Introduction
Face aux changements globaux, on observe un déclin de la biodiversité à l’échelle planétaire. Les changements climatiques combinés avec la perte ou la fragmentation de l’habitat et le développement des espèces envahissantes sont une menace pour la survie des espèces. Les moyens pour préserver les espèces ont été pendant longtemps la création de parcs nationaux et de réserves naturelles ; mais face au réchauffement climatique ces moyens sont-ils encore efficaces (Minteer et Collins., 2010) ? La faible capacité de dispersion de certaines espèces, la présence de barrières géographiques et la fragilité génétique des populations font que la restauration spontanée de populations viables est souvent peu réalisable (Seddon, 2010). C’est alors que l’homme intervient en facilitant la mobilité des espèces. Il existe plusieurs stratégies de translocation d’espèces. Depuis quelques années la réintroduction est au cœur de la politique de sauvegarde, elle permet de relocaliser les espèces dans leur habitat d’origine, c’est-à-dire, où les espèces étaient déjà présentes historiquement (McLachlan et al., 2007). Cependant, cette méthode comporte des faiblesses car elle ne prend pas en compte la dynamique de l’écosystème et du climat (Seddon, 2010). En effet, les espèces connaissent globalement un déplacement de leur aire de répartition géographique vers les hautes latitudes et altitudes en réponse aux changements climatiques. Dans ces nouvelles conditions, les habitats actuels risquent de ne plus être adaptés dans le futur. Pour lutter contre l’extinction des espèces, Thomas suggère la colonisation assistée qui est une méthode de conservation dite proactive. Elle consiste à réintroduire intentionnellement une espèce en dehors de son habitat naturel dans un objectif de conservation face aux menaces du changement climatique (Ricciardi et Hellmann, 2009). Son but est de déplacer les espèces à des latitudes, ou altitudes potentiellement plus adéquates pour leur survie (Hoegh-Guldberg et al., 2008);(McLachlan et al., 2007). On observe un gain d’intérêt récent pour cette méthode (Seddon, 2010). Cependant, cette option n’est pas accueillie de la même manière chez tous les scientifiques, car certains pensent que ce type de méthode peut perturber les espèces et/ou modifier les écosystèmes indigènes (Minteer et Collins, 2010). La migration d’espèces en dehors de leur aire habituelle peut être à l’origine d’invasions biologiques, de la transmission de maladie (Green et al., 2010) ou encore d’hybridations (Minteer et Collins, 2010). Les exemples de migrations assistées passées ont eu des résultats mitigés (Green et al., 2010). Nous allons donc nous intéresser aux bénéfices et aux risques de cette méthode. Enfin, nous étudierons les propositions faites pour surmonter ses inconvénients.
Bénéfices
La colonisation assistée constitue une méthode mieux adaptée à l’accélération des changements d’habitats, en particulier suite aux prédictions annoncées dans un contexte de changements climatiques. On ne cherche plus à répliquer les habitats passés, on reconnaît que les écosystèmes sont dynamiques dans l’espace et dans le temps. On se focalise alors sur leur fonctionnalité et leur résilience afin de persister aux événements futurs. Cette vision amène à réfléchir à des écosystèmes nouveaux, fait de nouveaux assemblages, maximisant les bénéfices pour l’homme et l’environnement (Seddon, 2010).
Cette méthode a été pensée en premier lieu afin d'améliorer les chances de survie d'espèces menacées, stratégie dite « push » (Lunt et al., 2013). On peut prendre l’exemple d’une espèce végétale menacée Torreya taxifolia. Sa population est en déclin dans son aire de répartition originelle, les individus ne se reproduisant pas. De plus, le réchauffement climatique devrait réduire considérablement son habitat. Les scientifiques ont alors utilisé la migration assistée pour déplacer les semis dans des forêts où l’espèce sera mieux adaptée dans les conditions climatiques futures (McLachlan et al., 2007).
Dans un second temps, d’après Lunt et al. la migration assistée a été pensée comme un moyen de compensation écologique, on parle de stratégie « pull ». C’est l’introduction d’une espèce en dehors de son aire de répartition historique pour combler une niche écologique laissée vacante par l’extinction d’une espèce native qui a entraîné la perte de fonctions écologiques. Le taxon introduit doit être proche de celui éteint pour permettre d’assurer une substitution fonctionnelle (Seddon, 2010). Cette méthode bénéficie à plusieurs espèces reposant sur la fonction ou le processus favorisé par la nouvelle espèce. Si le coût de mise en œuvre est identique, il est préférable de prioriser le maintien de la fonctionnalité des écosystèmes par rapport à la conservation d'une unique espèce. Cependant, une meilleure alternative serait encore d'additionner les deux stratégies "push + pull" en alliant conservation d'une espèce menacée et restauration de la fonctionnalité d'un écosystème (Lunt et al., 2013).
Des études attestent que la colonisation assistée comporte de réels bénéfices pour l’espèce relocalisée. On peut prendre l’exemple de la langouste australe, Jasus edwardsii, relocalisée afin de maintenir la production halieutique. Sa résistance aux changements climatiques a été quantifiée et on a pu observer une augmentation de la production d’œufs et de taille des individus dans les populations relocalisées (Green et al., 2010).
Cependant, ces succès de migration assistée ont leurs limites car cette méthode peut présenter des risques pour les espèces indigènes et le fonctionnement de l’écosystème.
Risques
D’après de nombreux scientifiques, l'impact d'une colonisation assistée est imprévisible. Son comportement est sous l'influence de variables locales, il dépend de l'habitat mais aussi des interactions avec d'autres espèces (Ricciardi & Simberloff, 2009). Cette migration assistée peut avoir deux types d’impacts, soit un risque d’inaction, c’est à dire de non reproduction dans le nouvel environnement ou bien un trop plein de succès. (Mueller et Hellmann, 2008) On peut alors parler de risque d'invasion(s) biologique(s), celles-ci peuvent affecter la composition, le développement et le fonctionnement d'un écosystème via l'altération de processus fondamentaux (cycles de nutriments, chaîne alimentaire ...), la destruction d'interactions clés ou la dispersion de maladies ou de parasites (Hoegh-Guldberg et al., 2008);(Ricciardi et Simberloff, 2009). L’espèce serait alors envahissante, ce qui est définit comme un taxon se trouvant en dehors de son aire de répartition d'origine via l'activité humaine, dont la croissance démographique est incontrôlée et cause des dommages environnementaux ou économiques (Mueller et al., 2008). Des exemples de colonisations ont montré que même des espèces menacées dans leur habitat naturel peuvent devenir envahissantes au sein d'un nouvel écosystème (ex: Oreochromis esculentus). Il est plus faible pour des introductions intracontinentales ou dans des habitats similaires. Cependant, le risque est plus grand pour l'introduction d'une forme de vie nouvelle mais aussi pour des régions comportant des organismes similaires (risque de transfert de maladie, d'hybridation, de compétition)(Hoegh-Guldberg et al., 2008);(Ricciardi et Simberloff, 2009). De plus, d'après Thomas, 40% des invasions biologiques sont associées à des habitats isolés où le taux d'endémisme est élevé tels que les îles ou les lacs et pour des translocations intercontinentales et/ou entre zones éloignées. Ils suggèrent donc de se limiter à des régions écologiquement similaires de la zone native de l'espèce dont le taux d'endémisme est faible.
Cadre & Politiques
La migration assistée soulève des questions d’ordre politique ou stratégique : comment identifier les candidats à la colonisation assistée ? Qui s'arroge le droit de décider ? Comment intégrer cette méthode avec les pratiques actuelles de conservation ? De plus, des données scientifiques écologiques doivent être recueillies afin de pérenniser les tentatives de migration assistée, comme par exemple, celles sur la distribution des espèces et leur capacité de dispersion ou sur les interactions communautaires des espèces concernés. Des modèles prédictifs biogéographiques doivent être également générer afin de déterminer les habitats potentiels (Minteer et Collins, 2010). De manière pratique, des obstacles opérationnels existent : les coûts financiers, l’implémentation d’une surveillance continue, la coordination à travers les frontières politiques et les juridictions, l’échec des espèces à coloniser, la difficulté d’identifier des sites convenables pour l’accueil des espèces à cause de la perte d’habitat ou une pénurie de terres appropriées, ainsi que l’incertitude inhérente d’identifier des zones censées avoir un climat approprié dans le futur. Si la colonisation assistée doit être considérée, de l’attention doit être donnée au fait de minimiser les risques et les conséquences des échecs dans ce but une politique claire doit être développée afin d’harmoniser les pratiques (Gallagher et al. 2014);(Hoegh-Guldberg et al., 2008).
Conclusion
La migration assistée est une solution pour pallier la destruction des environnements des espèces mises en danger par le changement climatique (Minteer et Collins, 2010); et cela malgré le consensus relatif sur le fait que la migration assistée peut amener des maladies et des risques génétiques pour les populations natives, voire que les espèces à protéger peuvent devenir envahissantes dans leur nouveau contexte écologique. De plus, la grande majorité des scientifiques impliqués dans le débat s’accorde à dire que les écosystèmes changeront indépendamment des activités de gestion humaines (Neff et Larson, 2014). Les scientifiques qui prônent cette méthode mettent en avant le sentiment d’urgence qu’impose le changement climatique et que malgré le peu de données scientifiques sur la migration assistée ou de programme de recherche menés pour évaluer son bien-fondé, la crise d’extinction des espèces actuelles nous laisse que peu de temps et mérite donc des actions de lutte immédiate (Hoegh-Guldberg et al., 2008);(McLachlan et al. 2007). L’UICN (Union Internationale pour la conservation de la Nature) ainsi qu’un certain nombre de scientifique sont en faveur de privilégier la réintroduction à la migration assistée, c’est-à-dire de rétablir une population viable dans son habitat historique. Cependant, dans les cas où ces habitats historiques n’existent plus ou s’ils sont soumis à trop de facteurs de stress, la migration assistée peut être notre seul moyen afin de protéger les espèces en danger (Seddon, 2010). Ces détracteurs, au-delà des risques écologiques, soulignent le fait que la migration assistée n’adresse pas l’origine des causes de l’extinction des nombreuses espèces en danger et se contente que de traiter les symptômes de la perte de biodiversité. Ils ajoutent que si aucun accent n’est mis sur le fait de restaurer les habitats, par effet boule de neige, de moins en moins d’habitats seront disponibles, nous rendant encore plus dépendant de la migration assistée (Fazey et Fischer, 2009). En conclusion, le débat sur la migration assistée est un débat houleux car il mêle des considérations techniques, de stratégies de conservation (interventionnistes ou conservationnistes traditionnelles) ou encore de décisions basées sur les systèmes de valeurs de chacun. En effet, cette méthode en appelle pour beaucoup à leurs préoccupations éthiques ou bien à leurs choix politiques en matière de conservation.
La migration assistée est-elle une stratégie de lutte contre les changements d’habitats dus à l'évolution du climat ?
La migration assistée (également connue sous le nom de colonisation assistée) est l’une des propositions les plus controversées qui a émergé dans le monde de l’écologie ces dernières années. C’est une stratégie de conservation qui implique le déplacement des espèces dans de nouveaux écosystèmes en prévision des bouleversements imposés par le changement climatique. Elle a divisé beaucoup d’écologistes et de conservationnistes, principalement pour des préoccupations à propos du risque d’une potentielle invasion des espèces relocalisées dans leur nouvel environnement. Cependant, elle a également permit de les aider à survivre et à s’épanouir malgré l'évolution du climat. Ainsi, les différents arguments proposés pourront éclairer cette méthode.
Publiée il y a plus de 7 ans par Université de Montpellier et collaborateurs..Dernière modification il y a plus de 7 ans.