et in fine, des potentielles espèces. Cette avancée laisse penser qu’en théorie, il serait possible de définir les bactéries comme des espèces biologiques. Cependant, les auteurs montrent empiriquement que le critère du flux de gène ne fonctionne pas pour définir les espèces de bactéries. Cet article marque un tournant dans le débat car en s’appuyant sur la quantification du flux de gène, fondement du BSC, il n’est pas possible de définir des espèce sur les mêmes critères que les organismes sexués. Cela avance un argument fort et pertinent en défaveur d’une application universelle de ce concept.
(2) En quoi peut-il être applicable à tous ?
Malgré toutes les critiques énoncées précédemment et présentes dans la littérature, le concept d’espèce biologique demeure le plus admis. Allant dans ce sens, plusieurs études semblent montrer que cette définition a un large potentiel d’application y compris chez des organismes à reproduction non sexués.
Pour des organismes sexués, un des reproches avancé au concept est l’incapacité de le tester empiriquement et en milieu naturel. L’article de Lagache et al. 2013 teste l’interfécondité sur des populations naturelles de chêne et amène une preuve de la pertinence du critère biologique dans la délimitation des espèces. Cependant, leur méthode ne marche que pour un concept “relâché” d’espèce biologique qui accorde une barrière moins stricte (existence de quelques évènements d’hybridation) entre les deux espèces. Malgré cela, les résultats prouvent la pertinence du BSC même chez des espèces ayant une prédisposition à l’hybridation. Toujours chez les plantes, Wolf et al. 2013 montre par une analyse comparative que le critère biologique d’espèce apporte une définition semblable au critère CBC et ainsi présente le BSC comme pertinent. Cette étude étant faite sur plus de 170 espèces plantes cela montre que le BSC peut également s’appliquer au règne végétal.
En adéquation avec l’article de Lagache et al., l’article de Mauricio Gonzalez-Forero reprend la définition du BSC de Mayr pour en ressortir deux grands traits : cohésion (interfécondité) et isolement (isolement reproductif). Par modélisation mathématique, il analyse la faisabilité des interprétations qu”il fait de ce concept (voir analyse). Il montre que l'interprétation "Isolation relaxed" peut être applicable à tous les organismes, sexués et asexués. Cette définition est une vision du BSC comme étant ”Deux populations d’un même ensemble sont reproductivement compatibles et toute population en dehors de l’ensemble est isolée reproductivement avec au moins une population de l’ensemble”. La définition est capable de traiter avec des espèces non-discrètes alors que c’était un critère contesté de la définition originelle.
L’étude de R. Thane Papke présentée précédemment, a montré que malgré l’existence d’un flux de gène important chez les bactéries, le BSC ne peut être appliqué. En opposition à ces résultats, une étude récente propose une méthode de détermination des espèces basée sur le flux de gène qui s’applique chez les procaryotes. Les auteurs sont partis du constat que dès lors qu’un flux de gène existe, il est possible de définir une espèce biologique, qu'elle soit sexuée ou non. Cette analyse regroupant des taxons bien différenciés (bactéries, archées, primates...), apporte une preuve empirique que le BSC est applicable à tout l’arbre du vivant. Il relance donc le débat, en faveur d’une application à tous les êtres vivants, qui semblait jusque là être animé en grande partie par des critiques.
La controverse autour de la notion d’espèce biologique est présente dans la sphère scientifique depuis son énonciation par Mayr en 1942. Comme nous venons de le voir, une vive critique est encore présente malgré qu’elle reste largement utilisée pour de nombreux taxons. D’une part, il y a eu l’apport de nombreuses preuves de son inefficacité à définir les espèces chez des organismes asexués et au cycle de vie complexe. D’autre part, des données empiriques récente apportent des preuves que cela fonctionne du fait que le flux de gène existe chez tous les organismes vivants. De plus, à chaque découverte de groupes d’organismes nouveaux, les critères de définition sont susceptibles de changer, particulièrement chez les microorganismes. Cette controverse ne semble pas résolue et pourrait être remise en question, notamment grâce au développement de nouvelles techniques de génomiques.
Si l’on se place dans le débat plus général de la notion d’espèce, de nombreux auteurs ont tenté de faire émerger de la pléthore de concept. Il est alors apparu l’idée d’un concept général prenant plusieurs critères : génétique, morphologique et phylogénétique; de façon à couvrir le plus de diversité de cycle de vie, type de reproduction ou traits associés aux différents organismes à définir. Cette nouvelle perspective dans la définition des espèces pourrait dans les années à venir changer la tournure du débat autour du concept d’espèce biologique. Egalement, il est à noter que cette controverse se concentre sur les organismes vivants, mais en paléontologie la délimitation d’une espèce fossile représente une contrainte vis-à-vis du concept biologique (flux de gène non disponible). Les paléontologues utilisent donc majoritairement des critères morphologiques pour décrirent les fossiles. En conclusion, il est nécessaire de bien définir une espèce dans le cadre des stratégies de conservation. Notamment pour estimer le nombre d’espèce et donc délimiter des aires mondiales d’endémisme.
Publiée il y a plus de 8 ans par M. Hammel et collaborateurs..
La notion d' "espèce biologique" peut-elle s'appliquer à tout le vivant des vertébrés jusqu'aux unicellulaires et procaryotes ?
Contexte général
L'espèce est considéré comme l'unité de base en biologie et écologie. Avec l'apparition de la taxonomie, il y a eu nécessité de définir des méthodes pour délimiter des groupes d'organismes. Cependant la définition d'espèce est controversée car les critères associés ne semblent pas applicables à tout le vivant. Actuellement, une grande diversité de concepts existent mais un semble être majoritairement acceptée: La notion d'espèce biologique énoncé par Mayr (1942,1963). Ce concept est cependant sujet à de vives critiques dans la communauté scientifique. Toujours d’actualité, ce débat ne touche pas seulement les biologistes car savoir définir des espèces a des répercussions sur de plus larges domaines. En effet, la délimitation d'une espèce peut avoir une importance particulière pour des enjeux politiques et socio-économiques, comme en biologie de la conservation. Dans le contexte actuel, les estimations des espèces sont utilisées pour la délimitation d'aire de protection. Il est donc nécessaire de définir correctement les espèces car des changements dans les définitions peuvent changer leur nombre.
Discrétiser un continuum n'est pas « naturel » et la nature est en perpétuelle évolution donc vouloir figer ce processus est compliqué et problématique. Même si chaque oiseau vole avec les oiseaux de son espèce, comme a dit Mahomet, il arrive que l’essaim doive un jour se séparer. Il est ainsi pertinent de s’interroger sur l'application de la notion d'espèce biologique.
Définitions clés
Flux de gènes (recombinaison) : échange de gènes par voie horizontale ou verticale.
Isolement reproductif : Tout mécanisme empêchant – ou limitant fortement – l’hybridation de deux espèces habitant dans la même région, même lorsqu’elles sont étroitement apparentées.
Spéciation : Processus évolutif par lequel de nouvelles espèces apparaissent. on distingue plusieurs types de spéciation, basée sur la répartition géographique des populations en divergence au cours du processus.
Question
La notion d'"espèce biologique" peut-elle s'appliquer à tout le vivant, des vertébrés jusqu'aux unicellulaires et procaryotes ?
Lexique
Mots clés : concept d'espèce biologique, spéciation, arbre du vivant, classification, sexué/asexué
Publiée il y a plus de 8 ans par M. Hammel et collaborateurs..Dernière modification il y a plus de 8 ans.