La chute de biodiversité observée ces dernières décennies, parfois appelée 6e extinction, suscite de nombreuses craintes concernant le devenir des écosystèmes et la façon dont ces changements altèrent l’approvisionnement en services écosystémiques[1][2]. Dans les années 50, Odum et Elton énoncent que la diversité augmente la stabilité des écosystèmes, hypothèse qui fut largement contredite dès les années 70 par May et Pimm[3]. Selon eux, la complexification des systèmes étudiés rend la notion de stabilité plus difficile à établir[4].
Suite à ces travaux pionniers, plusieurs expériences dans les années 90 ont testé et apporté les preuves empiriques d'une relation BSE positive. Celle qui marqua le plus la communauté scientifique est la “grande” expérience sur la biodiversité de Cedar Creek dans le Minnesota. Elle confirma que les parcelles diversifiées ont une production plus stable au cours du temps, mais que la stabilité de la population diminue, ce qui est cohérents avec la théorie des années 50[5]. Ces résultats furent en partie critiqués, en particulier en raison de l'effet d'échantillonnage, mais ont permis l’émergence d’un cadre de synthèse lors de la conférence de Paris en 2000[6]. Ce moment clé réaffirma avec poids qu'“un grand nombre d’espèces est nécessaire pour maintenir les fonctions écosystémiques”[4][6], avec un doute concernant le mécanisme impliqué (sélection ou complémentarité). Une série de méta-analyses à la fin des années 2000, confirma la seconde hypothèse comme vecteur du maintien de la stabilité des écosystèmes[6].
Récemment, les recherches dans ce domaine ont apporté de nouvelles pistes pour expliquer cette relation, notamment l’importance des niveaux trophiques, de la multifonctionnalité et de différentes échelles, spatiales et temporelles. Certains ont même proposé d’inclure d’autres disciplines dans le débat telles que l’agronomie et l’agroécologie, soit de revenir aux premières expériences de Darwin, parfois désigné comme le père du débat sur la relation BSE[6].
Quelle stabilité ?
Les mesures et significations de la stabilité sont multiples[7], selon la propriété précise à laquelle on se réfère (biomasse…)[1][8]. Lors d’études sur les écosystèmes, la stabilité considérée se trouve majoritairement être la variabilité temporelle (biomasse moyenne d’un écosystème, divisée par son écart-type temporel : μ/σ)[1][7]. Cependant, d’autres analyses remettent cette mesure en question, considérant que la stabilité correspond à l’ensemble des fonctions écosystémiques[8], ou à la somme de la résistance et de la résilience des individus[9]. Néanmoins, la stabilité d’un écosystème peut varier selon la mesure de la stabilité utilisée : la variabilité temporelle, ou l’analyse distincte de la résilience ou de la résistance[8]. De façon analogue, la théorie de la concurrence énonce qu’une biodiversité élevée n’impacte pas de la même manière la stabilité de l’écosystème, qui sera plus élevée, ou d’une espèce, qui sera plus faible en raison d’une diminution de la taille des populations d'espèces individuelles[5][7].
Quelle[s] diversité[s] ?
La diversité joue un rôle majeur dans le fonctionnement de l’écosystème[4] et fait souvent référence à la diversité taxonomique[10], définition utilisée dans l’étude de la relation BSE[5]. En réalité, ce terme concerne une multidimensionnalité considérable[11] dont découle les diversités fonctionnelle (dispersion des valeurs de traits/rôles fonctionnels dans les communautés) et phylogénétique (nombre d’espèces partageant une histoire évolutive commune)[10].
La multifonctionnalité d’un écosystème intègre sa capacité à fournir plusieurs fonctions simultanées[11]. Les covariations entre variables (traits fonctionnels, variables climatiques ou composantes de la diversité) sont alors considérées et limitent les erreurs d’interprétation[8]. Selon Le Bagousse-Pinguet et al. (2019), la richesse spécifique n’explique qu’environ 5% de la multifonctionnalité et la redondance fonctionnelle augmente la stabilité.
La richesse spécifique peut stabiliser la productivité des plantes et, de fait, la stabilité de l'écosystème[12][1]. Cependant, selon Sasaki et al. (2019), les effets globaux de la richesse spécifique sur la stabilité sont négatifs. Ainsi, l’asynchronie des espèces et la diversité des réponses sont primordiales à la stabilité de l’écosystème. L’effet indirect de la richesse spécifique sur cette dernière influencerait fortement la synchronie des espèces[2]. Cependant, d’autres facteurs peuvent entrer en jeu (conditions abiotiques, compétition). La relation synchronie - stabilité n’est donc pas systématiquement significative ou caractérisée par une forte corrélation[2].
L’ordre d’importance des différents facteurs de stabilité serait : i) asynchronie ; ii) diversité fonctionnelle ; iii) diversité phylogénétique et iv) diversité spécifique[1]. Néanmoins, chaque facteur contribue simultanément à la relation globale BSE et leurs interrelations ou leur importance relative est mal connue : pour un même nombre d’individus, la richesse spécifique n’entraîne pas les mêmes traits fonctionnels selon la structure de la communauté[8].
Entre biotique et abiotique / relations indirectes et niveaux trophiques
La majorité des études portant sur la relation BSE est à l’échelle de la population et concerne seulement les facteurs biotiques, malgré la conscience d’un potentiel stabilisateur des facteurs abiotiques dans la relation complexe entre richesse spécifique, synchronie et stabilité de l’écosystème[2]. Une relation très forte entre la stabilité et les variations topographiques, édaphiques, climatiques et de végétation a par exemple été observée dans les montagnes de Taihang (Chine)[9].
De plus, une hausse de la diversité fonctionnelle semble conférer une résistance accrue de l’écosystème à l’aridité[12]. Ainsi, la nécessité d’analyser fluctuations climatiques et composantes de la diversité semble évidente pour une meilleure gestion des écosystèmes conférant des services écosystémiques essentiels. Existe aussi une codépendance entre conditions environnementales et espèces dominantes, conférant au climat une influence indirecte sur la stabilité, modulo les caractéristiques fonctionnelles de chaque cortège spécifique.
Ce manque de considération des facteurs abiotiques, par ses effets sur le fonctionnement des écosystèmes mais aussi des interactions biotiques, a induit des divergences d'observation entre milieux semi-contrôlés et milieux non anthropiques. Les effets seraient ainsi complets in vivo et partitionnés in vitro[10].
Par ailleurs, la relation BSE peut être altérée par i) les événements extrêmes, en dissociant la biodiversité de la diversité[7] ; ii) l’homogénéisation abiotique, en augmentant la corrélation spatiale des fluctuations environnementales[13].
Les études sont souvent réalisées à l’échelle de la population alors que les espèces ont un impact en elles-mêmes[14]. Une évaluation multidimensionnelle cohérente des réponses écologiques aux perturbations ainsi que la prise en compte des différents niveaux d’analyses (espèces, métacommunautées) sont donc nécessaires[14].
L’importance de l’échelle
L’avancée des technologies permet de considérer un plus grand nombre de facteurs et d’élargir les connaissances des mécanismes, de l’échelle locale à l’échelle globale. De nombreuses études théoriques dévoilent que la biodiversité joue le rôle d’une “assurance” face aux variations environnementales : si les espèces sont complémentaires dans le temps ou dans l’espace. Le retour à l’état stable dépend aussi des propriétés des organismes[1]. Ces résultats sont fondamentaux car ceci ne pouvait être détecté dans les approches classiques statiques, qui se plaçaient à un endroit et un instant t[4]. Malheureusement, les travaux se focalisent sur des échelles relativement courtes pour certains organismes. Seules quelques rares études ont expérimenté sur une longue période : Jena et Cedar Creek[10][7].
Un regard temporel
Il serait intéressant de comparer des études ayant une même échelle de temps, afin de scinder les réponses de l’écosystème selon la durée de l’étude ou la durée allouée aux services écosystémiques. Dans l’expérience de Tilman et al. (2006) (10 ans), les parcelles diversifiées entraînent des effets portfolio et de surproduction, induisant une augmentation de la biomasse finale corrélée à la hausse de la diversité : la stabilité devient une fonction croissante du nombre d'espèces qui augmente avec le temps. Ainsi, ils proposent que la diversité ait un effet stabilisateur sur les écosystèmes lorsque l’échelle de temps est suffisante pour incorporer les effets nets moyens de la diversité sur la résistance et la résilience aux perturbations. Cette hypothèse est corroborée par la suggestion de Palacios et al. (2018) énonçant que si l’on souhaite comprendre les mécanismes qui régissent la stabilité des écosystèmes, il faut considérer la réponse de la productivité primaire (biomasse végétale), qui fluctue de manière décalée dans le temps.
Un regard spatial
Il y a une intention d’établir les relations BSE types, une norme généralisée selon l’échelle spatiale considérée qui se démarque des différentes études. Gravel et al. (2009) et Geng et al. (2019) montrent que le fonctionnement et la stabilité d’un écosystème sont deux caractéristiques dépendantes des paramètres abiotiques. Les groupes fonctionnels observés, le pourcentage de fonctions par rapport à un optimum ainsi que les relations BSE peuvent aussi différer[8]. Des réflexions théoriques tentent notamment de mêler la théorie des métacommunautés et la modélisation dynamique spatiale à la prédiction des relations BSE. Wang et Loreau (2016) explicitent la nécessité d’explorer la dimension spatiale des dynamiques de diversité. En effet, grâce au partitionnement spatial de la diversité et de la stabilité écosystémique, ils démontrent des relations différentes selon une analyse locale ou régionale, révélant une interdépendance entre les différents écosystèmes locaux. Ces approches restent néanmoins très théoriques et sont peu explorées (biais dans les choix méthodologiques, vérification “in vivo” attendue). Cette redéfinition spatiale des relations permet d’établir des constats concrets : la diversité à un endroit et un moment donné est toujours plus faible que la diversité régionale, du fait de mécanismes intrinsèques abiotiques et/ou biotiques[4]. Aussi, Geng et al. (2019) ont montré que l’hypothèse de l’assurance était confirmée sur une grande échelle spatiale.
Conclusion
Malgré une méconnaissance des écosystèmes encore notable[9][10], une nécessité d’uniformisation des notions de diversité et de stabilité, et une relation BSE complexe qui n’a de cesse d’évoluer, un grand nombre d’évidences soulignent que la biodiversité affecte la stabilité écosystémique.
Le consensus général de la communauté scientifique soutenait auparavant l’idée d’une stimulation sine qua non de la biodiversité élevée sur la stabilité des propriétés d’un écosystème, telles que la productivité ou la biomasse. Même si cette relation reste généralement soutenue et observée, il n’en demeure pas moins que ses effets réels sur la stabilité restent controversés[2]. De plus, les effets de la biodiversité sur l’écosystème sont criblés d’études variées qui viennent nuancer de nouvelles perceptions plus indirectes, ce qui invite à distancier le regard spatio-temporel que l’on porte sur les écosystèmes. Il est probable que des facettes multiples et corrélées de la biodiversité sous-tendent l'asynchronie des espèces, y compris la diversité taxonomique, fonctionnelle et phylogénétique, qui peuvent mutuellement influencer la stabilité écosystémique[1][8].
In fine, cet affinement de la compréhension des moteurs de la stabilité nous permet de commencer à cibler avec précision les éléments d’un paysage à valoriser ou protéger, tout en déconstruisant des idées pré-reçues fondées sur une connaissance partielle et progressive de notre environnement.
Cependant, l’invariabilité temporelle elle-même, associée à un écosystème stable, n’implique pas nécessairement un effet positif sur le service écosystémique[2]. Ces invitations à cibler différentes entités du paysage à conserver sont donc à considérer avec précaution.
Publiée il y a plus de 5 ans par C. Bonnet et collaborateurs..
La stabilité écosystémique est-elle synonyme de biodiversité élevée ?
L’hypothèse clamée avec assurance d'une biodiversité augmentant la stabilité écosystémique est au cœur de l’attention politico-scientifique. Les études récentes nuancent cette relation univoque en une cascade de facteurs dont l’influence complexe sur la stabilité des écosystèmes varie selon les échelles spatio-temporelles, le type d’organisme et les gradients abiotiques.
Les enjeux de gestion et de conservation qui en découlent sont étroitement reliés à la nécessité d’un apport en services écosystémiques essentiels stable et durable. Dans un contexte de changements globaux majeurs, il est nécessaire de caractériser les stabilisateurs principaux des écosystèmes, et leurs interdépendances.
Stabilité temporelle (invariabilité) du fonctionnement de l'écosystème : mesure intégrative des réponses des populations/communautés les unes aux autres et aux variations environnementales.
Écosystème stable : faible variabilité malgré des conditions environnementales changeantes.
Synchronie : coïncidence temporelle des changements d’abondance ou d’autres caractéristiques variables dans le temps de populations géographiquement disjointes.
Homogénéisation biotique/abiotique : similarité spatiale de la composition des communautés/des fluctuations environnementales.
Biodiversité : variabilité observable à tous les niveaux d’organisation du vivant (du gène à l’écosystème) et recouvrant une multidimensionnalité considérable.
Cette controverse s’articulera autour de la relation biodiversité-stabilité écosystémique (relation BSE) ou « effet portfolio » pour les communautés végétales.
Cadre concret
Le niveau trophique ciblé par la synthèse et le plus étudié est celui des végétaux, producteurs primaires des écosystèmes dont l’évolution de la diversité des autres niveaux trophiques est dépendante. Des études réalisées sur les 6 continents, et de résolution variable sont concernées.
Cadre conceptuel
Publiée il y a plus de 5 ans par F. Cornet.Les théories émises à propos de la nature exacte de la relation BSE s’articulent autour d’une variation de l’échelle spatiale, temporelle et biologique. Cette variation redéfinit les relations directes/indirectes entre les composantes de la stabilité et les stabilisateurs identifiés : synchronie/asynchronie, facteurs biotiques (diversité taxonomique/fonctionnelle/phylogénétique) et facteurs abiotiques (caractéristiques climatiques, édaphiques).
Une analyse de la divergence de méthodologie entre modélisation théorique, conditions semi-contrôlées et conditions naturelles animera cette controverse.
Dernière modification il y a plus de 5 ans.