Paludisme, dengue, fièvre jaune, zika… : autant de maladies qui causent encore aujourd’hui des millions de morts dans le monde. Ces maladies ont toutes comme principal vecteur le moustique. On pourrait s’attendre à ce que les récents progrès de la science et de la médecine permettent au 21ème siècle de diminuer l’impact de ces maladies, Pourtant, du fait de contraintes biologiques (apparition de résistances aux insecticides par exemple) et de facteurs politiques et socio-économiques dans les pays en voie de développement, la prévalence de ces maladies reste très forte. Il apparaît donc urgent d’enrayer la course folle de ces maladies et de reconsidérer les méthodes de lutte ainsi que leurs applications.
A côté des outils de prévention et traitement classiques, des chercheurs explorent depuis quelques dizaines d’années de nouvelles pistes. Parmi celles-ci, l’attention se porte sur les moustiques génétiquement modifiés (MGM), dont les médias et revues scientifiques ont pu de nouveau faire l’écho de belles promesses. En effet début 2015, les chercheurs de l’Imperial College de Londres sont parvenus à créer des femelles de moustiques produisant quasi-exclusivement des mâles, ce dans le but d’engendrer une diminution (voire une disparition) des moustiques. Les chercheurs ont utilisé les fameux « ciseaux génétique » CRISPR/Cas9 pour insérer une endonucléase au sein du génome des moustiques afin de décaler leur sex-ratio (Hammond et al. 2016). Une autre étude de l’Université de Californie a utilisé ce même outil pour créer cette fois des moustiques résistants au virus de la malaria. (Gantz et al. 2015).
Bien qu’avec ces découvertes, les scientifiques s’accordent sur le fait que l’utilisation des MGM conduira à des découvertes utiles et bénéfiques, l’application de cette méthode est loin de faire l’unanimité. De nombreuses questions restent en suspens quant à l’efficacité de cette méthode en milieu naturel, de la sécurité son utilisation et de son impact écologique.
I) L’apport de la technologie des moustiques transgéniques dans la lutte contre les maladies
A - Vers un échec des moyens de lutte standard?
Depuis plusieurs décennies, le premier moyen de lutte contre la transmission des maladies a été le traitement par insecticides pour limiter la prolifération des moustiques. D’autres moyens ont également été mis en place, tels que la distribution préventive ou la vaccination. Mais ces moyens de lutte ont dû faire face à la possibilité d’évolution des pathogènes. Celui de la malaria est en constante évolution, si bien que les moyens de lutte ont rapidement atteint les limites de leur efficacité. C’est notamment ce qui a été observé dans la région de Montpellier, durant les années 90 avec l’apparition de moustiques résistantes aux insecticides (Raymond et al. 2001).
L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a ainsi émis des doutes à l’encontre des derniers vaccins anti-malaria, soulignant alors la faible efficacité du produit chez les jeunes enfants âgés, avec une augmentation significative du nombre de cas de méningite et de paludisme cérébral, recommandant donc une nouvelle évaluation avant tout déploiement (Malaria vaccine: WHO position paper, 2016). Un autre bulletin de l'OMS de 2014 fait état des difficultés rencontrées pour limiter l’épidémie de dengue au Brésil à travers les moyens de lutte anti-vectorielle. Il indique que suite à une période d’intensification des moyens de lutte, seule une légère diminution de la densité des moustiques a été détectée et qu’il est maintenant nécessaire de redessiner tous les niveaux de la lutte contre la dengue (Maciel-de-Freitas & Valle 2014).
Face aux recrudescences régulières des épidémies, à l’apparition de nouveaux virus, à leur évolution, à l'échec apparent des méthodes de lutte actuelles et à leurs coûts, les gouvernements des pays touchés par ces maladies s’accordent avec d’autres acteurs (OMS, professionnels du tourisme) pour prendre en considération des solutions innovantes pour lutter contre ces maladies.
B- La technologie des moustiques transgéniques et ses apports récents
Afin de combattre ces maladies, des chercheurs tentent de modifier le génome des moustiques pour que ces derniers ne puissent plus transmettre la maladie. Parmi les méthodes développées, des chercheurs ont d'abord tenté de rendre le moustique résistant au parasite en y insérant un gène de résistance (Gantz et al. 2015). D’autres se concentrent sur des techniques engendrant la disparition de l’espèce de moustique vectrice d’une ou des maladies en question, soit en libérant des mâles stériles dans l’environnement (Benedict et Robinson 2003), soit en biaisant le sex-ratio des femelles moustiques pour la production de mâles (Hammond et al. 2016).
Mais derrière ces techniques repose la possibilité de maîtriser la propagation du gène inséré dans les populations naturelles. A savoir que pour répandre un caractère donné dans l’ensemble d’une population, l'idée est de dépasser le seuil de transmission de 50% via un des parents à une transmission de 100% à la génération suivante. Des premières études ont mis en lumière l’utilisation de certains gènes dits « égoïstes », mais les techniques sont longtemps restées lourde et coûteuse. Puis CRISPR/Cas 9 est arrivée, une technique qui permet de transformer une grosse partie du génome de manière rapide et à faible coût. L’idée est d’introduire trois éléments dans le génome, un guide ARN qui reconnaît la portion d’ADN à couper, une protéine qui coupe à l’endroit voulu et le gène synthétique qui va exprimer le caractère désiré. Ces éléments placés au bon endroit vont se transmettre de génération en génération, modifiant les chromosomes les uns après les autres (Oye et al. 2014).
Néanmoins face au peu de choses connues, une étude de 2014 s’est intéressée à la sûreté et l’efficacité de cette méthode de « forçage génétique » et elle caractérise celle-ci de programmable, hautement spécifique et versatile. Le système CRISPR cible un gène spécifique si bien que la probabilité de cibler une autre séquence est extrêmement faible. De plus, c’est une méthode réversible puisqu’il suffirait de répandre dans la population un autre gène pour inhiber l’effet du premier. Cependant le principal inconvénient de cette technique est son absence de stabilité évolutive. Si sur une population de moustiques, 1% de celle-ci parvient à survivre car elle a développé une « résistance » à l’élément de forçage alors il faudra renouveler les lâchers en améliorant la technique (Esvelt et al. 2014).
II) Entre remise en question de l’efficacité des lâchers et questions toujours sans réponse
A- Des résultats encourageants mais incomplets?
Devant la complexité du problème, entre modification du génome et importance de la sûreté de lâcher des MGM, de nombreuses commissions ont eu lieu pour mettre en place des lignes directrices à appliquer aux recherches (Scott 2002). Ces études ont notamment mis l’accent sur les contraintes à considérer lors de lâchers en milieu naturel, sur l’importance d’expérimenter des lâchers sur le terrain afin de valider ou non les résultats obtenus en conditions de laboratoire. (Harris et al. 2011). De même, des études ont montré l’importance de considérer le coût des modifications génétiques sur la valeur sélective du mâle (Marelli et al. 2006) : dans le cas où la modification génétique a un impact négatif sur la valeur sélective, alors il serait peu probable que le transgène puisse se propager efficacement dans la population focale (Harris et al. 2011).
De plus, suivant les différentes techniques utilisées (insertion d’un gène de résistance ou réduction du nombre de moustiques), les résultats et les perspectives d’utilisation semblent assez différents.
La stratégie d’insérer un gène de résistance au virus de la malaria comme celle développée par Gantz et al. semble être la plus adaptée dans la mesure où elle n’entraîne pas de disparition des moustiques et peu de répercussions écologiques. Cependant, il faut prendre en compte le fait qu’une espèce de moustique peut être vectrice de plusieurs maladies (ECDPC informations] . Il paraît donc difficile de pouvoir insérer au sein du génome des moustiques un gène de résistance à toutes les maladies. Tout comme sachant qu’une maladie comme la malaria peut être transmise par environ 30 espèces de moustiques différentes, il paraît difficile de créer et lâcher plusieurs dizaines d’espèces de MGM.
La stratégie visant à diminuer drastiquement le nombre de moustiques peut donc sembler la plus efficace. Des essais réalisés sur le terrain en 2010 évaluent à une réduction de 80% de la population d’Aedes aegypti et de respectivement 92%, 94% et 99% dans 3 localités du Brésil (Versteeg et al. 2016). Notons que ces essais ont été conduits en utilisant une technique de gêne létal à caractère dominant et non un élément de « forçage génétique ». Cependant en estimant que la technique CRISPR/Cas 9 permet une transmission du gène à 94% et 99% à la génération suivante ([Hammond et al. 2016], Gantz et al. 2015), on peut dire que cette stratégie permettrait de causer une réduction significative du nombre de moustiques dans les zones considérées.
B- Impact écologique et utilisation des MGM
Un des principaux problèmes liés à l’utilisation de MGM dans la lutte contre ces maladies est le possible impact de ces organismes sur l’environnement.
Les moustiques assurent deux grandes fonctions biologiques dans les écosystèmes : une action pollinisatrice et une importante ressource trophique. Une des principales stratégies d’utilisation de MGM vise à diminuer drastiquement les populations de moustiques, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les scientifiques qui se demandent si un monde sans moustiques est écologiquement viable.
Concernant la pollinisation, peu d’études ont été réalisées sur le véritable rôle des moustiques en tant que pollinisateurs, et elles indiquent que les moustiques ne participent que faiblement à la pollinisation des fleurs. Les cas les mieux documentés concernent la pollinisation de certaines plantes des milieux arctiques notamment les Orchidaceae (Gohram et al. 1976).
Concernant l’importance des moustiques en tant que ressource trophique, il est difficile d’évaluer l’impact d’une diminution du nombre de moustiques car l’estimation de la consommation de ceux-ci par les différents groupes de prédateurs est difficile. Selon certains scientifiques, une disparition des moustiques pourrait entraîner une réduction des populations d’oiseaux de presque 50%, mais cet effet est discuté. Une étude récente montre que la suppression des moustiques sur certaines localités de Camargue a eu des conséquences sur la ponte des hirondelles, ces dernières ne donnant plus que 2 jeunes par nid contre 3 précédemment (Fang 2010). De plus, notons que l’élimination d’une espèce de moustique d’une zone donnée laissera une niche écologique vacante, qui pourrait ensuite être occupée par d’autres espèces, également vectrices de maladies (Fang 2010).
L’impact écologique lié au lâcher de moustiques transgéniques est probablement la facette la moins connue. Cependant, la compréhension des processus écologiques et évolutifs s’appliquant sur et entre les moustiques représentent un domaine bien plus étudié ces dernières années. Ainsi des études se sont intéressées à la compétition entre espèces de moustiques, au rôle de ceux-ci en tant que consommateurs ou en tant que ressource pour les prédateurs sachant que la disparition ou la modification d’une espèce de moustique influencera toute la chaîne trophique. (David et al. 2013 ; Juliano et Lounibos 2005).
La technique de forçage génétique CRISPR/Cas 9 utilisée pour modifier génétiquement des moustiques, semble être une technique robuste et adaptée, à l’origine d’un regain d’intérêt pour l’utilisation des MGM. Parmi les différentes stratégies de modification génétique ayant vu le jour ces dernières décennies, celles visant à réduire le nombre de moustiques dans les populations semblent les plus adéquates et réalistes pour leur mise en place. Mais le prix à payer pour l’écologie est inconnu. On ne sait aujourd’hui que très peu de choses de l’impact des lâchers d’organismes génétiquement modifiés pour la sécurité des êtres vivants (Ostera et Gostin 2011) et encore moins de l’impact de la suppression d’organismes d’un écosystème. Ces domaines ne sont rien d’autre que de complexes réseaux d’acteurs, d’hypothèses et d’interrogations qu’il faut maintenant étudier (Oye et al. 2014).
Publiée il y a plus de 9 ans par P. Dufour.
Utiliser des moustiques génétiquement modifiés contre la transmission de certaines maladies : une solution miracle?
Les moustiques sont considérés comme les plus importants vecteurs de pathogènes transmissibles à l’homme (paludisme, dengue, fièvre jaune, zika..) et sont ainsi la cause de plusieurs centaines de milliers de morts chaque année dans le monde. Alors que des moyens chimique ou biologique sont utilisés depuis plusieurs années pour lutter contre ces vecteurs, les récents progrès de la génétique ont permis de développer un outil de "forçage génétique" permettant l'introduction de différents gènes (résistance, stérilité...) au sein de l'ADN des moustiques et la dispersion de ceux -ci au sein des populations de moustiques. Des moustiques donc génétiquement modifiés créés dans le but d'être relâchés par milliers causant ainsi la stérilité ou la disparition de l’espèce de moustique ciblée. Mais alors que cette méthode apparaît pour beaucoup comme la solution miracle en termes de coût et d’efficacité dans la lutte contre ces maladies, de nombreuses questions restent sans réponse. Les remises en cause fleurissent au même rythme que des résultats pas toujours très clairs apparaissent et l’on brandit les risques de dissémination de créatures génétiquement modifiées aux propriétés largement inconnues…
Quelques questions :
Publiée il y a plus de 9 ans par Université de Montpellier.Quels sont les progrès apportés par cette méthode de forçage génétique?
Cette méthode et l'utilisation de moustiques transgéniques sont-elles sans danger?
Peut-on simplement éliminer une espèce de moustiques sans conséquence sur l’environnement ?
Dernière modification il y a environ 9 ans.