Introduction
Une aire marine protégée (AMP) est une zone spatialement délimitée dans un environnement marin, gérée entièrement ou en partie pour conserver la biodiversité. Aujourd'hui, plus de 9000 AMP ont été mises en place, couvrant uniquement 2.65% de la surface totale des océans (Fidler et al., 2017). Leur nombre considérable reflète les menaces croissantes liées aux pressions d'origines anthropiques telles que la surexploitation, la pollution, ou encore l'acidification des océans (Jones et al., 2004). Cependant, leurs faibles proportions, et leurs capacités à remplir leurs objectifs de protection et de maintien de la biodiversité restent ambigües. Par conséquent, avec les pressions anthropiques croissantes, il semble important de savoir si :1) globalement, les AMP sont efficaces, et 2) nous devons maintenir ou repenser les AMP.
1. Une efficacité variable des AMP
a) Pertinence géographique des AMP
Dans cette première partie, nous allons étudier la pertinence géographique des AMP. En méditerranée, les hot-spots de diversité phylogénétique (côte sud-ouest) et fonctionnelle (côte est-africaine) présentent peu d'AMP réduisant ainsi le potentiel des communautés à répondre aux conditions changeantes et à la pression de pêche (Mouillot et al., 2011). Une autre étude sur les lagunes a révélé que les AMP contiennent moins de 10% des aires de répartition d'espèces menacées (Davidson & Dulvy, 2017). Certaines biorégions et les corridors semblent aussi peu représentés au sein des AMP (Weeks et al., 2010). De plus, dans les régions polluées, il a été montré que les AMP n'empêchaient pas les polluants terrestres de parvenir jusqu’à l’environnement marin (Jamesona et al., 2002). C’est ce qui est observé aux Philippines, où le déclin des herbiers marins est dû à la pollution avec la déforestation, l’urbanisation et le développement de l’agriculture (Quiros et al., 2017). De même, elles ne seront pas forcément capables d'empêcher le déclin des coraux (blanchissement) face aux changements climatiques (Selig & Bruno, 2010) et ne semblent pas non plus avoir la capacité de tamponner les effets futurs des moussons concernant la conservation des écosystèmes d’herbiers (Aller et al., 2017).
Maintenant, nous allons aborder l'efficacité des AMP au sein d’un même contexte, que ce soit géographique ou au niveau de l’objet d’étude.
b) Efficacité variable au sein d’un même contexte
Aux Philippines, les AMP ne permettent pas le maintien des populations d'herbiers marins en déclin dus aux impacts anthropiques (Quiros et al., 2017), ni des coraux en déclin depuis 7 ans (Jones et al., 2004). Cependant, d’autres études montrent que les bénéfices des AMP sur la couverture corallienne peuvent s'observer à long terme (i.e. sur plusieurs décennies) (Huvenne et al., 2016 ; Selig & Bruno, 2010). Par exemple, dans les Caraïbes, la couverture corallienne a diminué pendant 14 ans après la mise en place de l’AMP, puis ensuite, a augmenté (Selig & Bruno, 2010). De plus, une autre étude aux Philippines a révélé une efficacité des AMP à conserver les populations de poissons (Fidler et al., 2017). Au sein d'une AMP Australienne, les résultats diffèrent selon l'objet d'étude: abondance d'espèces ou analyse sédimentaire (Winberg & Davis, 2014). En effet, la mise en place de l'AMP a eu un effet bénéfique sur la composition sédimentaire (augmentation en argile et limon) ainsi que sur l'abondance de 5 espèces d'invertébrés. Néanmoins, cette AMP ne semble pas efficace pour maintenir l'espèce ciblée à la base pour son intérêt économique, d'autant plus que sa mise en place a induit un fort déclin de deux espèces d’invertébrés. Il a également été montré que deux AMP voisines à Hawaï n'ont absolument pas la même efficacité (Ortiz & Tissot, 2012). Le facteur pouvant expliquer cette différence est une taille de récif réduite, limitant les habitats disponibles pour les poissons, nous menant à notre deuxième partie sur les autres facteurs importants à prendre en compte afin d’évaluer l’efficacité des AMP.
2. Autres facteurs déterminants pour évaluer l’efficacité des AMP
Les AMP peuvent également différer en termes de taille et induire des résultats différents. Les AMP de petites superficies (<0.5 Km²) peuvent être limitées pour la protection des grands poissons mobiles, comme les Chondrichtyens ou les mérous (Davidson & Dulvy, 2017 ; Hamilton et al., 2011). Cependant, une exception à cette limite peut exister lorsque ces zones sont établies pour protéger des processus vitaux ou des stades de vie d'espèces vulnérables, comme les FSA (Hamilton et al., 2011). A l'inverse, Halpern et al., (2009) met en évidence que la taille des AMP n'a pas d'impact sur la conservation de la biodiversité.
A partir de données mondiales, Edgar et al., (2014) montrent que l’interdiction de la pêche est un facteur important étant donné que les AMP contiennent deux fois plus d’espèces de poissons. Ces derniers sont également plus longs avec une biomasse plus significative, nettement marquée chez les requins par rapport aux zones pêchées. Gill et al., (2017) appuient cet argument en montrant que la biomasse des populations de poissons est plus importante quand la pêche est strictement interdite. En outre, la taille efficace est un paramètre important pour évaluer l’efficacité des AMP, tel que nous le démontre la population des requins des Galapagos (Pazmiño et al., 2017). La taille efficace de cette population (i.e. 200 individus) est nettement inférieure à la taille nécessaire à sa viabilité à long terme (i.e taille efficace attendue de 500 individus). Il semble à priori que cette AMP ne permette pas de préserver la diversité génétique de cette espèce et donc de la maintenir à long terme. D’autres facteurs peuvent permettre de déterminer l’efficacité des AMP tels que les changements d’abondance (Jones et al., 2004), de diversité taxonomique, fonctionnelle, phylogénétique (Mouillot et al., 2011), génétique, de structures d’âge et de taille (Edgar et al., 2014), et des variations au sein des zones de reproduction (FSA) et de dispersion (Green et al., 2015 ; Hamilton et al., 2011).
D'un point de vue général, Gill et al. (2017) ont montré dans une étude sur 218 AMP réparties sur tout le globe que 71% de celles-ci ont un impact positif sur les populations de poissons (i.e. sur la biomasse), mais beaucoup n'atteignent pas les seuils de gestion désirés. De plus, l’efficacité des AMP ne s’étend pas que dans ses délimitations : elles permettraient d’augmenter la densité des populations dans les zones de pêche adjacentes, via un phénomène de débordement (Gell & Roberts, 2003 ; Halpern et al., 2009).
Suite à ces constats, nous en venons donc à cette dernière partie reprenant la question suivante : faut-il maintenir ou repenser les AMP.
3. Devons-nous repenser les aires marines protégées?
La répartition des AMP devrait prioritairement regrouper les zones de hotspots de biodiversité (Mouillot et al., 2011) et intégrer des biorégions ainsi que les corridors (Weeks et al., 2010). De nouveaux plans de gestion devraient inclure une fraction plus élevée des zones de non-prélèvement strictes (Davidson & Dulvy, 2017). Par ailleurs, pour être efficaces, les AMP devraient au préalable identifier et délimiter les habitats essentiels aux différents stades de vie des individus appartenant aux espèces menacées (Weeks et al., 2010 ; Ortiz & Tissot, 2012). Les impacts potentiels du changement climatique : les conditions physico-chimiques ainsi que les activités anthropiques à large échelle (e.g pêche commerciale) (Pazmiño et al., 2017; Selig & Bruno, 2010) ; (Jones et al., 2004 ; Boersma & Parrish, 1999) ne sont pas assez prises en compte, bien qu’il soit très difficile, voire impossible, de contrôler les paramètres (Jamesona et al., 2002).
Certaines études préconisent d’augmenter la taille des AMP en développant notamment les AMP de taille intermédiaire (10-100 km²) afin d’être représentatif de la biodiversité marine et de protéger la dispersion des larves (Weeks et al., 2010). Les grandes réserves amélioreraient la persistance des grandes populations en augmentant leur protection. A l’inverse les réserves plus petites sont recommandées pour la gestion des pêcheries, car elles protègent certaines espèces et permettent l'exportation d'adultes et de larves vers les zones pêchées via un processus de débordement (Gell & Roberts, 2003 ; Halpern et al., 2009 ; Green et al., 2015). La taille des réserves marines devrait être déterminée selon divers objectifs de gestion, le domaine vital des adultes et des juvéniles d'espèces focales, ainsi que la distribution des individus les uns par rapport aux autres (Green et al., 2015).
De plus, la notion de taille efficace des populations menacées est très peu étudiée alors que c’est une information essentielle pour évaluer la viabilité des populations (Pazmiño et al., 2017). La taille des poissons associée à une certaine longueur, est également à prendre en compte. Si la taille moyenne des poissons diminue, des changements démographiques seront potentiellement indiscernables, jusqu’à ce que la taille soit inférieure à celle nécessaire pour la reproduction (Edgar et al., 2014). De plus, il faudrait tenir compte de toutes les composantes de la biodiversité notamment de la diversité phylogénétique et de la diversité fonctionnelle. En effet, ces dernières ne chevauchent pas toujours la diversité taxonomique qui est en partie utilisée pour définir l’emplacement d’une AMP (Mouillot et al., 2011). D'autres paramètres, tels que les courants marins et les caractéristiques larvaires des espèces sont également importants à considérer pour la conservation de la biodiversité (Weeks et al., 2010).
Les AMP sur un plan global ont 5 caractéristiques clés permettant d’augmenter leur efficacité : le degré de pêche autorisé dans l’AMP, le niveau d'application, son âge, sa taille et la présence d'un habitat continu permettant le déplacement sans contrainte du poisson à travers les limites de la AMP (Edgar et al., 2014). Enfin, Gill et al., (2017) mettent également en évidence un impact positif sur la biodiversité dans 71% des AMP. Néanmoins, une grande proportion n’ont pas de gestions efficaces, or l’efficacité d’une AMP dépend de sa gestion ; il ne sert à rien d’augmenter le nombre d’AMP si les investissements ne sont pas rehaussés au préalable. Toutefois, les stratégies de conservation du littoral s'avèrent autant, si ce n'est plus importantes que les AMP pour maintenir l'abondance des herbiers tropicaux et la richesse des espèces (Quiros et al., 2017).
Conclusion
A l’heure actuelle, il semble que l’efficacité des AMP soit encore débattue, avec des impacts aussi bien positifs que négatifs, mais qui de manière générale varie selon l’objet d’étude. En effet, les AMP sont établies à partir de quelques paramètres en omettant d’autres facteurs essentiels à la conservation de la biodiversité et de l'écosystème. Cependant, la connaissance de ces facteurs est parfois limitée, et certains ne sont peut-être pas encore identifiés. In fine, dans un contexte de changements climatiques et de pressions anthropiques croissantes, il devient essentiel de développer les recherches sur ce sujet afin de combiner des méthodes pertinentes pour la gestion et la conservation de la biodiversité marine.