Jusqu’au début du XXème siècle, l’humain était considéré par beaucoup comme une espèce unique au sein des êtres vivants, une espèce supérieure et au-delà du règne des animaux. Selon le neurobiologiste Alain Prochiantz “Sapiens est et n'est pas un animal. Je dis qu'il est un animal, car je suis matérialiste et darwinien, mais ses caractéristiques évolutives le placent aussi en dehors de la nature. Même si les espèces sapiens et chimpanzés partagent une origine commune, à un moment tout s'est accéléré sur le plan culturel.”. Ici, la culture apparaît comme critère de distinction entre l’Homme et l’animal. Philippe Descola précise que la nature humaine « s’est toujours définie par rapport à ce qui faisait défaut aux animaux ». L’Homme était donc considéré comme un Homo faber par contraste avec les animaux qui n’avaient pas de capacité de fabrication.
Par "culture", les anthropologues parlent de transmission de savoirs, de comportements grâce à un apprentissage social et non une transmission génétique[1] . Néanmoins, suite à de nombreuses études réalisées au début du XXième sur la transmission culturelle chez les animaux, notamment celles sur les mésanges anglaises (Fisher J. et Hinde R.A., 1949) et les macaques japonais (Koshima, 1953), le terme de culture ne fut plus attribué spécifiquement à l’Homme[2]. Ces études, accompagnées de courants de pensées moins conservateurs et plus évolutionnistes, ont permis d’initier une vaste dynamique de recherches en éthologie afin de mieux comprendre les formes de cultures chez les animaux et les mécanismes de leur genèse. De la même manière, les anthropologues ont été amené à repenser ce qui permettait de différencier l’être humain des autres êtes vivants. En outre, pour reprendre les propos de Descola «Avant, on évoquait une différence de nature entre les hommes et les animaux. Aujourd'hui, c'est plutôt une différence de degré.». Mais alors sur quoi repose ce degré de différence ? Comment expliquer d’un point de vue évolutif l’enrichissement culturel indéniable des Hommes ?
Animaux et culture : État des lieux
Dans les sciences sociales, aucune définition consensuelle ou signification satisfaisante du concept de culture n'a pu être établie[1]. Les éthologues proposent une définition permettant d'élargir le champ d'investigation de la culture à l’animale : répertoire de comportements typiques d'un groupe, partagé par les membres d'une communauté et qui dépend d'informations apprises et transmises socialement. Partant de ce constat, la question se pose de savoir chez quels animaux peut-on parler de culture et quelles sont, si elles existent, les particularités de la culture humaine.
La culture n'est probablement par rare chez les animaux bien que des preuves expérimentales évidentes font défaut à de nombreuses espèces. En effet, une étude de 2003 montrait qu'en se basant uniquement sur des preuves expérimentales, une poignée d'espèces d'oiseaux, des baleines et deux espèces de poissons répondaientt à la définition de culture énoncée précédemment[1].
Paradoxalement, les cas les plus forts de cultures se retrouvent chez les espèces qui se prêtent le plus facilement aux manipulations expérimentales, plutôt que chez les primates non-humains, pour lesquels des preuves expérimentales significatives n'existent pas encore.
Certes, de nombreuses observations in situ ont montré l'existence de répertoires comportementaux typiques de groupes chez de nombreux primates (chimpanzés, orangs-outans et capucins), notamment dans la manière d'utiliser des outils, mais cela reste basé sur des observations et aucune preuve expérimentale n'est décrite à notre connaissance[3][4][5].
Cependant, des conditions plus strictes sont généralement appliquées dans l'étude de l'existence de traits culturaux chez les animaux [1]. En effet, l’hypothèse de facteurs génétiques ou écologiques est souvent avancée pour décrire l’acquisition d’un comportement au détriment d'un apprentissage social [3] . Dans une récente étude sur les baleines à bosse, les auteurs ont pu, à l’aide de modèles d’analyse de réseaux sociaux, quantifier la transmission culturelle d’une technique d’alimentation (“lobtail feeding”) afin d'exclure l’hypothèse de facteurs génétiques ou écologiques[6]. Leur conclusion est : la transmission culturelle horizontale est largement responsable de la diffusion du comportement de “lobtail feeding” chez Megaptera novaeangliae. Une autre étude sur les insectes indique que les Drosophiles peuvent transmettre et utiliser des informations sociales à l'intérieur d'un groupe[7]. De plus, ces informations sont privilégiées au détriment d'informations d'origine individuelle, d'hormones et de facteurs environnementaux qui paraissent bénéfiques pour la reproduction. Les drosophiles sont capables d'adapter leur comportement à un contexte local et de transmettre à nouveau ces informations à des individus naïfs. La question se pose donc de savoir si la notion de culture et la transmission culturelle peuvent être envisagées pertinemment dans un taxon si éloigné du notre. Il semble alors judicieux d’évaluer les différents degrés de la culture, en commençant peut-être par décrire ce qui caractérise les spécificités de la culture humaine.
Culture animale VS humaine: la notion de culture cumulative?
Le terme “cumulative” attribué à la culture (cumulative culture) fait référence à la capacité d’un individu, d’une population à enrichir, exacerber la complexité de traits culturels à travers le temps. De nombreux chercheurs décrivent la culture cumulative comme une particularité humaine [8]. L’autre élément abordé est la corrélation entre fidélité lors de la transmission et culture cumulative : en ce sens où l’apparition d’innovations ne peut se produire que si la base de cette innovation est fidèle et fiable [9]. Or cette haute fidélité est principalement observée chez les Hommes. En outre, la sociabilité prend toute son importance dans la mesure où elle crée des opportunités d’apprentissage social et donc de transmission de traits culturels [9]. Dans la review de Lewis G. Dean et al (2014), il est décrit les hypothèses pouvant être à l’origine des différences entre culture humaine et non-humaine. Elles sont regroupées en deux sous-ensembles: celles relatives à des différences cognitives (innovation, conservatisme, imitation, enseignement, communication, pro-sociabilité) et celles aux phénomènes sociaux (stratégie d’apprentissage social, structure sociale, démographie). Par exemple, le conservatisme, en contraste à la créativité humaine, est assez typique chez les chimpanzés qui continuent à utiliser la première solution qu’ils découvrent même si une autre possibilité s’offre à eux [10]. Or ce caractère conservateur est davantage un inhibiteur de la culture cumulative. Le langage des humains, de par sa complexité, fait aussi parti des hypothèses en faveur de la culture cumulative propre à l’Homme [11][12]. Une étude expérimentale réalisée avec des enfants et des chimpanzés met en évidence la différence de valeur et de confiance accordées à l’information sociale de la part des chimpanzés et des enfants. En effet, il apparaît que les chimpanzés vont préférentiellement agir et choisir en fonction de connaissances acquises par eux même que par leurs congénères. Ces résultats révèlent donc des caractéristiques dans le comportement social des êtres humains qui favorisent la culture cumulative (cf: hypothèses relatives aux phénomènes sociaux). Ainsi, il semble alors que l’écart existant entre la culture humaine et non humaine réside dans le fait que l’Homme possède un ensemble de capacités cognitives et de caractéristiques sociales moteur de l’évolution de leur culture et de son caractère cumulatif.
« Nothing about Culture Makes Sense except in the Light of Evolution »
Si l’humain se distingue des autres organismes par le fait d’une plus grande culture, il est essentiel de comprendre l'origine de cette différence et la genèse de la dimension sociale de l'humain. En effet, seule la compréhension des mécanismes évolutifs à l'origine de la culture peut nous permettre de distinguer définitivement Homo sapiens des autres espèces («Nothing about Culture Makes Sense except in the Light of Evolution» ).
La coopération est extrêmement développée au sein de l'espèce humaine, même entre individus non-apparentés, ce qui constituerait une des particularité de notre espèce[13] . Plusieurs auteurs estiment que la transmission d'informations non génétiques (transmission culturelle) est un mécanisme fondamental pour le développement de la coopération et donc la formation des groupes sociaux, propice au développement de la culture[14][15]. Or la capacité d'apprentissage et d'imitation humaine est extrêmement développée et est donc peut-être à l'origine de la forte structuration sociale des populations humaine (van Leeuwen et al., 2014) . Au cours du pléio-pléistocène -période de changements climatiques importants- ces formes de coopération ont certainement été favorisées car elles permettent une adaptation rapide à de nouveaux environnements. En effet, la transmission culturelle étant plus rapide que la transmission génétique, il est probable que la sélection ait favorisé l’émergence de nouvelles capacités de coopération entre groupes ainsi que des formes plus évoluées de culture [15]. De plus, cela a entraîné la formation d'un ensemble de groupes adaptés (« culturellement ») localement et faiblement interconnectés, dans une grande gamme d'environnements. Par des mécanismes de sélection de groupe, il est probable que seuls les groupes les plus coopératifs (donc culturels) aient persisté dans le temps, étant donné l'avantage compétitif que cela procure.
Par la suite, le développement de nouvelles techniques de chasse a favorisé le maintien de groupes de taille conséquente sur de larges territoires [16]. Il est généralement admis que la mise en place de ces multiples groupes ait été un substrat idéal pour le développement de spécificités culturelles [16].
De surcroît, la vie en communauté a favorisé la sélection d’individus adaptés génétiquement à ce mode de vie. En ce sens, l'adaptation culturelle entraîne l'adaptation génétique et vice-versa : ce que Laland et al. (2010) nomme la coévolution gène-culture.
Il est possible que les autres espèces animales n'aient pas été amenées à coloniser des environnements aussi disparates et que les connections/migrations entre groupes n'ait pas permis l'émergence de forte spécificité locale, ce qui a certainement été un frein au développement de la culture chez ces espèces[17].
Pour conclure, la culture semble être une caractéristique partagée par de nombreux organismes, mais l'Homme se distingue de par l'importance qu'elle représente dans son écologie et son évolution. Et l’écart entre culture humaine et non humaine provient de mécanismes évolutifs influencés par des capacités cognitives et sociales plus complexes et riches chez l’Homme.
Les avancées récentes dans ce domaine mettent en exergue la nécessité d'aborder les questions de variations comportementales par une approche pluridisciplinaire. Désormais, il ne s’agit plus seulement de déterminer si un comportement est appris socialement mais de savoir plutôt dans quelles mesures il provient à la fois d’une transmission culturelle, génétique et de pressions environnementales (Laland et al. 2011).
Le sujet de la culture animale a permis de faire évoluer certains paradigmes scientifiques. D’une part parce qu’elle a permis de reconsidérer la place de l’homme dans la nature et de mieux appréhender notre sociabilité. D’autre part, la revendication de l’existence d’une culture animale, officiellement reconnue par l’ONU (http://www.huffingtonpost.fr/pierre-sigler/animaux-culture-sociologie_b_6499768.html), a permis d’octroyer une importance et une conscience supérieure à l’animal. Le statut juridique de l’animal est d’ailleurs passé de celui de “bien meuble” à celui “d’être doué de sensibilité”. Ces avancées autoriseraient une meilleure prise en compte de la biodiversité et de ses particularités et finalement plus de protection pour la diversité biologique qui chaque jour nous enchante.
Juliette Mariel, Sébastien Ravon & Paul Jay