Représentation schématique de la sélection naturelle théorique ainsi que de la sélection moderne de l'Homme qui a été définie suite à l'analyse bibliographique.
La sélection naturelle, via la sélection sexuelle et de survie va favoriser le génotype le plus adapté à la pression de sélection environnementale.
La sélection moderne de l'Homme est influencée par ses techniques : les pressions de sélection environnementales semblent être inhibées, ce qui conduit à la sélection de génotypes initialement peu ou non adaptés. Il semblerait aussi que la sélection sexuelle soit toujours active et que la sélection de survie soit largement diminuée, bien que ces conclusions soient controversées. De plus, l'Homme s'est affranchi de certaines pressions de sélection, mais est maintenant soumis à de nouvelles pressions, induisant une probable sélection plus spécifique nommée sélection urbaine. La diminution de la sélection naturelle pose des questions sur la future évolution de l'Homme, comme l'accumulation de mutations délétères (charge génétique) ou l'impact de futures techniques comme le développement de la thérapie génique.
Le développement des technologies et des cultures humaines façonne le monde dans lequel nous vivons et l’évolution rapide de la recherche et de la médecine permet de maintenir en vie des personnes qui autrement n’auraient pas survécu. Cette tendance pose alors la question de l’impact de ces progrès sur l’évolution humaine. Classiquement, l’évolution est médiée par 4 mécanismes : la migration, la dérive génétique, les mutations et la sélection. Nous allons nous intéresser à l’évolution par la sélection naturelle qui se caractérise par le succès reproducteur, ou fitness, qu’un génotype confère à l’individu par rapport à une pression de sélection environnementale (climat, pathogènes, ...)[1]. La sélection naturelle va donc favoriser la transmission des génotypes permettant une meilleure survie d’un individu (sélection de survie) mais également une meilleure reproduction (sélection sexuelle)[2]. Autrement dit, la sélection naturelle peut être définie comme une adaptation génétique à une pression de sélection permettant la transmission des caractères favorables à la reproduction et à la survie. La sélection naturelle est bidirectionnelle : une fitness améliorée est favorisée dans l’évolution (sélection positive, directionnelle ou Darwinienne) et une fitness amoindrie est défavorisée (sélection négative)[3].
Sachant cela, nous pouvons nous demander si l’Homme interfère avec ce mécanisme évolutif via ses progrès techniques : ceux-ci conduisent-ils à son émancipation de la sélection naturelle ? Cette question fondamentale fait actuellement controverse dans le monde scientifique. Afin d’en faire l’état des lieux, nous avons exploré la littérature scientifique qui la compose. Au départ de cette analyse, deux points de vues généraux ont été mis en avant :
Ainsi nous allons faire la synthèse des arguments confirmant ou réfutant l'émancipation de l'Homme de la sélection naturelle.
I - Vers une émancipation de la sélection naturelle ?
A) Une sélection naturelle remplacée par d’autres formes de sélections “artificielles”
Suite au façonnement de son environnement et au développement de sa technologie, l’Homme a pu diminuer les pressions de sélection qui lui étaient appliquées.
A l'aide de données concernant l’utilisation mondiale de la césarienne, certains auteurs[4] ont pu mettre en évidence que l’utilisation d’une telle technique a permis de réduire de manière significative la mortalité liée à l’accouchement. Cependant, une autre étude[5] met en évidence par l'utilisation de modèles mathématiques que la césarienne entraîne la sélection de critères anatomiques associés avec un accouchement compliqué. Ainsi, l'utilisation de la césarienne corrélée avec une diminution de la mortalité permet à des traits génétiques d’être sélectionnés à l'encontre de la sélection obstétrique, et induit une augmentation du taux de complications pendant l'accouchement de 10 à 20%. L’Homme a donc une influence par la médecine sur la propension de certains caractères dans son pool génétiques. La sélection de ces caractères désavantageux par la médecine pourrait alors être qualifiée d’artificielle.
La médecine n’est cependant pas la seule à influencer la sélection de certains caractères indépendamment de son avantage sélectif. La culture humaine semble aussi avoir un impact sur son évolution[1]. La présence de signatures génétiques associées à certains traits culturels dans le génome de l’Homme a été mise en évidence. Celles-ci diffèrent de celles de la sélection naturelle car elles ne sont pas la cause directe de l'adaptation. En effet, il se pourrait que ces signatures soient liées à des adaptations culturelles non génétiques et transmissibles entre générations, en réponse à une pression de sélection environnementale. Un exemple d’une telle adaptation est le port de vêtements pour se protéger des UVs.
B) Causes et conséquences d’une diminution de la sélection naturelle
L’émancipation humaine de la sélection naturelle peut aussi être observée en étudiant les causes de l’apparition de certaines maladies dans les populations humaines.
Une étude portant sur la charge génétique appliquée à la population humaine[6] a mis en évidence une diminution de la mortalité infantile ainsi qu'une réduction du nombre de naissances par femme au sein de certaines populations. Liée à la révolution industrielle, cette modification des comportements de reproduction a entraîné une diminution de l'opportunité de sélection des mutations délétères. De plus, il semblerait que sa culture et ses progrès technologiques lui permettent de compenser les conséquences de ces mutations[7]. Cette diminution de l’opportunité de sélection et les progrès médicaux conduisent à une accumulation de mutations délétères dans le pool génétique humain : ce phénomène est qualifié de charge génétique. Certaines études ont pu mettre en évidence que cette charge génétique est responsable de l’augmentation de l’incidence de certaines pathologies génétiques telles que les cancers[8].
Une autre étude[9] montre aussi que ce relâchement de sélection naturelle est corrélé avec la prévalence de l'obésité dans certains pays. L’hypothèse est que ces caractères génétiques étaient auparavant liés à une bonne fitness, due au stockage de nutriments en période de famines, mais la diminution de la sélection naturelle entraîne l’accumulation de ces gènes métaboliques non adaptés aux conditions alimentaires actuelles.
II - Sélection naturelle dans les populations humaines contemporaines
Si les populations contemporaines sont moins sujettes aux pressions de sélection de survie, elles sont toujours soumises à des formes de sélections sexuelles, et ce malgré les avancées médicales et le contrôle des naissances.
En effet, une étude[10] se basant sur les deux premières générations de femmes de la Framingham Heart Study suggère que la sélection naturelle entraîne des changements lents et graduels sur deux caractères liés à la reproduction. Il est ainsi mis en évidence que la sélection réduit l’âge à la première naissance et augmente l’âge de la ménopause, rallongeant ainsi la période reproductive des femmes. Cette conclusion est partagée par d’autres études sur des populations multigénérationnelles[11], dont l’étude sur la population préindustrielle de femmes Franco-canadiennes[2].
Une autre forme de sélection sexuelle que nous avons étudiée est l’accouplement assortatif qui favorise l’accouplement entre individus ayant des phénotypes similaires, et qui peut résulter en des corrélations génétiques à plusieurs points du génome. L’étude analysée[12] met en évidence le fait que le génome humain est encore sujet aux phénomènes d’accouplement assortatif et suggère que les génotypes corrélés positivement chez les partenaires sont soumis à une sélection naturelle positive forte.
Nous avons aussi identifié lors de nos recherches des traits sélectionnés pour leurs avantages liés à la survie. Les pressions actuelles qui modulent ses traits sont liées à la présence de pathogènes tels que Plasmodium falciparum responsable du paludisme dans des régions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. La sélection de certains génotypes peut conférer une résistance à cette maladie, dont la sélection de l'allèle HbS responsable de la drépanocytose observée sur le continent Africain[13][14].
Cet exemple reflète le plus une forme de sélection naturelle telle que nous l’imaginons, et elle s’observe surtout dans les pays en voie de développement. Les pays développés ne sont cependant pas totalement isolés des formes de sélection de survie. En effet, plusieurs études sur des populations occidentales mettent en évidence une baisse du taux de cholestérol sanguin en réponse aux maladies cardiovasculaires[10][11].
III - Sélection urbaine
Au cours de son histoire évolutive, l’Homme a connu différentes révolutions telles que la révolution agricole ou plus récemment la révolution industrielle. Ces révolutions techniques ont induit des changements environnementaux et donc des changements des pressions sélectives qu’il subissait. Un exemple actuel de ces modifications est l’urbanisation associée à la modernisation. Néanmoins, malgré cette adaptation non-génétique, il semblerait que l’Homme soit confronté à de nouvelles pressions de sélection, telles que la pollution chimique ou sonore, ce qui pourrait conduire à la sélection de génotypes adaptés à ce milieu urbain[15]. De ce fait, malgré l’urbanisation, il semblerait que l’Homme soit toujours soumis à la sélection naturelle, que l’on qualifie dans ce contexte de sélection urbaine. Nous pouvons constater que cette sélection urbaine représente une interface entre sélection naturelle et émancipation car elle montre que l’Homme module activement les pressions de sélection qu’il subit, et donc indirectement sa sélection.
IV - Conclusion
Nous pourrions penser qu'aujourd'hui la sélection de survie a disparu, mais l’émergence de la mortalité liée aux pollutions urbaines ainsi que la sélection de certains traits d’intérêts médicaux suggèrent que cette sélection naturelle de survie n'est pas totalement inhibée par la médecine. De plus, il semble avéré que l’Homme soit toujours soumis à des mécanismes de la sélection sexuelle favorisant certains traits liés à la reproduction.
Cependant, nous avons également pu mettre en évidence que la sélection naturelle semble amoindrie et notamment par une modification des comportements reproducteurs diminuant ainsi l’opportunité de sélection. De même, il semblerait que la culture et la technique de l’Homme lui permette d’apporter des réponses non-génétiques et transmissibles à une pression de sélection, ce qui diminuerait également la sélection naturelle. Il semblerait que cette diminution soit responsable d’une accumulation de gènes délétères dans le pool génétique humain, ce qui serait visible par l'augmentation actuelle de l’incidence de pathologies génétiques.
Ainsi, nous pouvons émettre l'hypothèse suivante : par la modernisation récente, l’Homme s’émancipe partiellement de la sélection naturelle. Néanmoins, l’établissement d’une sélection urbaine nous questionne sur ce point : à long terme, s’agit-il d’une émancipation ou d’une simple modulation de la sélection naturelle ?
De plus, il semble important de mentionner quelques biais dans l’étude de l’évolution de l’Homme. Les études mesurant la sélection naturelle sont réalisées sur des données populationnelles recensées entre le 19 et 20ème siècle. Ces populations sont qualifiées de modernes par rapport à la révolution industrielle qui est à l'origine de la modernisation. Étant donné les modifications des comportements reproducteurs récents, la conclusion de ces études est-elle toujours d’actualité pour les femmes du 21eme siècle ? De plus, l’utilisation de jeux de données à l’échelle mondiale biaise l'interprétation car celle-ci dépend de leur qualité.
La diminution de l’opportunité de sélection est une conclusion que de nombreux auteurs obtiennent à partir d’un seul modèle. Or, les modèles utilisés ne sont pas adaptés (peu de traits évolutifs analysés et trop simplistes pour les nombreuses variables des populations modernes). De plus, aucun modèle n’analyse la coévolution gène-culture. Or, étant donné le poids de la culture sur les réponses aux pressions de sélection de l’humanité, sa prise en compte semble primordiale. Ainsi, nous pouvons nous demander si la conclusion des auteurs sur une émancipation n’est pas trop hâtive. En perspective de cette analyse, nous pouvons donc dire que le futur défi de l’étude de l’évolution de l’Homme est l’établissement de modèles capables de prendre compte de nombreux traits phénotypiques, les nombreuses variables associées à la vie moderne et la coévolution gène-culture. De plus, nous pouvons mettre en avant que l’hétérogénéité des conditions de vie semble rendre impossible une étude globale de l’évolution des populations. L’évolution de l’Homme est à l’heure actuelle hétérogène, notamment par rapport au niveau de développement de chaque population.
Nous poserons également la question suivante : le développement de la thérapie génique pourrait-il accélérer cette émancipation en rendant artificiellement le génome adapté à toutes pressions de sélection ? Suite à notre analyse, nous pouvons penser que l’Homme est soumis à la sélection naturelle par son manque d’emprise sur son génome, mais s’il parvient à le moduler, il sera alors théoriquement émancipé.
Les progrès techniques de l'humanité conduisent-ils à son émancipation de la sélection naturelle ?
A l’heure de l’explosion de la génétique, des techniques de séquençage et de l'édition des génomes, le débat sur l’eugénisme ne fait que s’étoffer. L’eugénisme, que l’on peut qualifier de science visant à améliorer l'espèce humaine, soit en favorisant la multiplication des plus aptes, soit en entravant celle des inaptes, semble bien encore être d’actualité. Indirectement ou directement, il semble difficile de dire qu’aujourd’hui l’Homme ne pratique pas l’eugénisme moderne grâce à l’évolution de la médecine: les handicaps et pathologies peuvent être anticipés, évités et dans une certaine proportion, guéris (Müller, 2020). Autrement dit, l'Homme est aujourd'hui capable de choisir partiellement qui peut vivre dans ses sociétés. Avec ses progrès techniques actuels, et probablement avec le futur essor de l'ingénierie génétique, il semble évident que l'Homme manipule sa biologie et tend à définir lui-même les avantages et conséquences associés à chacun de ses traits biologiques.
La réelle question derrière ce constat, au delà des valeurs éthiques que cela ébranle, est la possibilité d’une évolution différente pour l’Homme (Cordero, 2020). En effet, de par ses avancées scientifiques et médicales, peut-on considérer aujourd’hui que l’Homme n’est plus soumis à la sélection naturelle ?
A l'heure actuelle, cette question semble encore faire débat dans la communauté scientifique et on retrouve ainsi deux points de vues :
L'Homme, de par ses progrès sociaux, médicaux et scientifiques, subit d'autres formes de sélection considérées comme artificielles : ce sont les actions et les choix des Hommes qui orientent leur propre sélection. En accord avec cette idée, l'expansion de l'Homme et de sa technologie laisse à penser qu'il ne subit presque plus les pressions sélectives de son environnement (prédation, pathogènes, etc...). En perspective de ce point vue s'inscrit l'impact potentiel du développement et de la démocratisation du "genome editing".
Malgré ses progrès techniques, l'évolution de l'Homme est toujours médiée par la sélection naturelle. Même si les caractères de survie ne semblent plus être les caractères sélectionnés, il semblerait que d'autres caractères tels que la fertilité soient toujours liés à des mécanismes de sélection naturelle.
Dans ce travail, nous avons réalisé une synthèse bibliographique afin d'explorer les arguments de cette controverse scientifique.
Publiée il y a plus de 5 ans par J. Quellec.Dernière modification il y a plus de 5 ans.