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Introduction

L'Ambroisie à feuilles d'armoise, le Frelon asiatique, la Perche-soleil ou encore le Ragondin possèdent un point commun : ils font tous partie de la liste des espèces invasives de France (Inventaire National du Patrimoine Naturel). Ces espèces invasives (ou Espèces Exotiques Envahissantes, EEEs) sont communément définies comme celles dont l'introduction ou la dissémination en dehors de leurs aires de répartition naturelles passées ou présentes menace la diversité biologique (Convention sur la Diversité Biologique). Toutefois, il existe de nombreuses terminologies et définitions pour désigner ces espèces, mais peu sont complètement neutres et abordent un point de vue fonctionnel et non sujets à une interprétation subjective (Colautti et MacIsaac, 2004. A neutral terminology to define ‘invasive’species). Dans les objectifs d'Aichi pour la Biodiversité (2011), il a été adopté que : "d’ici à 2020, les espèces exotiques envahissantes et les voies d’introduction seront identifiées et classées en ordre de priorité, les espèces prioritaires seront contrôlées ou éradiquées et des mesures seront en place pour gérer les voies de pénétration, afin d’empêcher l’introduction et l’établissement de ces espèces."
En effet, les EEEs sont considérées par certains comme l'une des plus grandes menaces pour la biodiversité autochtone, par des mécanismes de pression de sélection accrue, de modification d'habitat, de compétition pour les ressources, etc. Pour répondre à cette menace, il est parfois préconisé de procéder à l'éradication des espèces invasives. Elle consiste à éliminer systématiquement tous les individus d'une espèce ciblée dans une zone prédéfinie, pour éliminer le danger qu'elles représenteraient. Pourtant, pour des raisons éthiques, écosystémiques ou encore de faisabilité technique, cette question est largement débattue et divise les scientifiques.
Ces faits controversés mènent à la problématique suivante : faut-il éradiquer les espèces invasives des milieux dans lesquels elles ont été introduites ? Le débat s'articule autour de plusieurs questions sous-jacentes : les EEEs sont-elle réellement néfastes pour les écosystèmes ? L'éradication systématique d'une espèce est-elle réellement techniquement envisageable ? Existe-t-il des conditions particulières pour lesquelles l'éradication est préférable à d'autres méthodes de lutte ?

I. L'impact des espèces invasives sur les écosystèmes est-il réel ?

Par compétition, prédation, transport de pathogène ou encore de modification du milieu, les EEEs sont une cause majeure d'extinction d'espèces et d'altération d'écosystèmes. D'après Wilcove et al, c'est même la seconde plus grande menace qui pèse sur les espèces natives (après la perte d'habitat), et, qu'avec le nombre toujours croissant d'invasions ces dernières décennies, cette menace ne cesse d'augmenter. Les EEEs seraient responsables d'un grand nombre d'extinctions d'espèces, et représenteraient un coût économique énorme pour la société (du fait de leurs moyens de contrôle mais aussi de la perte de services écosystémiques) (Mack et al, 2000, Jones et al, 2016).

Il est vrai que l'on trouve les EEEs dans les écosystèmes fortement perturbés, et qu'elles sont concomitantes à des déclins de biodiversité native importants. Mais peut-on réellement établir un lien de causalité ? Les invasions ne se produisent-elles pas justement parce qu'un écosystème est déjà particulièrement perturbé ? Gurevitch et Padilla pensent que les données actuelles ne permettent pas de conclure sur cette causalité. Les espèces invasives ont pour caractéristiques de pouvoir coloniser rapidement des milieux, surtout lorsque ceux-ci sont fragilisés (Ricciardi, 2013) ; peut-être, alors, que la prolifération d'EEEs dans un milieu n'est pas la cause principale d'un déclin de la biodiversité, mais plutôt un facteur aggravant (Gurevitch et Padilla, 2004).
D'ailleurs, si l'on analyse plus finement les menaces qui pèsent sur les espèces en dangers, l'évaluation de l'importance de la menace que représentent les EEEs varie beaucoup selon les analyses et les aires études. Elle pourrait être bien moindre que celle annoncée par Wilcove et al : les EEEs représentent 22% des menaces sur espèces en danger au Canada (Venter et al, 2006) contre 49% aux USA, en incluant l'île d'Hawaï ; 6% des espèces menacées de la liste Rouge UICN le sont par des EEEs (Gurevitch et Padilla, 2004).

Le potentiel de nuisibilité des EEEs dépendrait donc du type d'écosystème observé. Pour ce qui est du cas particulier des îles, il est essentiel à traiter car il est bien réel, mais il est important d'avoir conscience qu'il peut différer du cas général des continents. Les îles sont des systèmes bien plus fermés que les continents et sont l'habitat exclusif d'un nombre relativement important d'espèces endémiques. Elles constituent donc un milieu particulièrement sensible (Jones et al, 2016 ; Campbell et Donlan, 2005 ).
Par ailleurs, le type de milieu n'est pas l'unique indicateur de la sensibilité d'un milieu. L'échelle d'étude est un paramètre important dans les analyses de biodiversité. En effet, un déclin de la biodiversité peut être observé à petite échelle mais avoir un effet bien moindre, voire un effet positif sur la richesse spécifique lorsqu'on s’intéresse à une échelle plus large (Powell et al, 2013).

Les espèces invasives ont donc un potentiel de nuisibilité réel, mais il est difficile d'établir si elles ne sont pas simplement des facteurs aggravants de situations déjà particulièrement fragiles. Il convient par ailleurs de ne pas généraliser le cas des îles au cas général car le contexte biologique et les implications des espèces invasives sont bien différentes selon les milieux.

II. L'éradication est-elle une solution envisageable ?

La quasi-totalité des articles rappellent qu'il serait préférable d'éviter les invasions plutôt que d'avoir à réfléchir à des solutions de régulation de populations, telles que l'éradication. Cependant, les tout premiers stades d'invasion (encore contrôlables car concernant un nombre réduit d'individus) sont difficilement détectables, notamment à cause d'un temps de latence entre l'arrivée de l'espèce invasive et la prolifération détectable (Ricciardi, 2013). Or les cas de proliférations incontrôlées d'espèces invasives sont de plus en plus courants (Gurevitch and Padilla, 2004). Dans ces cas-là, avant même d'en discuter de sa pertinence, l'éradication des espèces est-elle techniquement envisageable ?

On trouve dans la littérature de nombreuses tentatives échouées d'éradications d'EEE (Zavaleta et al, 2001 ; Davis et al, 2011). Les raisons sont nombreuses : biologie des EEEs (résistance aux conditions de milieux difficiles, prolifération rapide, espèce généraliste, etc.), difficultés techniques et économiques à mettre en oeuvre une éradication systématique et complète des individus, tout en ne mettant pas en danger le reste de la biodiversité locale. Or l'"oubli" de quelques individus seulement suffit à faire échouer l'opération !

Pourtant, les outils d'éradication se perfectionnent de plus en plus, et certains auteurs pensent que des éradications fiables et efficaces seraient bientôt techniquement accessibles. Le cas des chèvres sur les îles en est un bel exemple (Campbell et Donlan, 2005 ). En effet, les méthodes sont multiples : piégeage, chasse, empoisonnement ou encore stérilisation hormonales. Cependant, certaines conditions restent plus favorables que d'autres : il est préférable que le stade d'invasion ne soit pas trop avancé et que les possibilités de réinvasion soient réduites. C'est pour cela que les îles, par leur isolement, constituent un terrain privilégié d'éradication réussies. Ce n'est toutefois pas le seul milieu dans lequel les réussites sont possibles et plusieurs cas d'éradication sur continent sont possibles (Rajmanek et Pitcairn, 2002) ou en bonne voie, comme le cas de l'Erismature rousse en Europe (Robertson et al, 2015).

III. Cette éradication aurait-elle vraiment des effets bénéfiques ?

L'éradication d'EEE, notamment en milieu insulaire, a des effets bénéfiques pour l’écosystème local et on observe des reprises rapides de biodiversité locale. L'éradication de mammifères (Jones et al, 2016), ou de chèvres (Campbell et Donlan, 2005 ) permet par exemple la reprise démographique de populations d'oiseaux et de reptiles, ou de végétation native.

Cependant, en s'intéressant de plus près aux effets secondaires de l’éradication d'EEE, on remarque qu'il existe de nombreux cas d'effets en réalité catastrophiques pour la biodiversité locale. D'abord par l'effet collatéral direct des méthodes d'éradication (e.g. empoisonnement de la faune locale) (Zavaleta et al, 2001, Jones et al, 2016), mais également à cause des liens trophiques qu'entretenait l'EEE avec son milieu. Les cas d’hyper-prédation d'un prédateur sur la faune native par élimination des ses proies exotiques, ou la prolifération d'espèces exotiques par le relâchement de pressions de prédations sur des prédateurs secondaires ou des herbivores peuvent finir de perturber définitivement un écosystème natif déjà fragilisé par une invasion (Zavaleta et al, 2001 ; Bergstrom et al, 2009 ; Rayner et al, 2007). Enfin, des communautés animales natives trouvent en la présence d'une EEE une ressource alimentaire (Tablado et al, 2009) ou un habitat essentiels (Davis et al, 2011), invitant à considérer les options avec prudence.

Il est donc primordial d'analyser minutieusement le réseau trophique des espèces ciblées, et de réfléchir à d'éventuelles éradications conjointes et des remplacement progressifs d'espèces invasives lorsque leur éradication semble vraiment nécessaire.

IV. Ne faut-il pas réfléchir plutôt en terme de "fonction" plutôt qu'en terme d'"origine" ?

Finalement, l'éradication d'EEEs est souvent présentée comme une solution permettant à un écosystème de recouvrer un état précédent l'invasion, éventuellement préférable et plus équilibré (Jones et al, 2016). C'est pourtant oublier que les écosystèmes ne sont pas des entités fixes dans le temps et que leur changement est inéluctable (Davis et al, 2011, Schlaepfer et al, 2011). Les espèces colonisatrices invasives d'aujourd'hui ne sont-elles pas les espèces endémiques de demain ?

Les EEEs ont, dans beaucoup de milieux, une fonction écosystémique majeure (Schlaepfer et al, 2011 ; Tablado et al, 2009) : habitat ou ressource pour les espèces natives, catalyseur de restauration écosystémique, substitut fonctionnel, etc.
Si l'on est prêt à effectuer des "remplacements écologiques", tels que l'introduction d'une espèce non-native de tortue sur des îles pour qu'elle assure des fonctions d'une espèce éteinte (Griffiths et al, 2011), peut-être faut-il aussi être prêt à ce que ce remplacement se fasse naturellement voire accidentellement ?
Ce dernier cas est un peu extrême, mais l'argument de certains auteurs est de se baser surtout sur l'aspect fonctionnel d'une espèce, davantage que sur sa seule origine. D'après Davis et al, c'est un point à améliorer dans nos politiques de gestion des ressources naturelles, qui permettrait de se concentrer sur les cas réellement nécessaires et envisageables d'éradication d'espèces (même si, d'après Van Der Waal et al (2015), ce principe est en réalité déjà intégré par les professionnels de la gestion de la nature).

Conclusion et perspectives

Les espèces invasives ont un potentiel de nuisibilité indiscutable, mais dont l'ordre d'implication et d'apparition est difficile à établir précisément. On ne peut exclure, pour l'heure, que les EEEs soient un sous-produit et facteur aggravant de la fragilisation des habitats par l'Homme. Il est par ailleurs important de distinguer le cas des îles, du milieu marin et des continents car l'effet des EEEs sur ces écosystèmes semble bien différent.
S'il est toujours préférable d'éviter les phénomènes d'invasion, ou de pouvoir les contrôler aux premiers stades d'invasion, il arrive que la prolifération d'une EEE menace un écosystème et que l'éradication de celle-ci soit envisagée. Cette éradication n'est cependant pas sans danger : pertes économiques par éradication trop ambitieuse, empoisonnement collatéral, effondrement d'un écosystème complet par suppression d'un acteur prépondérant, etc.. Les difficultés et les risques sont multiples et nécessitent une analyse minutieuse des relations trophiques d'un écosystème avant d'envisager une éradication.

Publiée il y a plus de 6 ans par E. Reboud et C. Lecerf.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 17 références.