Introduction
Suite à ses recherches sur Mars et en observant le déséquilibre thermodynamique de l’atmosphère terrestre (présence simultanée de CH4 et d’O2), James Lovelock proposa le premier l’Hypothèse Gaïa (HG) avec Lynn Marguilis en 1972. Pour eux, ce déséquilibre est causé et entretenu par l’action des organismes, responsables d’une régulation de l’atmosphère. Lovelock va plus loin lorsqu’il imagine “Gaia” pour expliquer la persistance de la vie. Il définit initialement “Gaia” comme “l’ensemble des organismes qui constituent la biosphère pouvant agir comme une seule entité pour réguler la composition chimique, le pH et peut-être aussi le climat.” (Lovelock et al., 1973).
À ses débuts, “Gaia” était décrite métaphoriquement comme un “superorganisme” pour signifier un couplage étroit entre les organismes et l’environnement à l’échelle globale. L’HG propose que la biosphère et l’environnement abiotique co-évoluent au sein d’un système d’autorégulation, la vie étant capable de maintenir les conditions qui lui sont favorables au cours du temps. Cette forme de l’HG a été fortement critiquée et accusée de reposer sur des bases non-scientifiques, car elle semblait prêter une intention à la vie et a pu susciter des fantasmes au sein des “nouvelles religiosités” (e.g. New Age). Suite à ces critiques, la métaphore du superorganisme a été progressivement abandonnée par les promoteurs de l’HG, bien que le nom “Gaia” continue de susciter de la méfiance dans le milieu scientifique (Moody, 2011). Dans sa forme actuelle, l’HG se concentre sur les rétroactions capables d’augmenter la stabilité du système biosphère-atmosphère c’est à dire sa résilience. Cependant, l’HG demeure critiquée jusqu’à nos jours pour l’absence de mécanismes testables qui lui sont spécifiques, et pour une incompatibilité avec la sélection naturelle d’après des évolutionnistes connus tels Stephen Jay Gould et Richard Dawkins.
Notre travail se concentre sur 3 aspects de l’HG que nous allons présenter ici : la formulation, les mécanismes impliqués et le lien avec la sélection naturelle.
I) Le problème de définition du cadre de l’HG.
La première difficulté rencontrée avec l’HG concerne les imprécisions derrière sa formulation. Notamment, elle n'explicite pas les conditions environnementales “favorables à la vie”. Des bactéries jusqu’aux organismes les plus complexes, les conditions “favorables” ne sont pas nécessairement les mêmes. Il est donc difficile de définir des conditions favorables à l’ensemble des organismes (Kirchner, 2002). Les multiples interprétations possibles de l’HG ont conduit à une diversité de formulations. Comme le rappelle Kirchner (2002), certaines ne font que reprendre des mécanismes déjà connus comme l’impact des organismes sur leur environnement ou la co-évolution entre les organismes et l’environnement. Les premières versions décrivaient métaphoriquement la Terre comme un superorganisme capable de s’autoréguler et de se stabiliser pour son propre bénéfice. Or l’emploi de métaphores en science n’est utile que dans la mesure où elle apporte un éclaircissement sur un mécanisme spécifique, ce qui n’est pas le cas avec l’HG. L’image du superorganisme semble n’apporter que davantage de confusion à l’HG.
Dans la controverse sur Gaïa, certains chercheurs parlent de “Théorie Gaïa” (Lenton & Wilkinson, 2003; Volk, 2003), d’autres utilisent les termes “Hypothèse Gaïa” (Moody, 2012; Nielsen & Ditlevsen, 2009). Une théorie est un ensemble de principes, de lois, visant à décrire et expliquer un ensemble de faits. Une hypothèse est une explication possible à une question. À l’heure actuelle, il serait plus juste de considérer Gaïa comme une hypothèse car les différents mécanismes qu’elle implique sont encore trop vagues ou difficilement testables (Kirchner, 1989). Les promoteurs de l’HG ont fourni des observations qui peuvent suggérer l’existence de mécanismes en faveur de Gaïa mais les observations ne remplacent pas les mécanismes. Autrement, on risque de tomber dans la tautologie. Par exemple, Lovelock observe que les conditions environnementales sur Terre apparaissent favorables à la vie (par rapport à une planète abiotique) et conclut que les organismes vivants ont modifié ces conditions d’une façon qui leur est favorable. Or, les organismes sont contraints de s’adapter à leur environnement pour persister, donc on aura logiquement des conditions qui paraissent remarquablement bien ajustées aux organismes (Kirchner, 2002).
Enfin, la mise en place d’un cadre commun pour l’HG se heurte au faible effectif des chercheurs qui s’y intéressent. Ce sont souvent les mêmes chercheurs qui écrivent les articles sur ce sujet et se citent les uns les autres. De plus, certains auteurs continuent de se référer à des versions anciennes de l’HG.
II) La stabilisation de l’environnement par la biosphère.
Bien que l’on puisse reprocher aux partisans de l’HG de ne pas fournir de mécanismes testables spécifiques à l’hypothèse (Kirchner, 2002), d’autres mécanismes décrivant les interactions biosphère-atmosphère reconnus par la communauté scientifique peuvent l’appuyer. Il a été montré que les organismes étaient capables de modifier leur environnement abiotique (dont l’atmosphère) avec un effet retour ou “rétroaction” de l’environnement sur les organismes. Une rétroaction positive amplifie l’effet des organismes sur l’environnement (emballement du système) tandis qu’une rétroaction négative diminue cet effet (stabilisation du système). L’HG s’appuie sur l’existence de rétroactions capables de stabiliser l’environnement global et en particulier l’atmosphère (Lenton & Wilkinson, 2003; Gillon, 2000). Gaïa serait “homéorhétique” et non homéostatique (le système tend à suivre une même trajectoire). Les vecteurs de ces rétroactions seraient les déchets métaboliques des organismes comme le CO2, l’O2 et le CH4 qui modifient la composition et les propriétés de l’atmosphère.
Le modèle Daisyworld initialement développé par Lovelock pour concilier l’HG et la sélection naturelle, donne un exemple de rétroaction stabilisatrice (Watson & Lovelock, 1983). Ce modèle permet de montrer de façon simplifiée que les organismes sont susceptibles de réaliser une stabilisation de leur environnement via des mécanismes de rétroaction. Pour Kirchner (2002), ce modèle ne fait que monter une possibilité théorique éloignée de la réalité. Néanmoins, un modèle est nécessairement une simplification de la réalité et en dépit de toutes les critiques faites à Daisyworld, celui-ci demeure pertinent pour tester l’HG (Dutreuil, 2013).
Pour Lenton et Wilkinson, la stabilisation de l’environnement et le maintien dans des conditions favorables à la vie dépendrait à la fois de rétroactions négatives et positives (Lenton & Wilkinson, 2003). Les rétroactions positives domineraient lors des périodes de transition climatique instables tandis que les rétroactions négatives domineraient sur de longues périodes stables. Lenton et Wilkinson suggèrent que ces différences d’échelles de temps entre réactions positives et négatives pourraient expliquer les cycles de glaciation. Pour tester l’effet stabilisant de la vie, il faudrait prendre en compte une échelle de temps beaucoup plus grande que celle habituellement utilisée en écologie, car l’HG concerne l’histoire du vivant qui a débuté il y a 3.5 milliards d’années. Par conséquent, il n’est pas pertinent pour ces auteurs de se référer uniquement aux rétroactions impliquées dans le climat actuel pour tester l’HG.
Une autre approche de l’effet stabilisant des organismes sur l’environnement passerait par l’étude des cycles biogéochimiques. En comparaison à une planète abiotique, il a été montré que les cycles biogéochimiques sont accélérés (Lenton, 2002). La vitesse des cycles au sein d’une planète abritant la vie pourrait augmenter leur résistance et leur résilience et stabiliser en partie l’environnement abiotique. Pour Volk, l’avenir de l’HG passe par l’étude des cycles biogéochimiques et il suggère d’utiliser la vitesse des cycles pour tester l’HG (Volk, 2002).
De façon générale, promoteurs et opposants à l’HG reconnaissent un possible effet stabilisant de la biosphère sur le climat s’exprimant sur de longues échelles temporelles. Bien que des incompréhensions et des désaccords semblent persister sur la façon de tester cet effet et sur le ou les types de rétroactions impliquées, la difficulté majeure est de concilier l’HG au mécanisme de sélection naturelle.
III) Bénéfices globaux VS sélection naturelle
Pour qu’une régulation apparaisse à l’échelle globale, celle-ci doit être issue de la sélection naturelle. Aucune autre force évolutive ne peut mener à un tel processus. Ainsi, à l’origine de l’HG, certains chercheurs proposèrent que si un trait d’amélioration des conditions environnementales apparaissait chez un organisme alors ce trait serait favorisé par la sélection naturelle et se fixerait dans la population (Lenton, 1998; Kleidon, 2002). Cette tentative de concilier l’HG et la sélection naturelle a été vivement critiquée par les évolutionnistes qui expliquèrent que seule l’augmentation de la fitness individuelle, et non pas globale, pouvait mener la sélection naturelle à fixer un tel caractère (Kirchner, 2002). En réponse à cette critique Watson et Lovelock développèrent le modèle Daisyworld (Watson & Lovelock, 1983). Le modèle démontre la possibilité que la sélection amène à une régulation planétaire, lorsque celle-ci passe par l’amélioration de la fitness des individus. Dans le modèle, la couleur des fleurs n’est pas sélectionnée en fonction du bénéfice global (température stable) mais parce que ce bénéfice coïncide avec un avantage reproductif des individus (Stalley, 2002; Sugimoto, 2002). Cependant un autre problème évolutif pouvait s’opposer à l’émergence de la régulation : les individus qui “améliorent” l’environnement doivent payer un coût physiologique en contrepartie. Dans ce contexte, n’importe quel individu “tricheur” (de la même espèce mais n’améliorant pas l’environnement) pourrait profiter des améliorations sans en payer le coût. À terme, on s’attend à ce que cette stratégie envahisse la population et que la régulation s’effondre. Pour répondre à cette observation on développa un phénotype tricheur dans le modèle Daisyworld et malgré cela la régulation fut maintenue (Lovelock, 1989).
Ces modèles montrèrent que la sélection naturelle peut conduire à une régulation globale de l’environnement. Néanmoins, aucun exemple réel de régulation découlant de la sélection n’a été trouvé. Pour Kirchner (2002) et Volk (2003), la régulation ne peut découler qu'indirectement de la sélection naturelle via des “sous-produits”. Les sous-produits peuvent être des déchets métaboliques (e.g. O2, CO2) ou des composés métaboliques produits à des fins particulières ayant des conséquences supplémentaires sur l’environnement. Ces sous-produits dépendent de la sélection naturelle car ils sont issus de processus physiologiques sélectionnés. Mais les modifications de l’environnement dont ils sont responsables ne sont pas elles-même sous sélection (Free & Barton, 2007). La régulation environnementale serait sous sélection indirecte (Lenton, 1998; Volk, 2003). Ce cadre permet de comprendre les conditions d’évolution de la régulation globale et, en absence de coût, supprime le problème du phénotype tricheur.
Comme présenté dans la partie précédente, la régulation biosphère-atmosphère reposerait sur des boucles de rétroaction positives et négatives. Au regard de la sélection naturelle, ces boucles ne peuvent se mettre en place que par l’intermédiaire de sous-produits de la sélection. Ainsi une explication évolutivement crédible de l’HG émerge.
Conclusion
Depuis sa formulation, l’HG a été progressivement affinée pour tenir compte de diverses critiques (Baerlocher, 1990). Le modèle Daisyworld a également subi des transformations et peut être un outil pertinent pour tester l’HG. Néanmoins l’HG demeure assez marginale parmi les écologues et n’est pas encore en mesure de fournir un cadre commun de réflexion scientifique avec des mécanismes spécifiques tenus pour acquis. L’HG manque de preuves tangibles et les mécanismes qu’elle implique sont encore vagues. Nous ne sommes pas à une véritable “Théorie Gaïa”. Pourtant, certains détracteurs comme Kirchner et Volk reconnaissent l’intérêt de l’HG, malgré ses limites qui ne permettent pas à l’heure actuelle de trancher sur la question du maintien de la vie. L’HG ouvre un important champ de recherche (comme l’atteste l’émergence de l’Earth System Science) mais semble finalement se heurter à la complexité du système qu’elle appréhende.
Les êtres vivants améliorent-ils en leur faveur les conditions environnementales à la surface de la Terre ? L'Hypothèse Gaïa.
Devant la complexité du changement climatique, il devient nécessaire de penser le système-Terre à travers différentes composantes : atmosphère, hydrosphère, lithosphère et biosphère. Des disciplines jeunes comme la climatologie, l'écologie globale ou la « Earth System Science » permettent d'étudier cette complexité. L'enjeu étant de pouvoir anticiper le changement climatique, de s'y adapter et si possible de l'atténuer.
Selon l’hypothèse Gaia, formulée par James Lovelock (1970) et reprise par certains scientifiques comme Lynn Margulis (théorie endosymbiotique), la Terre peut être vue comme « un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plus de trois milliards d'années en harmonie avec la vie ». En effet, il a été montré que des organismes vivants étaient impliqués dans la régulation du climat (e.g. phytoplancton via les DMS, hypothèse CLAW) et donc dans son maintient dans un état relativement stable. Aujourd’hui, l’existence de mécanismes globaux où la biosphère joue un rôle dans la régulation du climat n’est pas remise en cause.
Néanmoins l’idée que la vie - comme ensemble des êtres vivants - tende à maintenir au cours du temps les conditions qui lui sont favorables en modifiant son environnement et par des processus d’autorégulation à l’échelle globale demeure controversée. Pour J. Lovelock, les mécanismes de régulation de Gaia sont issus d'une éco-évolution impliquant simultanément l'évolution du milieu géophysique et l'évolution des organismes vivants.
L’hypothèse Gaia est principalement critiquée pour son cadre épistémologique mal défini (J. Kirchner) et à cause du fait que la sélection naturelle ne permette pas de conclure à l’existence d’une forme d’altruisme des espèces à l’échelle globale favorisant leurs conditions d’existence (R. Dawkins, W. Ford Doolittle, S.J. Gould).
Enfin, J. Lovelock est accusé de faire reposer sa théorie sur une base non-scientifique (concept religieux de la « Terre-Mère » d’une part et de « finalité » dans le vivant d’autre part).
Si l'on admet l'hypothèse Gaia, d'une part celle-ci remet fortement en cause la légitimité de la surexploitation de la planète par l'homme sur le plan éthique, et d'autre part sur le plan scientifique, l'introduction de processus « gaiens » pourrait opérer un changement de paradigme dans les sciences de l'écologie et de l'évolution et ouvrir de nouveaux champs d'application (e.g. Géo-ingénirie pour « guérir » la Terre).
Publiée il y a plus de 9 ans par A. Defossez.Dernière modification il y a plus de 9 ans.