Introduction
L’érosion de la biodiversité à l’échelle globale entraîne la biosphère vers une 6ème extinction de masse (Dirzo et al. 2014). L’Homme en est le premier responsable, principalement à travers la destruction des écosystèmes par artificialisation des sols (Devictor et al. 2007) et fragmentation des habitats (Fahrig 2003). Face à la crise environnementale en cours, l‘Homme tente de concilier objectifs de développement économique et enjeux de conservation de la biodiversité via la compensation écologique (aussi appelée compensation de la biodiversité). Cette dernière est un outil qui vise à contrebalancer les pertes de biodiversité d'un lieu par la genèse de bénéfices écologiques équivalents autre part, compensant ainsi les dégâts occasionnés par le développement économique et humain (Maron et al, 2016). En France, c’est en 1976 que l’on voit apparaître des textes juridiques instaurant la notion de compensation écologique à travers la loi sur la protection de la nature. Suite à la genèse en 1970, la portée mondiale de politiques formelles de la compensation grandit grâce aux systèmes de banques à compensation des milieux humides aux États Unis (mutualisation d’actions de restauration gérées par des opérateurs privés spécialisés pour compenser des impacts sur des habitats de même nature). Toutefois les modalités de mises en place des mesures compensatoires dans le cadre de la séquence “Éviter Réduire Compenser” restent assez floues. Il existe notamment une diversité de manière de compenser - réaffectation, réhabilitation ou restauration de milieux - à différentes échelles spatiales et temporelles. Ainsi, malgré son intention de maintenir un développement économique et humain sans impacter la nature, cette initiative est toutefois critiquée et controversée. En effet, surviennent d'abord des questions éthiques concernant le droit à détruire, le caractère compensable des espèces et des milieux entraînant un aspect de monétarisation de la nature. Il y a également une remise en question scientifique concernant les méthodes permettant de juger de l’équivalence entre les pertes et les gains de biodiversité dans les écosystèmes concerné. Cette controverse nous mène donc à la réflexion suivante : Quel bénéfice écologique des mesures compensatoires ?
Quelle(s) métrique(s) de biodiversité utiliser ?
- a. La biodiversité : une notion controversée intrinsèquement liée à la notion de compensation écologique
Dès lors qu’on parle de mesures compensatoires (MC), la notion de biodiversité rentre en ligne de compte or la définition même de ce terme et sa mesure sont controversées (Maron et al., 2016), car il est de nature multidimensionnelle (Gonçalves et al. 2015). Cependant, seuls des proxy de biodiversité peuvent être utilisés. Dès lors on comprend qu’à strictement parler, les impacts sur la biodiversité ne pourront jamais être compensés . Ainsi, quels indicateurs choisir pour décider et évaluer la compensation écologique ?
- b. Le choix des indicateurs
Il semble que pour appréhender la complexité de la biodiversité, il faille la considérer à différentes échelles spatio-temporelles et utiliser une diversité d’indicateurs. En général les indicateurs considèrent principalement la biodiversité “à enjeux” au détriment de la biodiversité “ordinaire”, et les métriques utilisées portent souvent sur les surfaces(Bezombes 2017). Dans l’approche “Like for Like”(LfL), le maintien des composantes rares, menacées, et qui risqueraient de disparaître si elles sont impactées à répétition sans compensation est assuré (Bezombes 2017) tandis que dans l’approche “Out of Kind”, les fonctionnalités des écosystèmes sont davantage prises en compte (Bezombes 2017)). Or, la prise en compte de ces deux aspects de la biodiversité assure une meilleure représentation de certaines fonctionnalités (ex : connectivité, stockage du carbone dans les zones humides). Cette vision restrictive de la biodiversité entraîne que la plupart des MC sont spécifiques à certaines des quelques espèces cibles (Weissgerber 2019), et que parfois des espèces protégées ne bénéficient d’aucune mesure (Regnery et al., 2013). Sur un site de compensation, les MC ne visent en général qu’un seul attribut de l’écosystème (Weissgerber 2019). Ainsi il est légitime de se demander : quelle est la réelle efficacité des mesures compensatoires ?
Aussi, les indicateurs agrégés deviennent facilement des boîtes noires et le risque encouru est de de prendre une décision qui entraînerait des pertes indésirables (Maron et al.,2016).
La compensation et la notion d’additionnalité
Toutefois, en considérant que la compensation de la biodiversité permet d’obtenir un bénéfice qui n’aurait pas été généré en absence des MC, on peut considérer que la compensation apporte un bénéfice écologique : on parle d’additionnalité. Cette additionnalité peut être garantie par restauration, création d'habitat ou via la protection des zones menacées (Martin et al., 2015).
Dans le cas de la restauration, la compensation écologique peut être un gain par rapport à un environnement dégradé (Benayas et al. 2009 ; Curran et al. 2014). Cependant, à partir d'un environnement intact qui est ensuite dégradé, la compensation écologique est efficace à seulement 19% vis à vis de la similarité (Morisita-Horn). Il y a une perte écologique quantifiable.
Objectif du No Net Loss et équivalence écologique
Depuis les années 1990, avec l’apparition de l’objectif de “No Net Loss” que doit atteindre la compensation des zones humides aux États-Unis, est également apparue la notion d’équivalence écologique. En France, la loi «Biodiversité » d’août 2016, instaure dans la réglementation l’obligation «d’absence de perte nette» de biodiversité lors des projets d’aménagements.
L’équivalence écologique est intimement liée aux dimensions spatiales et temporelles, et l’évaluation de l’atteinte de l’équivalence écologique dépend du choix des indicateurs et de la priorisation des enjeux (Bezombes 2017). Toutefois le cadre d’évaluation de l’équivalence est rarement explicité dans les politiques (Maron et al. 2016).
L’atteinte de l’équivalence écologique voire même d’un gain net n’est envisageable que dans le cas de la restauration (Maron et al. 2016 ; Weissgerber et al. 2019). Il serait en effet possible de réparer l’écosystème de manière à ce qu’il soit similaire à l’écosystème dit de référence (Martin et al., 2015). D’ailleurs, des cadres d’analyses des composantes des écosystèmes avant et après les opérations de restauration existent. Toutefois, selon certains d’autres mesures de conservation que la restauration permettraient de réaliser cette compensation(Martin et al., 2015).
Aussi, dans la plupart des évaluations, les gains correspondent à la différence entre l’état avant impact et l’état restauré. Toutefois cette façon de procéder ignore totalement l’état initial du site de compensation (Weissgerber 2019)
Le choix du site de compensation
Le choix du site de compensation dépend du choix des métriques desquelles découlent l’évaluation de la compensation (Bezombes 2017). Le risque est de choisir les indicateurs de manière à garantir un haut niveau de biodiversité et de tomber dans une “compensation par l’évitement des pertes” au lieu d’une “compensation par la restauration” (Weissgerber 2019).
En effet, les MC ont tendance à être localisées dans les zones proches, mais périphériques et déjà “vertes”, peu peuplées, naturelles ou semi-naturelles (Martin et al. 2015 ; [Bull et al. 2013 ; Weissgerber et al. 2019). Lorsque ces zones sont déjà dans un bon état de conservation, il est plus probable d’obtenir de haut niveau de biodiversité à la fin de la mesure de compensation. La restauration devrait se dérouler sur des sites appropriés, c’est-à-dire des sites dégradés plutôt que des sites dans lesquels il est fort probable d’obtenir des gains de biodiversité.
Aussi, lorsque le lieu de compensation est proche du lieu impacté, les chances de contribuer à la conservation et à l'intégrité du même écosystème sont augmentées. Toutefois, de plus grands bénéfices sont permis lorsque les MC sont alignées avec les objectifs de conservation du paysage ou régionaux (Kiesecker 2009), on parle de compensation hors site. L'avantage de cette dernière est qu'elle permet de protéger des espaces qui ne bénéficient pour le moment d'aucun statut de protection, et aussi d'incorporer les aspects de dynamiques de population à l'échelle des paysages.
Pour favoriser la prospérité de la biodiversité, il est préférable que les MC s’appliquent sur un large site plutôt que sur une myriade de petit sites (3,88 en moyenne ; Weissgerber 2019).
Aspects temporels : décalage dans le temps et incertitudes quant à la durabilité des impacts et la pérennité des MC
Il existe un décalage entre principes théoriques et application pratique.
Des pertes intermédiaires sont entraînées par le décalage entre la mise en application des MC et le moment auquel les impacts débutent et par le décalage entre les temporalités des processus écologiques et des processus évolutifs (Bezombes 2017). Toutefois il existe des solutions pour réduire ces pertes intermédiaires comme les sites naturels de compensation en France (à condition que les crédits ne soient vendus qu’une fois les mesures considérées “effectives”).
Théoriquement, les MC devraient être effectives toute la durée des impacts. Or, en pratique, la plupart des impacts sont permanents (urbanisation, transport) alors que les sites compensatoires ne sont gérés que sur un temps restreint (une trentaine d’année généralement au mieux en France) sans garantie de leur devenir (Bezombes 2017). Aussi il y a une incertitude quant à l'efficacité des MC face au changement climatique (Martin et al. 2015).
Des changements parfois irréversibles (irremplaçabilité)
Lorsqu’une perte totale de biodiversité est compensée sur un site abritant déjà une biodiversité considérable, le NNL ne peut être atteint, soit en raison d’une perte irremplaçable soit parce qu’aucun gain n’est généré (Bezombes 2017). En effet, le capital naturel de certains environnement est considéré comme irremplaçable tant par un capital économique que par un autre capital naturel (Koh et al. 2019) . L'équivalence de ces quelques environnements naturels est donc impossible et donc il ne peut pas y avoir de compensation écologique.
Dans leur modèle, Gibbons et al estiment qu’une restauration est envisageable uniquement pour les écosystèmes avec résilience rapide et déconseillent donc de détruire les écosystèmes primaires (Gibbons et al. 2014). A travers une méta-analyse, Curran et al arrivent à la même conclusion (Curran et al. 2014)
Conclusion
Il semble difficile d’élaborer une méthode générale standardisée de mise en place et d’évaluation de la compensation écologique. En pratique, la démarche adoptée est plutôt celle au cas par cas : les critères d’évaluation de la compensation sont développés spécifiquement à un type d’écosystème comme les rivières (Palmer et al., 2005) ou à un groupe d’espèces : tel que les oiseaux (Regnery et al., 2013. Or, des interactions bénéfiques et compétitives entre tous les organismes vivants est à l’origine de l’équilibre des écosystèmes Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations. L’ensemble des êtres vivants d’un écosystème, les processus écologiques dans lesquels ils sont impliqués devraient être pris en compte pour assurer une meilleure approche de compensation écologique.
D’autre part, les pressions exercées par l’économie et la politique sont à prendre en compte dans la mesure de l'efficacité des mesures de compensation. Le développement d’une évaluation de la compensation s’affranchissant des biais économiques et politiques pourraient être une solution qui ne semble pas faisable à l’heure actuelle. Cependant des mesures de compensation semblent être efficaces dans certaines conditions et tout en conciliant la croissance économique et la protection écologique.
Finalement, il s’agit surtout d’une question de hiérarchisation des enjeux : décide-t-on de privilégier certaines composantes de la biodiversité ou bien d’en préserver un maximum ? Estime-t-on que la croissance économique doit être prioritaire sur les enjeux écologiques ? Peut-on trouver des solutions écologique qui n'interfèrent pas avec l’économie ? Ces questions soulèvent encore des débats scientifiques, notamment dans le cadre du changement global en cours et à venir.
Quel bénéfice écologique des mesures compensatoires ?
Introduction
L’érosion de la biodiversité à l’échelle globale entraîne la biosphère, c'est-à-dire l'ensemble des organismes vivants, vers une 6ème extinction de masse (Dirzo et al. 2014). L’Homme en est le premier responsable, principalement à travers la destruction des écosystèmes par artificialisation des sols (Devictor et al. 2007) et par fragmentation des habitats (Fahrig 2003). Face à la crise environnementale en cours, l‘Homme tente de concilier objectifs de développement économique, toujours plus importants, et enjeux de conservation de la biodiversité via la compensation écologique. Cette dernière semble constituer une seule solution pour préserver et restaurer l'environnement et les bénéfices qu’il apporte à l'Homme, appelés services écosystémiques, comme notamment :
Problématiques
Mais la compensation écologique, apporte-elle vraiment une solution ?
Comment mesurer cette compensation ? Les méthodes d'évaluation de la compensation utilisées sont-elles fiables ?
Comment peut-on compenser un environnement dégradé ?
Qu'est-ce que la séquence ERC ? Comment permet-elle la compensation ?
Peut-on compenser un environnement par un écosystème tout autre ?
Quel est le sens écologique derrière la compensation écologique d'un environnement par un écosystème tout autre ?
Finalement, dans cette synthèse, nous chercherons à éclaircir tous ces points pour comprendre l'état actuel de la controverse et répondre à cette question centrale : Quel bénéfice écologique des mesures compensatoires ?
Cadre concret
Publiée il y a plus de 6 ans par V. Perez et A.Frappa.Cette controverse se focalise principalement des compensations écologiques en France. Une différence des mesures et de leur efficacité peut varier entre les pays qui n'ont pas les mêmes politiques de gestion écologique (Koh, 2019).
Dernière modification il y a plus de 6 ans.