ControverSciences est archivé. Il reste consultable mais il n'est plus possible de contribuer.
Le code source pour faire tourner le serveur reste disponible sur GitHub.
Cette controverse est encore à l'état embryonnaire !
Vous venez de mettre les pieds dans les tréfonds en construction de ControverSciences.


La théorie du handicap est-elle la pièce manquante de la théorie darwinienne ?



Cadre, focus et mise au point :

Définitions et contexte général :

La sélection naturelle, selon la théorie darwinienne (ou théorie synthétique de l’évolution), tend à conserver toutes les variations adaptatives qui permettent à l’animal de se reproduire, et ainsi de pérenniser l’espèce, dans un environnement donné. Cela se traduit par la conservation de caractères qui sont utiles à l’animal dans son milieu, et l’élimination de ceux qui ne sont pas ou plus indispensables à celui-ci au cours des générations. Autrement dit, elle repose sur une adaptation aussi avantageuse que possible à un milieu environnant. Pourtant dans le monde animal actuel, certains comportements et caractéristiques anatomiques demeurent aberrants du point de vue évolutionniste.

C’est ainsi que la théorie du handicap (ou « principe du handicap ») a vu le jour. Il s’agit d’une hypothèse formulée en 1975 par le biologiste et ornithologue Amotz Zahavi visant à expliquer comment l'évolution a favorisé l’émission de signaux « honnêtes » et dignes de confiance entre individus ou des mises en garde face à un prédateur. Ce principe suggère que les signaux doivent être “coûteux” pour l’animal. Ainsi, la théorie suggère que les individus disposant de meilleures capacités biologiques signalent cet état de fait au travers de comportements ou d’une morphologie handicapants.

Cadre de la controverse :

La généralisation de ce phénomène a fait et fait encore l’objet de nombreux débats et désagréments. L’importance du concept de handicap en biologie d’après le point de vue de Zahavi n’a pas été immédiatement acceptée dans l’opinion majoritaire et pour certains demeure marginale. Cette théorie a néanmoins été largement influente, puisque de nombreux chercheurs du domaine pensent au contraire qu’elle explique quelques aspects complexes de la communication animale. Cette vision de l’évolution n’est donc pas partagée par l’ensemble de la communauté scientifique évolutionniste.

Questions sous-jacentes :

Quels sont les éléments qui laissent à penser que la notion de handicap est essentielle dans la compréhension de la sélection naturelle ?

Sommes-nous sur le point d’éclaircir certains points encore obscurs de l’évolution ?

Peut-on considérer la sélection sexuelle comme étant l’un des processus de la “sélection du handicap”?

La théorie du handicap : une analyse anthropocentrique du comportement animal ?

Publiée il y a plus de 9 ans par Université de Montpellier.
Dernière modification il y a plus de 9 ans.

Plumage caudal démesuré d'un paon mâle Pavo cristatus (source : animal-dream.com).

La synthèse :

Introduction

Charles Darwin, dans son livre “De l’origine des espèces”, définissait la sélection naturelle comme étant le moteur de la sélection des différentes variations chez les individus. En agissant comme un filtre biotique et abiotique, elle permet aux individus de mieux s’adapter à leur milieu. Ainsi les caractères délétères, c’est-à-dire n’apportant pas d’avantage sélectif à la descendance, ne seraient pas maintenus. Néanmoins, des caractères aberrants se maintiennent dans les populations. Nous pourrions citer par exemple les lourds bois des cervidés, ou encore des ornements fantaisistes comme le plumage très coloré de certains oiseaux. Bien qu’ils semblent en désaccord avec les présupposés de la sélection naturelle, ces traits augmenteraient la probabilité de reproduction. Une sélection complémentaire intervient en réalité : la sélection sexuelle. Elle fait intervenir deux grands processus dans le choix du partenaire, et ainsi différents types de caractères peuvent être sélectionnés. La compétition entre mâles (sélection intra-sexuelle) participe à la sélection d’attributs nécessaires lors de combats ou démonstrations de force. Dans le cadre du choix du mâle par les femelles (sélection inter-sexuelle), des caractères ornementaux ou des comportements exagérés semblent être pris en compte dans la préférence du partenaire. Ces signaux particuliers sont à l’origine d’une théorie selon laquelle ils interviendraient dans la sélection inter-sexuelle.

La théorie du handicap a été initialement suggérée par Amotz Zahavi en 1975 afin d’expliquer pourquoi les paonnes préfèrent les paons arborant de grandes et lourdes parures caudales, alors que celles-ci sont encombrantes pour ces mâles. Ainsi, cet ornithologue israélien considère que la capacité de survie des paons mâles, existante mais affaiblie par le fardeau de cette ornementation, est une démonstration fidèle de leur qualité génétique. De manière générale, l’expression de caractères handicapants peut donc être qualifiée de signal coûteux, révélant une forme d’honnêteté [1]. L’hypothèse du handicap pourrait ainsi expliquer l’avantage sélectif que peut avoir le maintien de caractères anatomiques, physiologiques et comportementaux qui semblent pourtant diminuer le fitness de l’individu.

La théorie de Zahavi a été largement discutée depuis son avènement. L’objectif de cette synthèse est donc de confronter les données de la littérature relatives au principe du handicap et de faire ressortir les divergences en mettant en évidence les faits qui vont à l’encontre et dans le sens de cette théorie.

I. Discussion autour du modèle théorique

La théorie du handicap stipule que chez certaines espèces, des individus développent des caractères coûteux, appelés signaux, qui fournissent des informations fiables sur la qualité génétique de l’émetteur à d'autres individus appelés récepteurs. De par leurs caractéristiques exagérées, ces signaux deviennent des handicaps. Ainsi, seuls les individus de parfaite constitution (i.e. bonne qualité génétique) peuvent survivre malgré ces traits. Dès lors, les individus de mauvaise constitution (i.e. moins bonne qualité génétique) ne peuvent tricher sur leur qualité en raison du coût trop élevé que leur imposerait ce handicap. Ce trait handicapant serait notamment maintenu car les femelles auraient une préférence pour des individus prouvant leur survie malgré le coût imposé. Le bénéfice pour les femelles serait indirect et profiterait à leur descendance avec un fitness qui en serait augmenté.

De manière générale, une remarque redondante des auteurs sceptiques face au principe du handicap est qu’Amotz Zahavi ne propose aucun modèle génétique de sa théorie pour expliquer l'évolution des préférences d'accouplement. Selon certains chercheurs, il n'apporte pas de preuves suffisamment convaincantes pour critiquer le modèle de Fisher sur les préférences d’accouplement et se base uniquement sur des observations sans en expliquer le principe de manière mathématique [2] (Miller, 1997).

Les détracteurs de la théorie avancent d’autres arguments pour dénoncer les idées fausses du principe du handicap. Notamment, les auteurs proclament que Zahavi se base sur des présupposés totalement faux, avec une logique qui ne se tient pas. D’une part, Davis et O’Donald ont estimé que dans un modèle répondant aux caractéristiques de la théorie de Zahavi, l’intensité de sélection nécessaire à ce processus serait bien trop élevée pour être réaliste dans la nature [2]. Zahavi n’est d’ailleurs pas non plus parfaitement clair sur la cible de la sélection : est-ce le patrimoine génétique, le caractère physique ou bien la préférence de la femelle (Miller, 1997) ?

D’autre part, la théorie se base sur le fait qu'un handicap affecte la survie du porteur. Survivre malgré ce désavantage est donc informatif pour les femelles de la qualité du partenaire. Or, plusieurs expérimentations ont montré que l’estimation du coût d’un handicap n’était pas simple dans tous les modèles. En effet, l’observation d’une fonction perturbée pourrait venir du coût du handicap lui-même sur celle-ci, mais aussi être en partie une réponse face au comportement des individus du sexe opposé, comme le montre une étude sur le comportement parental chez l'hirondelle rustique [3]. Rien n’est jamais parfaitement clair dans une expérimentation si on n’identifie pas tous les composants à prendre en compte dans l’analyse. De la même manière, il est difficile d’estimer l’intérêt d’un trait physique, puisque celui-ci peut avoir des fonctions multiples.

Lotem (1993) proposait quant à lui un modèle alternatif selon lequel le choix des femelles serait arbitraire et non pas dicté par leur préférence pour un individu montrant sa qualité via un handicap [4]. Il avançait également que la triche pouvait être possible dans le cadre de cette théorie. En effet, une différence d’âge des reproducteurs et donc une différence de vigueur pourraient entraîner entre eux une asymétrie des coûts imposés.

Selon d'autres auteurs, le principe du handicap suggère que les différences entre individus en matière de condition physique générale sont importantes, omniprésentes et hautement héritées (Miller, 1997). Mais à l’heure actuelle, l’hérédité de la constitution physique (i.e. caractères acquis) sur plusieurs générations n’est pas encore admise.

II. Confrontation des données de la littérature

Nous avons pu trouver un certain nombre d’articles et revues plus ou moins anciens relatifs au principe du handicap. Bien que cette théorie ait suscité des désaccords dans la communauté des évolutionnistes depuis sa mise en place, aucun véritable fait n’a permis jusqu'ici de certifier ou contester définitivement sa validité. À l’heure actuelle, seuls des états de l’art et des expériences ciblées sur des cas particuliers ont été publiés.

Peu après l’avènement de la théorie, John Maynard Smith a créé un modèle génétique simple de sélection sexuelle, qui semble fonctionner bien mieux si l’on ne tient pas compte de la notion de handicap en tant que paramètre [5]. Selon lui, des mâles possédant un quelconque handicap ne sont pas forcément favorisés en termes de sélection, de même que les femelles qui auront choisi ces mâles comme partenaires sexuels pour leur reproduction. Pourtant, si l’on se penche sur des exemples d’observations concrètes, il existe différents niveaux biologiques auxquels la théorie est applicable. Ainsi, l’évolution de caractères morphologiques, physiologiques et comportementaux serait en partie sous le joug du principe du handicap.

Chez l'araignée-loup par exemple, les mâles courtisent les femelles en crépitant sur les feuilles sèches avec leur abdomen. Et une étude a montré que la taille de l’abdomen des mâles conditionne la capacité de crépitement et de reproduction des individus [6]. Un mâle avec un petit abdomen crépitera et se déplacera plus facilement qu’un mâle avec un gros abdomen, mais devra dépenser une énergie bien plus importante ce qui amène à des taux de mortalité plus élevés. Ici, les auteurs considèrent donc le handicap d’un abdomen volumineux comme un signal honnête du fitness des mâles.

Deux autres études ont permis de démontrer que chez les levures [7] comme chez les coléoptères [8], la production et le maintien d'un niveau convenable de certaines hormones représentent des traits physiologiques coûteux et honnêtes intervenant dans l’attraction des partenaires. Ces faits témoigneraient d’une incidence du principe du handicap sur des caractères métaboliques. Dans ces modèles, les individus mâles dits de “moindre qualité” présentent un signal plus faible et plus coûteux que pour des individus de “bonne qualité” : autrement dit, les individus tricheurs ne peuvent pas rivaliser avec les individus honnêtes. Les mâles favorisés correspondent ainsi à ceux qui possèdent les fonctions immunes les plus développées pour supporter le coût de cette production d'hormone qui s’avère handicapante pour le système immunitaire.

De même, Moller et al (1994) a montré que la parure des queues chez l’hirondelle rustique mâle est coûteuse [9]. La diminution de sa longueur naturelle réduit la magnitude de son coût, augmentant ainsi les chances de survie du mâle. De plus, la longueur de la queue semble impacter la capacité de chasse des mâles : un mâle avec une longue queue verra sa capacité de chasse réduite. Une même altération du comportement de chasse a été observée chez une espèce proche, les hirondelles de rivage [3].

Ces exemples concrets révèlent donc l'existence de signaux coûteux et honnêtes dans plusieurs règnes du vivant, tout du moins détectés dans des conditions expérimentales contrôlées. De fait, il est possible que ces observations ne soient pas représentatives de ce qui se produit réellement dans la nature. Il est donc important de garder un œil critique sur les interprétations des différents auteurs, en considérant qu’il s’agit d’études réalisées pour la plupart en laboratoire. De plus, il existe d’autres cas pour lesquels il ne semble pas y avoir un réel “coût” de certains traits. L’article de Roulin et al (2015) apporte par exemple des données importantes concernant la corrélation entre le coût d'une coloration et le coût énergétique du handicap [10]. En effet, la couleur semble être plutôt corrélée génétiquement avec les conditions physiques des individus, mais n'impose pas forcément un coût à ces derniers.

III. État des lieux des enjeux

Il semble qu’il reste encore beaucoup à faire si l’on souhaite caractériser l’ensemble des processus qui participent à l’évolution. Parmi eux, le principe du handicap est une théorie qui semble être applicable à l’échelle individuelle, sans pour autant expliquer de manière claire et exhaustive tous les méandres des phénomènes de sélection. Il en ressort que cette théorie fonctionnerait à l’échelle du cas par cas, mais qu’il est difficile de décrire un processus généralisable à l’ensemble des individus. D’après Számadó (2011) [11] [12], il ne faut pas se contenter uniquement du coût d’un signal étant donné qu’il peut ne pas être véritablement indicatif quant à l’utilité de celui-ci.

Il est également nécessaire que les scientifiques se mettent d'accord quant aux individus sur lesquels le handicap s'applique. En effet, dans une récente publication [1], Zahavi précise que les signaux sont véritablement handicapants pour les individus de basse qualité, alors que d'autres chercheurs pensent que c'est un handicap pour tous les individus qui émettent ce signal.

La confrontation des données de la littérature met ainsi en évidence l’indécision demeurante quant à l’existence ou non de caractères handicapants qui seraient sélectionnés au cours de l’évolution. De nombreuses recherches doivent encore être menées afin d’éclaircir les paramètres qui régissent cette théorie. En effet, chez certains individus le coût est bien corrélé à la possession d’un handicap, tandis que pour d’autres le caractère supposé handicapant est bien un indicateur de qualité mais pas forcément un coût.

L’ensemble des éléments de ce processus sélectif semble beaucoup plus complexe qu’un simple caractère handicapant qui donnerait des informations fiables sur la qualité des individus. Il faudrait prendre en compte plus de paramètres, notamment éthologiques, biologiques ou encore génétiques. À l’avenir, si le principe du handicap s’avère être la pièce manquante de la théorie darwinienne, cela permettrait de faire un pas important dans la caractérisation et la compréhension des phénomènes de sélection qui participent à l'évolution.

Publiée il y a plus de 9 ans par L. Chapelet.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 12 références.

La théorie du handicap est-elle la pièce manquante de la théorie darwinienne ?
Oui  ou  Non ?



Compétition pour la garde chez le cratérope écaillé (Turdoides squamiceps), un reproducteur communautaire

Article - 2016 - F1000Research
Competition over guarding in the Arabian babbler (Turdoides squamiceps), a cooperative breeder
Arnon Dattner, Amotz Zahavi, Avishag Zahavi

Pléiotropie, principe de handicap et conditions-dépendance de la sélection sexuelle. Exemple de la coloration à base de mélanine.

Review - 2015 - Biological Reviews
Condition-dependence, pleiotropy and the handicap principle of sexual selection in melanin-based colouration
Alexandre Roulin

LA LOGIQUE DE LA SIGNALISATION ANALOGIQUE ET LA THÉORIE DE SÉLECTION DU SIGNAL

Livre - 2012 - Israel Journal of Ecology & Evolution
THE LOGIC OF ANALOG SIGNALING AND THE THEORY OF SIGNAL SELECTION
Amotz Zahavi and Avishag Zahavi

Le coût de l'honnêteté et les idées fausses du principe du handicap

Review - 2011 - Animal Behaviour
The cost of honesty and the fallacy of the handicap principle
Szabolcs Számadó

Analyse critique sur la naissance et la chute du principe de handicap.

Review - 2011 - Biology & Philosophy
The rise and fall of handicap principle: a commentary on the “Modelling and the fall and rise of the handicap principle”
Szabolcs Számadó

Le coût du signalement sexuel chez les levures

Article - 2010 - Evolution
The Cost of Sexual Signaling in Yeast
Smith, Carl; Duncan, Greig

Rôle de l’hormone juvénile dans la fonction immune et dans la production de phéromones : test du principe de handicap sur l’immunocompétence.

Article - 2003 - Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences
The role of juvenile hormone in immune function and pheromone production trade-offs: a test of the immunocompetence handicap principle
M. J. Rantala, A. Vainikka, R. Kortet

Coût sur la recherche de nourriture de la longueur des queues ornementales : expérimentation chez les femelles d'hirondelles de rivage

Article - 1999 - Ethology
Foraging Cost of a Long Tail Ornament: An Experiment with Sand Martin Females
Matyjasiak, P.; Jablonski, P. G.; Olejniczak, I.; Boniecki, P. I.; Lee, S.-D.

Coûts énergétiques de la taille et signalisation sexuelle chez l'araignée-loup

Article - 1998 - Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences
Energetic costs of size and sexual signalling in a wolf spider
J. S. Kotiaho, R. V. Alatalo, J. Mappes, M. G. Nielsen, S. Parri, A. Rivero

Coûts différentiels d’un caractère sexuel secondaire : un test expérimental du principe du handicap

Article - 1994 - Evolution
Differential Costs of a Secondary Sexual Character: An Experimental Test of the Handicap Principle
Anders Pape Moller, Florentino de Lope

Les ornements sexuels secondaires comme signaux : l'approche du handicap et trois problèmes potentiels.

Article - 1993 - Etologia
Secondary sexual ornaments as signals: the handicap approach and three potential problems
A. Lotem

La sélection sexuelle et le principe du handicap

Article - 1976 - Journal of Theoretical Biology
Sexual selection and the handicap principle
John Maynard Smith

Sélection sexuelle pour un handicap : une analyse critique du modèle de Zahavi

Article - 1976 - J. theor. Biol.
Sexual Selection for a Handicap: A Critical Analysis of Zahavi's Model
Davis, J.W.F.; O'Donald, P.