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Les animaux ont-ils un langage ?



Cadre, focus et mise au point :

Le langage, tels que on l’entend chez l’humain, demande de grandes capacités cognitives et résulte d’un apprentissage long. L’existence de communications animales est évidente mais peut on parler d'un véritable langage animal ? Dans cet exposé, nous allons explorer cette question qui fait encore couler beaucoup d’encre…

« L’homme n’est pas le seul animal capable d’utiliser un langage pour exprimer ce qui est en train de se produire dans son esprit et capable de comprendre plus ou moins ce qui est exprimé de cette manière par un autre. »
Charles Darwin, The descent of man, 1871

[Nota Bene : Durant ces différentes analyses, l'emploie du mot "animal" renvoi aux espèces animales non humaines. Cela a pour but de pouvoir opposer rapidement, simplement et de façon plus digeste, l'espèces humaine des autres espèces animales.]

Publiée il y a plus de 10 ans par Léo Pierre.
Dernière modification il y a plus de 10 ans.

La synthèse :

Introduction
Le langage a été pendant longtemps considéré comme propre à l’homme. Une considération qui a été depuis longtemps controversée. Depuis les idées de Darwin et sa théorie de l’évolution[1], des changements graduels au sein des espèces semblent être à l’origine de leur évolution. Ainsi, de nombreux questionnements ont émergé. Pourquoi le langage serait-il unique à l’espèce humaine ? Existe-t-il des précurseurs du langage humain chez les animaux ou même existe-t-il un langage chez les animaux non humains ? Répondre à ces questions nécessite de connaître les paramètres qui définissent le langage et ses limites, tel qu’on l’entend chez l’espèce humaine. Le langage humain est soumis à des règles de syntaxe, des relations sémantiques entre les mots et permet d’établir un discours entre deux individus avec une infinité d’idées pouvant être exprimées. Ces caractéristiques font du langage humain un trait incroyablement riche et complexe. Depuis toujours, il a été indéniable que les animaux ont la capacité de communiquer. Cependant, savoir si ces formes de communications présentent les mêmes règles de grammaire que celles observées chez les humains reste encore controversé et largement inexploré. Plusieurs expériences ont ainsi été réalisées et s’inscrivent dans ce débat, existe-t-il un langage animal ? Ce sont les résultats de ces études que nous allons vous présenter dans l'ordre chronologique afin de rendre compte de l'évolution de ce débat qui a fait couler beaucoup d'encre, au travers des décennies.

Principaux résultats
En 1966, Benveniste [2] utilise les expériences de Karl von Frisch sur les abeilles pour montrer que les insectes n’ont pas unvéritable langage. La danse des abeilles sert à transmettre de l’information, mais dans un cadre très limité qui est celui de la nourriture. Cette communication ne présente pas de syntaxe et ne permet pas le dialogue. Elle transmet une information globale qui ne peut pas être décomposée contrairement au langage humain constitué de morphèmes ou les combinaisons de vocalisations.

L' étude menée en 1979 par Terrace et al.[3] offre une vision complémentaire en rapportant l'observation de chimpanzés ayant appris la langue des signes humaine. D'après les résultats, les primates peuvent mémoriser des centaines de signes, mais ils ne semblent pas pouvoir utiliser des règles syntaxiques ou établir des relations sémantiques entre les signes. Il semblerait également qu'ils ne soient pas capables de dialoguer en langue des signes avec un humain, mais qu'ils se contentent de l’imiter. Il apparaît donc que ces primates ne peuvent pas utiliser les règles qui régissent la langue des signes humaine et donc, qu'ils ne peuvent pas posséder de langage.

En 1998, Lestel[4] rapporte les travaux de plusieurs scientifiques qui essayèrent d'enseigner le langage humain à des singes. Ces tests se révèlent peu concluants. Selon l'auteur, les difficultés proviendraient en partie du décalage qui existe entre la rigueur nécessaire à l'apprentissage de ce type de langage et au contraire la volonté du chimpanzé de s'engager préférentiellement dans des comportements affectifs et communautaires qui ne lui permettent pas de s'impliquer totalement dans cet apprentissage. Pourtant, d'après Lestel, les primates ont des systèmes cognitifs "ouverts" susceptibles de se modifier considérablement afin de permettre un tel apprentissage. De plus, ils semblent montrer un certain désir d'apprendre. Il avance l'hypothèse qu'un tel désir est à relier à la vie des primates en zoo qui possèdent un environnement plus stimulant, un accès assuré à la nourriture et l’inexistence de prédateurs. Pour l'auteur, cela serait la première occurrence d'un changement cognitif dû à une interaction interspécifique entre l'Homme et une autre espèce animale.

Dans une étude de1999 , Herman et Uyey Ama[5] étudient la communication chez les dauphins (Ake) grâce à un langage gestuel appris par ces individus. Chaque “phrase” est composée d’un verbe, d’un lieu et d’un objet. Les auteurs vont ensuite volontairement faire des erreurs dans l’enchaînement des gestes (ex : 1 verbe / 1 lieu /, mais 2 objets) et observer la réaction des dauphins. Ils observent deux réactions, le rejet de l’ordre ou son exécution partielle. Les auteurs concluent que cette décision nécessite une analyse complète de la phrase. Le fait de faire le choix de rejeter ou non l'ordre est un mécanisme plus complexe que le simple fait de rejeter tout enchaînement incorrect. Ce papier rapporte également que lors d'une étude en 1993, Herman, Pack, et Morrel-Samuels on trouver que, contrairement aux autres animaux, les dauphins semblent facilement comprendre une information donnée à l'aide d'un geste de la main montrant quelque chose. En effet, si l'on supprime l’objet de la phrase et qu’on le remplace par un doigt pointé vers l’objet désiré, le dauphin comprend l'ordre et l’exécute. Ainsi, il semblerait que les dauphins comprennent clairement le début de la phrase et sa signification.

Dans une review de 2002, Hauser et al.[6] distinguent la faculté du langage au sens large (FLB) et la faculté du langage au sens étroit (FLN). La FLB inclut les capacités sensorielles et motrices (capacité de produire et de recevoir un signal), les capacités de conception et d'intention (produire intentionnellement un signal), mais aussi d'autres capacités nécessaires à la production d'un langage. La FLN inclut surtout la capacité de récursivité qui permet de faire une infinité d'expressions à partir d'un nombre fini d'éléments. Ainsi, les auteurs se demandent s’il existe une réelle différence entre le langage humain et animal. Ils s’attardent également sur l’importance d’une approche comparative entre les différentes espèces animales afin que la singularité du langage humain soit appuyée par des données indiquant l'absence de telles caractéristiques chez les autres espèces. Selon les auteurs qui ont analysé la littérature, La FLB serait partagée par de nombreuses espèces d’animaux (vertébrés), mais seule la faculté du langage au sens strict (et donc la récursivité) est une spécificité de l'espèce humaine. Sous cette hypothèse, la FLN pourrait constituer une adaptation permettant l’émergence du langage humain. De plus, les auteurs prônent un rapprochement entre les linguistes et les biologistes sur cette question du langage.

Dans une étude effectuée en 2008 par Arnold et Zuberbühler[7] sur des espèces de primates, les auteurs mettent en évidence l'existent de plusieurs vocalisations exprimant des informations différentes et dont les primates modifient le sens lorsqu’ils les combinent. Ces combinaisons ne semblent pas aléatoires et illustrent, selon les auteurs, la présence de règles syntaxiques et de relations sémantiques entre les vocalisations. De surcroît, les femelles du groupe sont capables d’identifier le mâle émettant les vocalisations comme appartenant ou pas à leur groupe, ce qui implique une reconnaissance des individus grâce des aux spécificités des sons émis.

Ouatara et al. en 2009[8][9] ont réalisé deux papiers sur une espèce de primate qui semblent montrer l’existence de similarités avec le langage humain. Ils mettent en évidence l’utilisation de suffixe qui change le sens de certaines vocalisations. Ils montrent également l’existence de règles syntaxiques qui permettent aux cercopithèques de combiner des vocalisations dans un ordre précis. L'ajout de suffixes et les combinaisons de vocalisation permettent la formation d'un grand nombre d'expressions et augmentent considérablement le nombre d'informations transmises à l'aide d'un nombre limité de vocalisations. Ces études mettent ainsi en évidence la présence de syntaxe et de sémantique chez cette espèce de primate qui formerait une protosyntaxe et le début d'un langage. Le langage humain reste cependant plus complexe et infiniment plus varié que ce que l’on observe chez cette espèce.

Dans une étude de 2011, les travaux de Abe et Watanabe[10] semblent montrer que les pinsons sont capables de distinguer des modifications de la syntaxe, même subtiles. En effet, en passant des “phrases” grammaticalement correctes ou non, les oiseaux ne répondaient qu’à des phrases grammaticalement correctes et cela même si les “sons” étaient tous présents et seulement arrangés dans un mauvais ordre. De plus, pour des oiseaux isolés depuis un long moment et qui n’arrivaient pas à détecter l’erreur, cette capacité était rapidement restaurée lorsque l’oiseau était replacé dans un groupe. Il semblerait alors que l’apprentissage soit continu.

Un peu plus de 10 ans après la review de Hauser et al. (2002)[6], l'utilisation de la récursivité en tant que singularité du langage humain est remise en question par Bloomfield et al. (2013)[11]. En effet, dans la review “What birds have to say about language ?”, les auteurs ont une conclusion contraire en décortiquant plusieurs exemples semblant appuyé la présence de récursivité chez différentes espèces d'oiseaux.

Conclusion et ouverture
Comme peuvent le montrer ces différentes études, le débat sur l'existence d'un langage animal reste encore d'actualité. Depuis toujours, il s'agit de savoir s'il existe une différence de degré et/ou de nature entre les communications animales et le langage humain. Dès le début du siècle et la publication de l'article fondateur de Hauser et al. (2002)[6], les linguistes et biologistes ont commencés a se regrouper sur la question, laissant de coté leurs différents, afin de faire avancer le débat. Les études qui en ont découlé ont permis de définir des hypothèses qui ont pu être testées à l'aide de données fiables. Le débat a peu à peu glissé d'une différence de nature entre communications animales et langage humain vers une différence de degré d'expression de ce trait culturel, même si cette idée ne fait pas encore l’unanimité. Cette idée fait écho au texte publié il y a de cela presque 150 ans[12] où Charles Darwin terminait son paragraphe sur le sujet par faire affirmer que la différence entre le langage humain et ce que l'on observe chez les autres espèces était une différence de degré et non de nature.
Cependant, il existe de nombreux autres langages ne passant pas par des sonorités, dont la langue des signes chez l'Homme est le plus célèbre exemple. Comme l’écrit William T. Fitch de l’université de Vienne en Autriche, «le langage oral n'est qu'une des facettes du langage et peut-être pas la plus importante». Pourtant, la majorité des études se sont focalisées sur l'existence d'un langage oral dans le monde animal et il reste, ainsi, tout un pan de cette question à explorer. Peut-il exister un langage non humain passant par des gestes, des expressions faciales, des postures ? La majorité des primates sont déjà connus pour communiquer amplement grâce à ce type d’éléments et il existe des descriptions similaires chez de nombreuses autres espèces animales. Mais ces exemples représentent-ils une sorte de « langue des signes animale » ? Les animaux pourraient outre passer le fait de pouvoir réaliser un nombre de vocalisations limitées en diversifiant leurs modes de communications ou tout simplement en complexifiant leurs communications corporelles. Sous cette hypothèse, l’espèce humaine pourrait s’être principalement spécialisée dans la communication orale et ainsi aurait développé l’immense complexité et efficacité que l’on connaît au langage oral humain. Mais peut-on exprimer une infinité d’expressions à l’aide d’un tel langage ? Comment détecter la complexité d’un tel langage corporel si cette dernière est composée un ensemble de postures, de regards ou d'expressions faciales ? Étudier la question du langage sous cet angle pose encore de nombreux problèmes, mais laisse de belles perceptive à l'étude de la communication ou du langage animal...

Compléments:
Émission de radio en relation avec ce sujet:
La tête au carré - L'origine du langage Point de vue de linguistes
Sur les épaules de Darwin - Aux origines du langage Point de vue de biologistes

Vidéo:
Ma Langue dans Ta Poche - Les animaux sont-ils doués de langage?

Publiée il y a plus de 10 ans par Léo Pierre.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 12 références.

Les animaux ont-ils un langage ?
Pour  ou  Contre ?



Qu'est ce que les oiseaux ont a nous dire à propos du langage ?

Review - 2013 - Nature Neuroscience
What birds have to say about language ?
Tiffany C Bloomfield, Timothy Q Gentner, Daniel Margoliash

Les oiseaux chanteurs possèdent la capacité spontanée à discriminer règles syntaxiques

Article - 2011 - Nature Neuroscience
Songbirds possess the spontaneous ability to discriminate syntactic rules
Kentaro Abe et Dai Watanabe

Les Mones de Campell concatènent leurs vocalisations afin d'obtenir des séquences dépendantes d'un contexte spécifique.

Article - 2009 - Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS)
Campbell’s monkeys concatenate vocalizations into context-specific call sequences
Karim Ouattara, Alban Lemasson, and Klaus Züberbuhler

Les Mones de Campbell utilisent une affixation afin de modifier le sens de leurs vocalisations

Article - 2009 - PLoS One
Campbell’s Monkeys Use Affixation to Alter Call Meaning
Karim Ouattara, Alban Lemasson, and Klaus Zuberbühler

Des combinaisons d'appels vocaux significatives chez les primates non-humains

Article - 2008 - Current Biology
Meaningful call combinations in a non-human primate
Kate Arnold, Klaus Zuberbühler

La faculté du langage: Qu'est ce que c'est ? Qui la possède ? Et comment a-elle évoluée?

Review - 2002 - Science
The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?
Marc D. Hauser, Noam Chomsky, and W. Tecumseh Fitch

Les compétences grammaticales des dauphins

Review - 1999 - Animal Learning & Behavior
The dolphin’s grammatical competency : Comments on Kako
LOUIS M. HERMAN and ROBERT K. UYEY AMA

L'innovation cognitive dans des communautés hybrides homme/animal de partage de sens, d'intérêts et d'affects

Review - 1998 - Intellectica
L'innovation cognitive dans des communautés hybrides homme/animal de partage de sens, d'intérêts et d'affects
Dominique LESTEL

Un singe peut-il faire une phrase?

Article - 1979 - Science
Can an ape create a sentence?
Terrace, H.S.; Petitto, L.A.; Sanders, R.J.; Bever, T.G.

Problème de linguistique générale 1

Livre - 1966 - Gallimard
Communication animale et langage humain
E.Benveniste