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Introduction

Le concept de service écosystémique est un argument majeur pour répondre aux préoccupations environnementales et favoriser la conservation de la biodiversité. Ce concept a été défini par Harrington et al. (2010)[1] comme étant “les avantages que les humains reconnaissent comme obtenus à partir des écosystèmes et qui favorisent, directement ou indirectement, leur survie et qualité de vie."
Un des service écosystémiques souvent pris comme exemple est la pollinisation. En effet, l’ensemble des processus biotiques qui amènent une plante à produire un fruit et des graines, ayant un intérêt direct ou indirect pour notre alimentation, est un avantage indéniable à notre survie et notre confort.

Les Angiospermes sont fortement dépendantes des animaux pollinisateurs pour leur reproduction. On estime à 87% le nombre d’espèces de plantes à fleurs qui dépendent directement d’au moins un animal pour se reproduire (Ollerton et al., 2011)[2]. Au sein des plantes cultivées, on estime à 70% des espèces dont les animaux interviennent dans leur pollinisation, bien qu’en terme d’abondance, seulement 35% de notre alimentation dépende d’une pollinisation animale (Klein et al., 2007)[3]. Depuis une trentaine d’année, les scientifiques alertent les gouvernements sur le déclin global de la biodiversité et particulièrement celui des pollinisateurs. Si la diversité et l’abondance des pollinisateurs ne permet plus la reproduction efficace des plantes, le fonctionnement des écosystèmes serait sérieusement modifié et notre confort alimentaire pourrait être remis en question.
Dans ce cadre, l’abeille mellifère (Apis mellifera) ou encore appelée ci-dessous abeille domestique, fait l’objet d’une attention particulière. En effet, cette espèce, originaire d’Afrique et d’Europe connaît un déclin important dans l’hémisphère nord, provoqué essentiellement par de nombreux intrants dans l’agriculture intensive et la propagation rapide de parasites (Aslan et al, 2016)[4]. Cette espèce domestique fait l’objet de projets de conservation et est au centre de l’attention médiatique à ce sujet.

La pollinisation réalisée par l’abeille mellifère est-elle vraiment la plus efficace parmi l’ensemble des pollinisateurs naturels ?
L’abeille domestique est-elle le meilleur pollinisateur à protéger ?

Oui l’abeille domestique est importante pour la pollinisation

Au sein des cultures
Une étude menée par Klatt et al (2013)[5] a montré que la pollinisation par les insectes augmente la qualité et la durée de conservation des fraises, économisant ainsi des centaines de millions de dollars. Les fraises pollinisées par les abeilles (Osmia bicornis et Apis mellifera, non-différenciées dans les analyses) sont plus rouges, plus brillantes et présentent également moins de défauts. La pollinisation animale améliorerait les fruits en stimulant la production locale de deux hormones végétales, l’auxine (impliquée dans la multiplication cellulaire) et l’acide gibbérellique (qui retarderait la maturité et augmenterait son temp de conservation). Cette analyse précise que Osmia bicornis est le visiteur le plus fréquent des fraisiers. Les conclusions quant à l’efficacité et l’apport d’A. mellifera dans le gain économique associé à la pollinisation de la fraise doivent donc rester prudentes.
Les abeilles pourraient offrir les mêmes avantages à de nombreux autres fruits et légumes. L’argument économique serait alors un élément important en faveur de sa protection. On rappelle que 60% (en biomasse) des plantes utiles à notre alimentation effectuent une reproduction anémogame (Klein, 2007)[3], nuançant alors les résultats ci-dessus.
L’abeille est souvent décrite comme le pollinisateur visitant le plus fréquemment les plantes dans les champs et serait alors de façon quantitative le pollinisateur le plus efficace.

Dans les espaces naturels
D’après Ballantyne et al. (2017)[6], les abeilles Apis, Andrena, Lasioglossum et Osmiini sont les visiteurs les plus efficaces au sein du réseau de pollinisation dans la communauté étudiée. La plupart des autres groupes (non-abeilles) semblaient être des pollinisateurs relativement moins efficaces pour les plantes échantillonnées, avec de faibles taux de visites et de dépôts de pollen.

D’après l’étude de 80 réseaux d’interactions plantes-pollinisateurs issus du monde entier Hung et al. (2018)[7], l'abeille domestique est le visiteur le plus fréquent des fleurs de plantes naturelles dans le monde. 89% des réseaux de pollinisation contiennent A.mellifera dans son aire de répartition d'origine contre 61% dans son aire d’introduction. Cinq pourcents des espèces végétales prises en compte dans l’analyse sont exclusivement pollinisées par A. mellifera tandis que 49% des plantes observées n’interagissent pas avec. Les auteurs enregistrent un fort taux de visite d’A. mellifera, mais notent que cette espèce est en moyenne moins efficace que les autres pollinisateurs pour la même plante.

Sa centralité dans les réseaux de pollinisation peut être expliquée par son abondance, son généralisme et potentiellement sa structure sociale qui lui permettent d’être extrêmement compétitive vis-à-vis des autres insectes pollinisateurs. Son efficacité en terme de nombre de visites est essentiellement basée sur le nombre d’ouvrières investies dans la pollinisation. Le soin apporté par les apiculteurs exacerbe son abondance et donc le nombre de visites observées sur les fleurs, compensant alors sa faible efficacité de dépôt de pollen.

Dans certains cas particuliers, notamment dans des contextes insulaires, la sur-spécialisation de certaines espèces d’Angiospermes avec des pollinisateurs naturels peut entraîner une fragilité vis-à-vis de la disparition d’un des partenaires. Aslan et al, 2016[4] montrent que le super-généralisme d’Apis mellifera lui permet de remplacer un pollinisateur éteint et donc de sauver de l’extinction la plante concernée. L’introduction de l’abeille mellifère en dehors de son aire d’origine peut donc avoir un intérêt dans la conservation de la biodiversité dans certaines conditions environnementales, écologiques et évolutives.

Non l’abeille domestique n’est pas prioritaire à protéger

Au sein des cultures
Le nombre important de visites de l’abeille mellifère dans les champs n’indique pas forcément une efficacité optimale de sa part. Les autres pollinisateurs pourraient être plus efficaces mais moins abondants.
Le nombre d’espèce d’abeilles impliquées de façon non-négligeable dans la pollinisation des cultures augmente exponentiellement avec la surface étudiée (Winfree et al, 2018)[8]. De nombreux autres taxons très diversifiés tels que papillons ou scarabées (Rader et al 2015)[9] sont aussi impliqués dans la pollinisation des plantes cultivées. La présence exclusive des abeilles domestiques ne peut ni maximiser la pollinisation ni complètement remplacer les contributions à la fécondation de divers assemblages de pollinisateurs pour une large gamme de cultures (Garibaldi et al, 2013)[10]. La dépendance à l'égard d'une seule espèce pour la pollinisation des cultures peut de plus porter divers risques associés aux prédateurs, parasites et pathogènes (Garibaldi et al, 2013)[10]. Se focaliser sur la protection d’une pollinisation effectuée par une seule espèce n’est donc pas une stratégie à soutenir (Garibaldi et al, 2016)[11] puisque moins efficace .
Certains projets agricoles comme l'intensification écologique (Garibaldi et al, 2016)[11], combinent l’apiculture avec le maintien des communautés de pollinisateurs naturels, créant des scénarios mutuellement bénéfiques entre la biodiversité et les rendements agricoles. Selon l’étude de Sapir et al (2017)[12], l’introduction de bourdons dans un verger de pommiers améliore la pollinisation de tous les cultivars testés en augmentant l’exploration des fleurs par les abeilles domestiques. Une augmentation de la diversité des pollinisateurs pourrait augmenter de manière synergique le service de pollinisation. Cela met en évidence un élément de facilitation peu exploré des avantages de la biodiversité pour les services écosystémiques (Brittain et al, 2013)[13].

Dans les espaces naturels
De nombreux mutualismes ont été sélectionnés et permettent la reproduction hautement spécialisée de certaines Plantes à fleurs par des Métazoaires. Notamment dans les tropiques, de nombreuses formes florales sont caractéristiques d’une spécialisation avec des pièces buccales particulières et certains comportements permettant une pollinisation efficace (Barrios et al, 2016)[14] et parfois exclusive. Le super-généralisme de l’abeille domestique ne peut pas être aussi efficace que des spécialistes obligatoires. Sa forte abondance peut parfois exclure les pollinisateurs spécialisés et donc diminuer la valeur reproductive des plantes associées (Aslan et al, 2016)[4].
Hallet et al, 2017[15] prouvent que la disparition d’un pollinisateur fréquent peut être compensée par la hausse de fréquentation florale des autres pollinisateurs chez Asclepias verticillata, essentiellement visitée par un bourdon. L’exclusion expérimentale de ce dernier permet une fructification décuplée par une pollinisation plus efficace par d’autres insectes, notamment des abeilles et des guêpes. On voit donc ici que le déclin d’Apis mellifera pourrait, dans des cas particuliers, permettre une meilleure pollinisation effective et favoriser le maintien d’autres pollinisateurs dans les espaces naturels.

D’après Geldman & Gonzales-varo (2018)[16], l’abeille domestique a globalement un effet négatif sur les communautés naturelles de pollinisateurs. Les abeilles mellifères excluent, d’après ces auteurs, par compétition directe les pollinisateurs naturels, les privant de leurs ressources de subsistance, le pollen et le nectar des fleurs.
La commercialisation et la mondialisation des échanges d’abeilles mellifères entraînent une propagation importante des maladies, d’abord chez les abeilles mellifères elles-mêmes puis chez les autres pollinisateurs qui partagent les mêmes ressources. Ces derniers ne bénéficient cependant pas de soins prodigués par les apiculteurs et leur déclin est d’autant plus marqué. Geldman & Gonzales-Varo (2018)[16] concluent que la pollinisation par l’abeille mellifère, puisque domestiquée, ne devrait pas être considérée comme un service écosystémique. Ils conseillent de concentrer les efforts de conservation sur les pollinisateurs naturels et de limiter l’accès des espaces naturels aux abeilles mellifères domestiques.

Conclusion et ouverture

L’importance relative de l’abeille mellifère dans la pollinisation des cultures et des espaces naturels reste encore controversée et soumise à la spécificité des interactions. Un résultat qui semble toutefois converger dans l’ensemble des analyses est la complémentarité des pollinisateurs et donc l'importance d’une biodiversité élevée pour une pollinisation efficace.
C’est finalement vers la résolution des problèmes sociétaux à l’origine du déclin de la biodiversité que devrait s'attacher les instances de décisions, plutôt que de soigner les symptômes en conservant quelques pollinisateurs plus utiles que d’autres. Beaucoup de chercheurs appellent dans leurs discussions à arrêter les monocultures, à limiter les intrants dans les champs et proposent d’insérer des patchs semi-naturels aux abords des champs pour favoriser la diversité et le maintien des pollinisateurs naturels.

Publiée il y a plus de 7 ans par A. Estarague et H. Mouilhi.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 16 références.