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Cette synthèse appartient à la controverse Le réensauvagement : une méthode de conservation durable ?

​​Introduction
Le réensauvagement (rewilding) est une approche de conservation qui vise à améliorer les niveaux de biodiversité en réduisant les impacts anthropiques via la restauration de processus écologiques. Elle se différencie des méthodes de conservation traditionnelles par le fait qu’elle se concentre davantage sur la restauration des fonctions écologiques plutôt que sur les espèces elles-mêmes. Pour cela, des espèces clés sont réintroduites pour reconstituer les écosystèmes préhistoriques : Pléistocène et Holocène. Ces espèces sont généralement des grands herbivores et carnivores (la mégafaune sauvage), qui permettent de restaurer les structures trophiques et les cycles biogéochimiques [1][2]. Dans certains cas pour remplacer les espèces éteintes, des taxons de substitution doivent être utilisés pour rétablir ces processus [3]. De plus, le réensauvagement cherche à minimiser les interventions humaines, en favorisant une gestion passive qui permet aux écosystèmes de s’auto-réguler et de se développer de manière spontanée [1][4].
Initialement, le terme "réensauvagement" faisait référence à la restauration de grands espaces naturels par la réintroduction de grands prédateurs dans de larges corridors reliant des aires protégées [2]. Pour le moment, les projets de réensauvagement ont essentiellement eu lieu en Amérique du Nord (loup à Yellowstone) et en Europe (grands herbivores). En Europe, le réensauvagement est notamment utilisé en tant qu'option de gestion des terres agricoles abandonnées [2]. L’initiative européenne Rewilding Europe, lancée en 2010, a eu pour objectif de créer 10 aires de nature réensauvagée [5]. Par exemple, la réserve de l’OVP au Pays Bas, créée en 1968, où la gestion par les activités humaines est très limitée, constitue aujourd'hui un exemple d'écosystème de nature plus résiliente, plus riche en espèces et auto-régulée [6].
Le réensauvagement se distingue donc des méthodes de conservation traditionnelles par ses objectifs et ses méthodes, afin de rétablir des écosystèmes. La question suivante se pose alors : le réensauvagement peut-il constituer une stratégie de conservation durable ? Plus précisément, cette stratégie permet-elle effectivement de restaurer les différentes fonctions écologiques tout en minimisant la gestion par l’Homme ? Enfin, est-elle bien acceptée par l’opinion publique ?
Le réensauvagement est en effet au cœur de nombreux débats scientifiques et écologiques, mais aussi sociaux, économiques et culturels. Il a l’avantage de présenter de nombreux atouts, mais certains problèmes sont soulevés par la communauté scientifique et l’opinion publique.

Réensauvagement : un gain pour les écosystèmes et la société
La défaunation est caractérisée par le déclin des populations de moyens et grands vertébrés. Elle est principalement causée par les activités anthropiques telles que la chasse, le braconnage, le commerce illégal, la déforestation ou la fragmentation des habitats entraînant des perturbations du fonctionnement des écosystèmes [7]. Dans ce contexte, l’utilisation de stratégie de conservation telle que le réensauvagement est justifiée, puisqu’elle se base sur la réintroduction de la mégafaune et sur une gestion passive afin de restaurer les processus écologiques.
En effet, la réintroduction de la mégafaune sauvage permet de rétablir les interactions trophiques de type “top-down”. Par exemple, la réintroduction du loup Canis lupus dans le parc de Yellowstone aux Etats-Unis en 1995, après 70 ans d'absence, a permis de rétablir les cascades tri-trophiques prédateurs-proies-plantes [8]. La prédation par le loup a régulé les populations de cerfs, entraînant un meilleur recrutement des peupliers faux-tremble qui ont pu atteindre des tailles suffisantes pour survivre à l'herbivorie. Ces réactions en chaîne ont notamment permis le retour d'autres herbivores comme le castor et le bison ainsi que des charognards. Les grands herbivores, quant à eux, favorisent les cycles biogéochimiques des nutriments, maintiennent les milieux ouverts et réduisent les risques d'incendies par leur action de broutage [1]. Ils ont des effets très complexes sur les communautés végétales. Par exemple la réintroduction du wapiti Cervus elaphus nannodes en Californie, en 1980, a permis d’augmenter la biomasse des plantes annuelles mais a diminué la biomasse des plantes vivaces [9]. Pour recréer des écosystèmes disparus, des taxons de substitution sont utilisés pour ressusciter les interactions éteintes. Bien que l'utilisation d'espèces exotiques soit controversée, elle présente des bénéfices. En 2000, la tortue géante Aldabrachelys gigantea a été introduite sur l'île Maurice afin de restaurer la dispersion biotique des graines de l'ébène endémique Diospyros egrattarum, qui étaient autrefois dispersées par des tortues géantes frugivores aujourd'hui disparues. A. gigantea a considérablement amélioré la dispersion de ces graines et leur ingestion a amélioré leur germination [3]. De plus, pour certains auteurs [10] la réintroduction de taxons de substitution (guépards, lions et éléphants) pour reconstituer les écosystèmes du Pléistocène d’Amérique du Nord permettrait d’élargir les possibilités d’adaptation des grands vertébrés menacés d’extinction.

La restauration de ces processus écologiques via les réintroductions de la mégafaune sauvage favorise ainsi l’augmentation de la richesse spécifique, de la diversité fonctionnelle et de la résilience des écosystèmes [6]. Par ailleurs, la création d’aires de nature sauvage par le réensauvagement améliore considérablement les services écosystémiques [11]. Ces services correspondent aux avantages que l'Homme tire de la nature grâce à un ensemble de fonctions écosystémiques. Cerqueira et al. (2015) ont montré que les services de régulation (qualité de l’air, régulation du climat, …) et culturels (loisirs) étaient nettement meilleurs dans les zones de pâturage, de forêts et les zones (semi) naturelles, que dans les régions situées près des zones urbaines et des terres arables. La réintroduction du vautour fauve Gyps fulvus dans les Cévennes dans les années 1960, constitue un bon exemple de services écosystémiques rendus par les programmes de réensauvagement. Il a restauré l’équarrissage naturel des carcasses de bétail et a ainsi permis de réduire les coûts financiers et les émissions de carbone dans l'atmosphère dû à l’équarrissage industriel [12].
Enfin, d’un point de vue économique, le réensauvagement est une méthode de conservation moins chère [1], qui permet de rétablir des services écosystémiques à moindre coût. Ces derniers apportent de nombreux avantages financiers qui se chiffrent en milliards d'euros [11]. De plus, le réensauvagement peut permettre l’essor de l’écotourisme, comme l’a montré la réintroduction du loup à Yellowstone (6 - 9 millions de dollars par an [10]) et ainsi créer des emplois. Par ailleurs, la réintroduction d’espèces emblématiques peut permettre de renforcer le soutien du grand public à la conservation de la biodiversité.

Réensauvagement : des problèmes rencontrés et des défis à relever
Les méthodes utilisées par le réensauvagement présentent un certain nombre de problèmes qui rendent les projets discutables du point de vue de leur viabilité.
Tout d'abord, les réintroductions de la mégafaune ont un impact sur les communautés au sein desquelles elles sont introduites de par la complexité des interactions entre les différents niveaux trophiques, qui n’est pas assez prise en compte. Par exemple, le sanglier Sus scrofa, réintroduit en Grande Bretagne après 700 ans d'absence, cherche sa nourriture en creusant le sol, entraînant des perturbations du milieu notamment sur les couverts de jacinthes des bois Hyacinthoides non-scripta, espèce native et protégée de Grande Bretagne [13]. La réintroduction du wapiti en Californie [9] a entraîné la réduction de la biomasse des plantes vivaces. Par ailleurs, les réintroductions de carnivores peuvent avoir des conséquences dramatiques sur les populations de proies qui ne sont plus habituées à faire face au danger qu’ils représentent. En effet, après la réintroduction du grizzli en Amérique du Nord en 1996, plusieurs élans ont été tués car ils avaient perdu leur sensibilité aux signaux olfactifs et vocaux des prédateurs en leur absence. Par conséquent, si les tailles de populations de proies ne sont pas suffisamment importantes, la réintroduction de leurs prédateurs pourrait causer leur extinction [14]. De même, l'utilisation de taxons de substitution peut présenter certains risques. Il s'agit souvent d'espèces exotiques susceptibles de devenir invasives et qui peuvent perturber les chaînes alimentaires [15]. Aussi, des différences subtiles de comportements peuvent avoir des impacts écologiques à long terme [1]. De plus, l’établissement de parcs du Pléistocène [10] soulève de nombreuses questions sur la survie des espèces introduites dans des conditions climatiques complètement différentes à celles de leur habitat naturel. Également, bien que le réensauvagement semble augmenter la résilience des écosystèmes, celle-ci reste limitée, puisque par exemple, la transition d’une terre abandonnée à une terre semi-naturelle dure environ 15 ans [16].
Les individus réintroduits présentent souvent une faible variabilité génétique et un fort risque de consanguinité [1] car en général un petit nombre d’individus provenant de la même lignée est réintroduit comme tel a été le cas pour la réintroduction de la tortue de Bolson Gopherus flavomarginatus au Nouveau Mexique à partir d’une population captive d’Arizona [17].
Du point de vue sanitaire, l’introduction d’espèces peut entraîner l’arrivée de nouveaux parasites et maladies, augmentant ainsi les risques de transmission de maladies de la faune sauvage au bétail domestique voire à l’Homme (zoonoses) [15][18].
Par ailleurs, il existe un grand biais taxonomique dans les réintroductions d'espèces. Les vertébrés (artiodactyles et carnivores) sont largement surreprésentés (61 % des projets) alors que les invertébrés qui remplissent des fonctions écosystémiques importantes sont sous-représentés. Ce biais est dû au fait que ces espèces sont généralement des espèces porte-drapeau qui ont plus d’impact sur l’opinion du grand public [19].
Enfin, les projets de réensauvagement sont souvent critiqués d’un point de vue socio-économique. Tout d’abord, ils conduisent à la perte de paysages bioculturels en Europe [1]. De plus, l’opinion des locaux n’est pas assez prise en compte dans ces programmes, comme c’est le cas pour l’agriculture paysanne, ce qui entraîne l’inquiétude des paysans qui voient leurs terres réduites. D’autre part, l’introduction de certaines espèces peut engendrer des conflits entre l’Homme et la faune, c’est le cas du loup en France.

Conclusion
Le réensauvagement est donc une stratégie de restauration des processus écologiques en réintroduisant des espèces clés tout en créant des écosystèmes auto-régulés via une gestion passive. Ces zones sauvages offrent de nombreux services écosystémiques générant des bénéfices économiques et sociaux. Cependant, le réensauvagement est au centre de nombreux débats et a encore des défis à relever. En effet, des risques écologiques (interactions complexes), génétiques (consanguinité), sanitaires (nouveaux parasites) et socio-économiques (agriculture paysanne) sont bien présents.
Un des enjeux majeurs du réensauvagement consiste à améliorer l’opinion du public vis à vis de ces projets, qui est généralement défavorable en raison des conflits entre l’Homme et la faune, à la non-prise en compte de l’intérêt des communautés locales ainsi qu’aux risques de zoonoses. En retour, le public doit comprendre que l’objectif du réensauvagement est de laisser la nature se développer et qu’il est possible que des animaux introduits meurent de manière naturelle (OVP [20]). Par ailleurs, les interactions trophiques doivent être étudiées avant la mise en place de ces programmes afin d’anticiper les risques liés à l’introduction de nouvelles espèces. Enfin, les projets de réensauvagement peuvent être empêchés par le développement économique, comme le réseau autoroutier très important en Europe [2].
Pour conclure, nous pouvons nous demander quelle est la place du réensauvagement parmi les autres stratégies de conservation : peut-elle les remplacer ou juste être un complément ? De plus, l’utilisation des écosystèmes passés comme base de reconstitution des processus écologiques est-elle pertinente ? Il est nécessaire de penser à la nature de demain qui doit inclure l’Homme ainsi que les changements qui l’accompagnent comme le réchauffement climatique [4].

Publiée il y a plus de 6 ans par M. Raynaud et collaborateurs..
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 20 références.