Depuis le début du XIXème siècle, on observe une émergence du concept de wilderness tout d’abord avec le philosophe, naturaliste et poète américain, Henry David Thoreau Le retour du débat sur la wilderness. Avec son ami et philosophe Ralph Waldo Emerson, ils font partie de ceux qui appelleront à un respect scrupuleux d’une nature encore peu ou pas marquée par l’action de l’homme. Ainsi, ils participent aux mouvements d’idées et d’action défendant et valorisant les zones de nature sauvage qui se développent aux États-Unis.
Au début du XXème siècle, on assiste à la fin de l’anthropomorphisme pour se diriger vers l'écocentrisme où toutes les formes de vie et plus globalement les écosystèmes eux mêmes ont le droit de continuer à exister ([L’Europe ensauvagée : émergence d’une nouvelle forme de patrimonialisation de la nature ?]) (2816). Ainsi, les processus et fonctionnalités écologiques qui se cachent derrière les espèces et les milieux sont nécessaires à un équilibre. Le maximum de respect doit être porté à la « nature vierge », qui est « la norme parfaite ». Comme l’a dit Hugo Conwentz, biologiste et botaniste allemand: « quelque chose doit être entrepris sans délais pour empêcher une destruction complète de la nature en son état originel ». Pour lui, l’inventaire, la cartographie et l’éducation naturaliste sont les piliers d’une approche patrimoniale de ces éléments de nature.
Le terme wilderness apparaît pour la première fois dans un document officiel en 1929 mais ce n’est qu’en 1964 que ce terme se distingue dans le domaine juridique avec le Wilderness Act, qui met en avant des critères biologiques telles que des zones non affectées par l’homme, où les processus naturels sont dominants mais également des zones extrêmes de nature sauvage qui ont un intérêt pour le bien-être humain, pour la recherche, l’éducation, l’esthétisme et l’histoire.
Le concept devient mondialisé avec la définition de l’UICN de 1980 qui définit la wilderness comme étant « un grand espace terrestre et/ou marin non modifié ou peu modifié, gardant son caractère et ses déterminismes naturels, qui est protégé et géré de sorte à préserver ses conditions naturelles ». Cette définition assez floues a permis la multiplication d’initiatives pour tenter de fixer des critères dans la mesure des zones wilderness, mais aussi dans leurs règles d’accès et de gestion. Ainsi, Lesslie et Taylor dira que "contrairement à l'état de la wilderness, la qualité de la wilderness peut s'évaluer le long d'un gradient”. La mondialisation de ce concept mène à l'émergence de la biologie de la conservation (1980) et du concept du wilderness continuum.
A l’heure actuelle, nous trouvons dans la lecture scientifique des différences entre les manières de quantifier la wilderness dépendantes notamment du type de biome, de la zone géographique ou plus récemment de la temporalité. Nous allons chercher à comprendre comment une seule notion peut mener à différentes limites, et pourquoi les traits environnementaux pris en compte ne sont pas les mêmes.
Nous allons suivre l’évolution des différents critères la qualité de la wilderness au cours du temps pour comprendre les arguments et les enjeux autour de cette controverse. Parmi ces critères, nous citerons tout d’abord ceux de Lesslie et Taylor The Wilderness Continuum Concept and its Implications for Australian Wilderness Preservation Policy qui sont les premiers à avoir cherché à cartographier ces zones et qui ont largement été cités par la suite. Lorsque nous parlons de nature sauvage, nous parlons en réalité d’un milieu où l’impact de l’homme est absent ou très limité. Il est alors intuitif d’associer ce concept à l’éloignement humain. Le premier critère est donc l’éloignement des points d’occupation humaine. Le second prend en compte l’idée selon laquelle un milieu sauvage est difficile d’accès, un lieu non fréquenté. Il s’agit donc de l’éloignement des voies d’accès construites pour les véhicule et des points d’accès. La nature sauvage a souvent été qualifié d’effrayante à cause de ses paysages désordonnés. Le troisième critère est donc l’esthétisme, le fait que lorsque nous voyons un milieu sauvage nous pouvons dire que c’en est un. Le quatrième et dernier critère est quant à lui plus proche des notions de nature actuelles qui touche l’écologie. Il correspond à la mesure de la perturbation biophysique des écosystèmes naturels soumis à l’influence des populations sédentaires. Une notion essentielle est à retenir de ces 4 critères est le continuum des conditions environnementales éloignées et primitives formées par les autres zones non exploités. Il s’agit d’une évaluation de la qualité de la wilderness sur un gradient multifactoriel.
Cette étude a été reprise entre autres par une étude visant à évaluer la variation de la qualité de la wilderness à partir d’une définition relative mais strictement objective Wilderness in the 21st Century: A Framework forTesting Assumptions about Ecological Interventionin Wilderness Using a Case Study of Fire Ecology in the Rocky Mountains. Les 4 nouveaux critères sont les suivants: l’éloignement (à nouveau), l’artificialisation, la naturalité et la solitude. Ils s’appuient sur des propriétés mesurable de la wilderness directement inspirés de sondages réalisés sur des personnes fréquentant ces zones naturelles. S’est donc ajoutée aux critères une dimension sociale et culturelle: la perception de la wilderness. Il faut en effet rappeler que la définition de wilderness ne tient pas seulement à des critères biologiques mais s’appuie également sur le ressenti humains: la nature, en tant que source de vie mais aussi d’inspiration. Ces critères ont été repris et détaillés à travers 6 autres Wilderness science in a time of change conference—Volume 2: Wilderness within the context of larger systems : la solitude, l’éloignement, la modification des processus écologique, la composition naturelle, l’altération de la structure et la pollution.
La solitude n’est pas une caractéristique nouvelle de la nature sauvage dans les écrits scientifiques. Elle correspond à la probabilité de rencontrer quelqu’un dans une zone donnée. L’éloignement, contrairement au critère de Lesslie, prend en compte tous les types de route et les pondère par leur impact. Par exemple, une autoroute étant plus bruyante a un rayon d’impact plus important qu’un chemin de terre. La modification des processus écologiques représente l’absence de contrôle sur le milieu naturel. Cela est à remettre en cause dans un contexte de réchauffement climatique dans lequel conserver devient protéger et inclut donc une notion de gestion. Par exemple, déclencher des incendies contrôlés dans des forêts afin de les rendre moins sensibles aux incendies naturels devenus plus nombreux à cause du changement climatique peut être envisagé sans pour autant exclure ces forêts de la définition de wilderness Wilderness in the 21st Century: A Framework forTesting Assumptions about Ecological Interventionin Wilderness Using a Case Study of Fire Ecology in the Rocky Mountains. La composition naturelle se mesure par la quantité relative d’espèces indigènes ou, à l’inverse, par la quantité d’espèces introduites récemment. L’altération de la structure est une notion relativement simple à comprendre et à mesurer : Il s’agit de l’ensemble des structures qui altèrent physiquement la zone par leur présence. On retrouve ici le critère de l’esthétisme, on prend d’ailleurs en compte comme pour cette dernière la disposition spatiale des éléments naturels de cette zone. La pollution est l'un des indicateurs de la wilderness des mieux étudiés et le mieux documentés. On parle ici de pollution atmosphériques et hydrique.
En 2012, une analyse géographique des terres sauvages en Ecosse reprend la définition de la wilderness par la SNH A GIS model for mapping spatial patterns and distribution of wild land in Scotland. Ils s'appuient sur les quatre attributs fondamentaux de la wilderness d’après la SNH, à savoir: le caractère naturel, l’impact humain, la rudesse du milieu, l’éloignement et les critères associés. Ils en déduisent alors 4 mesures de la qualité de la wilderness dont une nouvelle dans l’histoire de la nature sauvage: Ruggedness. La rudesse est une mesure de la difficulté à vivre dans un milieu, elle comprend sa topographie, son climat, … Ces critères seront validés par la communauté scientifique Mapping wildness for protected area management: A methodological approach and application to the Dolomites UNESCO World Heritage Site (Italy) et utilisés Indicator-based assessment of wilderness quality in mountain landscapes.
En 2013 est paru un article Mapping wildness for protected area management: A methodological approach and application to the Dolomites UNESCO World Heritage Site (Italy) proposant une approche méthodologique de la cartographie des zones de wilderness faisant le point sur les caractères multiples visibles dans la littérature. Celui-ci affirme que les critères de rudesse et d’accessibilité ont été adoptés par la communauté scientifique. Ils s’ajoutent à celles de Lesslie et Taylor (1985) en les complétant mais en étant à la fois remarquablement lié. En effet, la nature sauvage se réfère à la fois aux conditions physiques (par exemple, la présence d'éléments anthropiques, le caractère naturel) et aux expériences extérieures particulières (par exemple l'isolement, l'aventure). Les deux dimensions se chevauchent car des conditions difficiles pour l’homme peuvent décourager les visites massives, contribuant ainsi à la préservation des conditions de Lesslie et Taylor.
Ces mêmes critères ont d’ailleurs été mis à jour par Lesslie en 2016 The Wilderness Continuum Concept and Its Application in Australia: Lessons for Modern Conservation et encore une fois accepté par la communauté scientifique et utilisés Mapping Potential Wilderness in China with Location-based Services Data.
Les critères sont : l’éloignement de l'accès, le caractère naturel biophysique et le caractère naturel apparent (la mesure dans laquelle un site est libéré des structures permanentes associées à la société technologique moderne). Il aide à concilier les diverses interprétations de la nature sauvage avec les points de vue modernes sur l'importance écologique des grands espaces naturels intacts, et il fournit une base opérationnelle pour l'identification et l'évaluation de ces ressources.
Ces critères on été adaptés à l’Europe pour laquelle il n’existe pas de zone sur lesquelles l’homme n’a jamais mi les pieds, en incluant la notion de temporalité à travers un gradient spacio-temporel « Naturalité » : concepts et méthodes appliqués à la conservation de la nature. Aujourd’hui encore la discutions continue, en 2019 une étude a cherché à retirer l'aspect politique et social pour se rapprocher d'un calcul simple et objectif de l'état de la wilderness à l'échelle de la Russie Indicator-based assessment of wilderness quality in mountain landscapes.
Tout au long de cette analyse, nous avons suivie l’évolution des différents critères utilisés pour caractériser la qualité de la Wilderness. Ainsi de façon chronologique nous avons pu suivre leur évolution, les comparer et comprendre les controverses autour de ces critères. Nous avons pu mettre en évidence plusieurs critères pour quantifier et caractériser la qualité de la wilderness d’un milieu. Tout d’abord ceux validé par la communauté scientifique tels que ceux de Lesslie qui sont: l’éloignement des points d’occupation humaine, l’éloignement des voies d’accès, l'esthétisme et la perturbation biophysique des écosystèmes. Ces quatres critères ont conduit à la notion de continuum des conditions environnementales ou l'évaluation de la qualité de la wilderness s’effectue selon un gradient multifactoriel. Nous pouvons également citer les critères de Steve Carver qui sont: le caractère naturel, l’impact humain, la rudesse du milieu, l’éloignement . Cependant d’autres critères sont actuellement toujours en discussion tels que la modification des processus écologique, la composition naturelle et l’altération de la structure. Avec l'évolution de la société, ces critères pourraient bien être accepté dans quelques années.
Certaines questions restent en suspens… Est-ce que l’utilisation des méthodes de gestion est un biais à la notion de Wilderness ? Est-il possible d’arriver à une méthode standard d'évaluation de la wilderness qui soit à la fois politiquement correct, écologique et culturelle ?