ControverSciences est archivé. Il reste consultable mais il n'est plus possible de contribuer.
Le code source pour faire tourner le serveur reste disponible sur GitHub.

On définit une espèce endogène comme une espèce ayant été mise en place dans l’écosystème en même temps que celui-ci. A contrario, une espèce exogène, aura été intégrée à cet écosystème à posteriori. Lors d’introductions anthropogéniques, intentionnelles ou non, ces espèces exogènes peuvent potentiellement s’établir et se propager dans ce nouvel environnement et provoquer de graves dégâts dans les paysages (Allendorf & Lunquist, 2003, Introduction: Population Biology, Evolution, and Control of Invasive Species). Si elle entraine une perturbation des communautés naturelles par une augmentation de sa distribution et de son abondance dans l’écosystème, on parlera alors d’espèce invasive (Evolution in invasive plants: implications for biological control). En 2016, Franck Courchamps, directeur de recherche au CNRS déclare que “ les espèces invasives représentent la deuxième cause de la perte de biodiversité mondiale”. L’étude des invasions biologiques est une science en soi cherchant à comprendre l’impact et le rôle joué par les espèces invasives que ce soit sur les écosystèmes étudiés, sur les ressources humaines ou encore d’autres aspects anthropiques divers tel que la santé. Cette science est ainsi née dès le milieu du XIXe siècle de l’observation des conséquences des invasions biologiques. Cette science s'intéresse alors, entre autres, à l’étude des moyens de lutte pouvant être mis en place pour contrôler ces espèces invasives. Ils se catégorisent en trois groupes : les moyens de lutte physique ; e.g. labour des zones infectées ; moyens de lutte chimique ; e.g. pesticides, insecticides ; et les moyens de lutte biologique. Les moyens de lutte biologique, définis par Howarth en 1983 (), peuvent être de différents types mais l’un des axes de recherche favorisé est de trouver une espèce co-évoluée pouvant affecter la population invasive ciblée1. Depuis son utilisation, au début des années 1880, le contrôle biologique a traditionnellement été considéré comme sûr ; sans impact prévisible sur l’environnement ; et durable ; les effets s’auto-perpétuent dans le temps ; contrairement aux autres méthodes de contrôle classique (i.e. contrôle physique ou chimique). Or, cette irréversibilité, à la base considérée comme avantageuse, a par la suite été remise en question à la vue de ses implications environnementales et écologiques à long terme. En outre, dès les années 1990, les conséquences de la lutte biologique qui semblait imperceptible, ne se sont pas fait attendre et la communauté scientifique s’est divisée face à cette méthode de lutte, en s’interrogeant sur ses réelles répercussions. Si on peut aujourd’hui considérer les effets de la lutte biologique de façon plus pragmatique, Heimpel et al. (2017, ) illustrent de bien belle manière, dès la fin du XXe siècle, comment la communauté scientifique a changé de point de vue sur la lutte biologique. Les progrès constants des moyens d’étude a permis d’étudier la dangerosité potentielle de telles pratiques. Dans ce nouveau contexte scientifique, la communauté s’efforce de comprendre les interactions possibles entre les agents introduits et les aspects écologiques du nouveau milieu. Les recherches se sont donc plus axées sur les risques et la prédiction de ces introductions dans le choix des agents de contrôle.
La question qui se pose alors était de savoir comment considérer la lutte biologique des espèces invasives via l’introduction d’espèces exogènes ?

La lutte biologique1 via l’introduction d’agents de contrôle exogènes contre les espèces invasives a ainsi été mise en place assez précocement dans une optique agricole et économiques. Dans les années 1990, les mentalités ont changées avec l’observation des résultats des introductions déjà réalisées ; résultats allant de très satisfaisant à complètement désastreux (Louda et al., 1997, Ecological Effects of an Insect Introduced for the Biological Control of Weeds; Suckling, 2013, Benefits from biological control of weeds in New Zealand range from negligible to massive: A retrospective analysis ; Gross et al., 2017,Unsuccessful introduced biocontrol agents can act as pollinators of invasive weeds: Bitou Bush ( Chrysanthemoides monilifera ssp. rotundata ) as an example). La vraie opposition est alors née entre ceux mettant en avant les risques de telles pratiques et ceux considérant ces pratiques comme avantageuses dans le cadre d’un contrôle biologique. Cela dit, la grande majorité du monde scientifique s’accordent aujourd’hui sur la nécessité croissante de correctement déterminer la balance idéale entre les bénéfices et les coûts (e.g. risques) de la lutte biologique (Baratt, 2011, Assessing safety of biological control introductions). Cela en se questionnant aussi sur les coûts de la non-introduction pour l’écosystème face aux coûts de l’introduction.
Les auteurs montrent que les bénéfices de la lutte biologique peuvent être de plusieurs ordres. De façon directe, elle peut permettre de réduire, voire éliminer les plantes invasives. Cependant les modèles montrent que d’autres effets néfastes directs et indirects peuvent avoir lieu. Par exemple, l’augmentation de la biodiversité totale en réduisant la fitness des espèces cibles qui sont alors moins compétitives avec les autres espèces et s’équilibre avec l’écosystème (Suckling, 2013, Benefits from biological control of weeds in New Zealand range from negligible to massive: A retrospective analysis; Kang et al., 2017, Dynamical effects of biocontrol on the ecosystem: Benefits or harm?).
L’un des problèmes que pose l’introduction de ces espèces reste cependant l’estimation des risques. Quels peuvent être les effets secondaires sur l’écosystème ? Comment les prévoir ? C’est de ce point qu’est né la controverse. Certains auteurs estiment qu’il est impossible de prévoir les effets secondaires et pour les plus optimistes ils avouent volontiers que la difficulté de réaliser ces estimations est un véritable obstacle (Wheeler & Schaffner, 2013, Improved Understanding of Weed Biological Control Safety and Impact with Chemical Ecology: A Review). Les auteurs travaillant sur ces problématiques cherchent alors à mettre en place un ensemble de méthodes pour estimer et prévoir ces risques (Barret, 2011, Assessing safety of biological control introductions). L’un des risques principaux étant mis en avant est que l’agent de lutte ne soit pas totalement spécifique mais trouve d’autres espèces cibles dans son environnement. Le cas échéant, d’une part l’agent de contrôle ne disparaîtra pas avec l’espèce cible mais, d’autre part, il peut mettre en danger la viabilité des autres espèces du milieu (Pearson & Callaway, 2003, Indirect effects of host-specific biological control agents). Ainsi l’un des axes de recherche mis en place est de qualifier ce lien de spécialisation pour pouvoir estimer les risques que présente l’introduction d’une nouvelle espèce potentiellement ravageuse. Le second risque que présente la lutte biologique est l’évolution de ce lien entre l’agent de contrôle et l’espèce invasive cible. Ceci du fait que nous nous trouvons dans un contexte très particulier. L’espèce invasive en arrivant dans le nouveau milieu est soumise à de nouvelles contraintes évolutives qui peuvent engendrer une évolution très rapide de celle-ci (Fontaine et al., 2011, The ecological and evolutionary implications of merging different types of networks; Wheeler & Schaffner, 2013, Improved Understanding of Weed Biological Control Safety and Impact with Chemical Ecology: A Review). Or l’agent de contrôle n'apparaît dans l’environnement que plus tard et n’est pas soumis à ces contraintes évolutives ce qui peut entraîner un écart entre l’espèce cible et l’agent de contrôle. Ainsi un second axe de recherche se développe actuellement pour tenter d’estimer la stabilité du lien entre agent de contrôle et espèce cible. Pour estimer ces deux points, de nouveaux axes ont été développés notamment par Wheeler & Schaffner (2013, Improved Understanding of Weed Biological Control Safety and Impact with Chemical Ecology: A Review) qui ont ainsi mis en évidence l’utilité de l’approche par écologie chimique dans l’étude des liens existant entre espèce-cible et agents de lutte. Estimer les espèces cibles par identification des composés biochimiques reconnus par l’agent de contrôle pourrait se révéler un outil efficace dans la mise en place du cadre écologique avant l’introduction de l’agent choisi. D’autres études par approches taxonomique, par exemple, tentent d’estimer ces liens entre agent de contrôle et cibles mais dans tous les cas, les estimations restent très incomplètes. Ainsi, l’estimation des risques est définie comme étant très complexe par l’ensemble des auteurs ce qui pose la question même de la faisabilité de celle-ci.
Ceci nous pousse vers le second point de cette synthèse. L’écart qu’il existe entre, d’une part, ce qui est possible scientifiquement face à la complexité d’expérimentation, le temps demandé pour avoir des résultats et, d’autre part, ce qui est demandé par les gestionnaires de la conservation, les pouvoirs publics et agents locaux pour gérer les problèmes engendrés par les espèces invasives. Cet écart entre le temps dont a besoin la science pour répondre de façon complète à une question et l’urgence des plans de gestion est un vrai problème. Car le temps de vraiment estimer de façon complète les conséquences de l’introduction d’un agent de contrôle, l’espèce invasive peut avoir fait plus de dégât que ce qu’aurait fait l’agent de contrôle. Ainsi, même s’il est impossible de vraiment estimer complètement les risques, les auteurs s’accordent sur le besoin de mettre en place des règles du jeu et des outils communs pour estimer au mieux et rapidement les risques et la faisabilité de ces introductions (Barratt, 2011, Assessing safety of biological control introductions).

En conclusion, la controverse sur les bénéfices et les coûts des méthodes de lutte biologique a pris place au sein de la communauté scientifique dans les années 1990. Cependant, les progrès dans la compréhension des interactions biologiques au sein de l’écosystème a fait que cette controverse n’existe plus réellement en soit laissant place à de grandes interrogations sur l’apport potentiel et les risques possibles de telles introductions. Le problème majeur est aujourd’hui de pouvoir se représenter la complexité des interactions en jeu et la difficulté d’estimer leurs risques respectifs. Cette volonté d'appréhender au mieux les différents aspects s’est alors traduite par la mise en place de nouvelles approches. La construction de modèles mathématiques (Kang et al., 2017, Dynamical effects of biocontrol on the ecosystem: Benefits or harm?) ou encore la recherche de paramètres biologiques et évolutifs (Vorsino et al., 2011, Using evolutionary tools to facilitate the prediction and prevention of host-based differentiation in biological control: A review and perspective) ont en ce sens permit d’approcher d’un œil nouveau la problématique posée par les effets non-ciblés des agents de biocontrôle. Ensuite, le manque de législation et d’outils permettant de faire des choix cruciaux dans l’utilisation de tel ou tel agents de lutte pose aussi problème et est souvent relevé par les auteurs.
Enfin certains auteurs tentent de dépasser ce débat en révélant les questions sous-jacentes :
Qu’en serait-il si on ne fait rien ?
Ici se pose le problème de la non lutte ou de la lutte trop tardive. Les effets néfastes des plantes invasives peuvent être plus importants sur l’écosystème que les potentiels effets d’un agent de contrôle si la lutte est trop tardive.
Est-ce réellement un problème d’avoir des espèces exogènes ?
La question qui se pose là est de savoir si les espèces invasives sont réellement un problème. Dans certain cas on dira oui, à priori – effets sur la santé humaines, effets sur les productions humaines. Mais certains auteurs voient ces espèces comme de bons compétiteurs qui réussissent au jeu. Le problème fondamental est que ces espèces ont été introduites par l’Homme ; directement ou non. Mais n’en sont-elles pas moins des espèces qui réussissent et donc « naturellement » remplace les espèces autochtones ? (Schlaepfer et al., 2010, The Potential Conservation Value of Non-Native Species).

1 on entendra pour la suite par lutte biologique : lutte biologique via l’introduction d’agents de contrôle exogènes co-évolués contre les espèces invasives

Publiée il y a plus de 8 ans par R. Beugnon et T. Martial.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 12 références.