Introduction
En 2016, la population humaine compte près de sept milliards et demi d'habitants dans le monde. Face à ces chiffres qui ne cessent de croître, les enjeux de la production alimentaire mondiale sont conséquents. Pourtant, on observe encore de profonds déséquilibres dans la répartition des ressources alimentaires : alors qu'un humain sur neuf souffre de malnutrition, plus du tiers de la nourriture produite à l'échelle mondiale serait gaspillée) (Côté, 2016). De plus, les impacts environnementaux du secteur agroalimentaire sont nombreux : à titre d'exemple, cette industrie contribue fortement à la déplétion des ressources hydriques, l'érosion des sols, ou encore la consommation de carburants fossiles. entraînant d'importantes émissions de gaz à effet de serre qui représentent plus du quart des émissions d'origine anthropique (Smith et al., 2014). Plus précisément, la production animale serait responsable à elle seule de 80% du bilan carbone de l'industrie agroalimentaire (Springmann et al., 2016). Face aux effets environnementaux et aux profonds déséquilibres constatés, la littérature scientifique s'accorde sur la nécessité d'un changement d'alimentation à grande échelle.
Parmi les pistes de transitions considérées, les régimes sans viande ("végétariens" au sens large) se répandent de plus en plus dans la pratique courante, depuis leurs variantes les moins contraignantes jusqu'au régime végétalien. Cette dernière catégorie exclut tout aliment d'origine animale : ainsi, sa généralisation à l'échelle mondiale pourrait offrir une solution aux problèmes environnementaux liés aux activités de surpêche et d'élevage. Au travers de l'analyse de la littérature scientifique, notre projet consiste à mettre en évidence les arguments scientifiques soutenant la position du régime végétalien en tant qu'alternative durable au mode de production actuel : malgré l'importance adaptative du régime omnivore dans l'évolution sociale et biologique de l'espèce humaine (Milton, 1999), ce mode d'alimentation constitue-t-il une impasse évolutive ? Comment se positionne le régime végétalien face aux régimes sans viande autorisant une plus grande diversité dans le choix des aliments et un maintien de l'élevage comme composante de l'industrie agroalimentaire ?
Evolution, santé et microbiote
Avant d'étudier les implications environnementales du régime végétalien, nous nous sommes intéressés à la capacité de l'être humain actuel à s'adapter à un changement d'alimentation sur le long terme. Historiquement, le régime omnivore serait apparu dans la lignée humaine lorsque le déboisement des savanes africaines a nécessité le remplacement d’éléments végétaux peu nutritifs par la viande. Riche en acides gras polyinsaturés, cette source de nourriture s’est avérée essentielle au bon développement du fœtus et notamment à la mise en place du système nerveux (Milton, 1999). Compte tenu de cet héritage évolutif, la question de la viabilité physiologique d'un régime "ancestral" n'est pas triviale, et nécessite de confirmer la compatibilité du régime végétalien avec les adaptations acquises au cours de notre évolution (modification de l'anatomie du système digestif, symbiose avec des communautés microbiennes spécifiques).
La publication de David et al., (2014) suggère qu'un changement d'alimentation s'accompagne d'une modification rapide de notre microbiote intestinal. Par exemple, il est possible de s'adapter à un régime végétalien en accueillant les espèces nécessaires à la digestion des fibres et composés végétaux constituant l'essentiel de ce régime. Dans le même ordre d'idée, Glick-Bauer (2014) suggère que la modification du microbiote intestinal s'accompagne d'effets bénéfiques sur la santé humaine. La transition vers une régime végétalien favorise l’accumulation des espèces protectrices dans le tube digestif comme Faecalibacterium prausnitzii (bactérie anti-inflammatoire) et réduit l’implantation des pathobiontes souvent responsables des diarrhées (Entérobactéries). Cette adaptation du microbiote intestinal peut être identifiée comme un avantage majeur du régime végétalien en terme de santé publique. Selon la review de W. Craig (2009), qui regroupe les résultats de 109 publications médicales, la pratique d'un régime végétalien réduirait également les risques de maladies cardiovasculaires, de diabète ainsi que diverses formes de cancers. Ce régime implique toutefois une grande vigilance face aux carences (notamment en calcium et vitamine B-12), et ne présenterait pas d'avantage particulier face aux régimes “végétariens” au sens large. Ainsi, de nombreux arguments d'ordre physiologique et microbiologique soutiennent la généralisation du régime végétalien comme une alternative plutôt qu’une impasse évolutive pour l’espèce humaine.
En revanche, la question est rarement évoquée selon un point de vue non anthropomorphique. Les considérations morales soutenant le régime végétalien, en pointant du doigt les mauvais traitements imposés aux animaux d'élevage, semblent omettre la nature obligatoire de l'association symbiotique entre le bétail et l'homme, qui exerce un contrôle aussi bien sa reproduction que son alimentation, sa diversification génétique, etc. En effet, l'élimination d’autres espèces pour l’alimentation est une preuve que l’Homme s'en sort dominant dans cette symbiose (Lund et al., 2006). Depuis les débuts de l’agriculture, il y a 10 000 ans, cette association s’est diversifiée à travers le monde et elle s’est ancrée dans la culture au cours des millions d’années, ce qui a permis la diversification génétique chez l’humain (Nestle, 1999). On peut citer par exemple, l’existence de populations intolérantes ou tolérantes au lactose (Lund et al., 2006 et Nestle, 1999). Enfin, Nestle (1999) et Lund et al. (2006) rappellent que la domestication présente un avantage, la protection des bétails vis à vis des prédateurs (préservation d’espèces) et qu’il est possible et plus simple d’adopter des systèmes d’élevage durables.
Conséquences environnementales
Nous nous sommes particulièrement intéressés aux études comparant les implications environnementaux du régime végétalien face à une multitude de scénarios alimentaires hypothétiques. Depuis une dizaine d'années et face à la nécessité croissante d'un changement d'alimentation à l'échelle mondiale, les publications utilisant les méthodes LCA – ou Life Cycle Assessment – se multiplient. Cette discipline en plein essor consiste à analyser et comparer la pression d'un produit sur les ressources et l'environnement tout au long de son cycle de vie, c’est à dire de l'extraction des matières premières jusqu'à son traitement en fin de vie (mise en décharge, recyclage...) en passant par les ressources naturelles utilisées. Cette méthode LCA a été utilisée par Baroni et al., (2006) et Pimentel et al. (2003) pour quantifier l’impact environnemental de trois régimes alimentaires (omnivore, végétarien et végétalien). Les résultats obtenus sont en faveur du régime végétalien, les régimes à base de produits d’origine animale sont beaucoup plus polluants.
Par exemple, un mémoire publié cette année a comparé les émissions de carbone du régime végétalien face à une alternative intéressante : le régime locavore. Ce mode d’alimentation autorise tout type d’aliment, mais impose un approvisionnement local, afin de réduire les émissions liées au transport des aliments sur de longues distance. Malgré les économies liées au transport, le régime végétalien présenterait tout de même un bilan carbone plus faible (Tilman et al., 2014), la production de viande rouge ayant un impact très négatif sur les résultats du régime locavore (Côté, 2016). En utilisant des modèles prédictifs à l’échelle du territoire américain, (Peters et al., 2007) estiment que le régime végétalien aurait une capacité de charge plus faible que certains régimes omnivores. Selon leurs estimations, le régime lactovégétarien constituerait la meilleure alternative au mode de production actuellement pratiqué au Etats-Unis. Malgré ce résultat isolé, une review regroupant les estimations de 14 publications identifie un consensus dans la littérature récente : la transition vers un régime végétalien permettrait de réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre, ainsi que la superficie nécessaire à la production agricole (Hallström et al., 2015). Il faut cependant rappeler que la production d’une alimentation reposant entièrement sur des ressources végétales pourrait nécessiter une augmentation des terres traitées au pesticides : or, l’usage de pesticides contribue significativement à la dégradation de l’environnement et des écosystèmes terrestres et marins par la contamination des eaux de surface et souterraines (Aktar et al., 2009) .
Enfin, nous avons également rassemblé des études ne traitant pas directement du régime végétalien, mais qui suggèrent indirectement les bienfaits de ce mode d'alimentation. Ces publications pointent du doigt les conséquences environnementales de la production de viande, qui contribue notamment aux émissions de méthane (Petrovic, 2015) ou encore de la surpêche (Dayton, 1995). En abandonnant la consommation de poisson et autres produits de la mer, le régime végétalien pourrait donc améliorer l'équilibre des communautés marines et favoriser la protection des habitats sensibles.
Conclusion et ouverture
Les arguments scientifiques en faveur du régime végétalien semblent majoritaires dans les études publiées au cours des dix dernières années. Si l’analyse de quelques publications isolées peut suggérer des résultats contradictoires (Peters et al., 2007), l’ensemble des références analysées s’accordent sur un point crucial : la nécessité de réduire la production de viande. Toutefois, la transition du régime omnivore actuel vers un régime entièrement végétalien ne constitue pas la seule alternative en accord avec cette directive : la viabilité écologique des régimes végétariens au sens large est souvent comparable aux résultats du régime végétalien. Enfin, d’autres alternatives moins drastiques autoriseraient dans un premier temps le maintien de l’élevage : les élevages de ruminants pourraient être progressivement remplacés par des animaux monogastriques, dont l'élevage contribue nettement moins aux émissions de méthane. Même si l’agriculture conventionnelle (utilisation de pesticides) permet de répondre à la forte demande nutritionnelle à l'échelle mondiale , elle contribue significativement à la dégradation de notre environnement. Donc le régime végétalien issu de cette agriculture conventionnelle n’est pas environnementalement durable. Pour mieux contrôler ou bien réduire ces impacts négatifs sur la santé humaine et sur l’environnement, il serait intéressant d’adopter plutôt un régime végétalien provenant de l’agriculture biologique. Réduire l'utilisation de pesticides permettrait de diminuer les impacts environnementaux, la dégradation des écosystèmes (terrestres et marins) ainsi que les risques d'expositions aux résidus de pesticides.
En conclusion, l’adoption d’un régime végétalien généralisé à l’échelle mondiale présente tous les avantages théoriques d’une solution environnementalement durable… à condition de surmonter les difficultés économiques et autres débats politiques qui pourraient s’opposer à une modification aussi drastique de notre mode d’alimentation. Les efforts à réaliser concernent tous les niveaux de la chaîne de production alimentaire : depuis les étapes de rédaction des textes législatifs jusqu’à l’acceptation généralisée par le grand public, cette solution drastique pourrait également impliquer l’abandon des traditions culinaires et culturelles, mais surtout la disparition des emplois impliqués dans la pêche et l’élevage, deux secteurs qui seraient particulièrement impactés par la transition définitive vers le régime végétalien.