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I. Introduction

Les changements climatiques actuels ont un impact majeur et avéré sur les écosystèmes. Notamment, un déplacement des niches climatiques de nombreuses espèces vers les pôles et altitudes plus élevées est attendu (Hoegh-Guldberg et al., 2008). Aux vues de ces prédictions, un nombre important d’espèces seraient en danger d’extinction dans les décennies à venir. C’est pourquoi une partie de la communauté scientifique estime qu’un changement fondamental des politiques de conservation est nécessaire. Ces derniers proposent de concentrer les efforts non plus sur la restauration et la sauvegarde des écosystèmes, mais sur le maintien de la biodiversité globale et des fonctions écosystémiques. Dans cette optique, une nouvelle méthode est très activement discutée depuis une dizaine d’années dans la littérature : la colonisation assistée (CA) (également appelée migration assistée ou relocalisation gérée). Présentée comme une stratégie d'adaptation au changement climatique, elle est à l’encontre des approches conventionnelles et consiste à déplacer intentionnellement des espèces, des populations ou des génotypes vers un emplacement en dehors de la distribution historique connue (Richadson et al., 2009). Bien que bénéficiant d’un soutien important, cette méthode reste très controversée et a engendré de nombreux débats, mettant en avant un panel non négligeables de risques qui sont estimés comme trop importants par un certains nombre de chercheurs.
Cette synthèse propose une analyse globale de cette controverse, en reprenant et comparant les principaux arguments de chaque partie. Différentes tentatives ou expérimentations de CA ainsi que des reviews d’opinions ont été analysées, afin de comprendre le fonctionnement d’une telle stratégie.

II. La colonisation assistée : une méthode nécessaire et envisageable

A. Pour qui et pour quoi ?

Le déplacement des niches climatiques vers les pôles et altitudes plus élevées impose un rythme qui ne permet pas à toutes les espèces de migrer assez rapidement pour rester dans leur niche mobile, ce qui pourrait entraîner des effondrements et extinction de populations. Ce cas de figure est aggravé dans les paysages à dominante humaine qui peuvent perturber, voire bloquer, le mouvement des espèces (i.e. fragmentation du paysage), mais également pour des espèces faisant face à des barrières naturelles (i.e. espèces montagnardes) (Hoegh-Guldberg et al., 2008). De plus, les changements climatiques engendrent des perturbations dans le fonctionnement des écosystèmes (Lunt et al., 2013). De façon générale, la CA est un concept de conservation qui gagne en crédibilité comme solution à ces différents problèmes. Cependant, les partisans de la colonisation assistée insistent sur le fait que cette technique est applicable et envisageable seulement pour des espèces bien précises, et que sa généralisation n’est pas l’objectif (Thomas, 2011).

B. Etudes empiriques

  1. Espèces animales
    Bien que le débat soit ouvert depuis de nombreuses années, il existe à l’heure actuelle très peu d’études empiriques sur la colonisation assistée. L’une des plus citées est celle réalisée par Willis et al. 2008 sur des papillons britanniques. L’étude avait pour objectif de prouver théoriquement la viabilité d’une telle technique, et s’avère être un succès. Bien que les conditions expérimentales aient été particulièrement idéales, elle a le mérite de présenter l’un des rares exemples de colonisation assistée réussie sur le terrain, argument de taille pour les partisans de cette méthode de conservation.
    L’écosystème aquatique est également impacté par le changement climatique, ce qui mène à une population appauvrit menaçant alors le rendement et la durabilité de la pêche. Dans ce contexte, Green et al. (2010) ont expérimenté la translocation des homards (issus de la pêcherie commerciale). Bien que 30 % des femelles aient suspendu la reproduction pendant une saison, la production d'œufs s'est nettement améliorée d'environ 35 000 œufs de plus que sur le site source la première année. Les objectifs ont donc été atteint avec un doublement de la population de homards deux ans après la transplantation.

  2. Espèces végétales
    Schreiber et al. (2013) ont expérimenté la CA sur le peuplier faux tremble dont la performance de croissance diminuée dans son air de répartition actuelle mais dont le déplacement vers le Nord pouvait augmenter les risques de dommages liés au gel. Finalement, il semblerait que les avantages de la croissance l'emportent sur les risques potentiels pour la survie associés à un déplacement vers le nord. Ainsi, les prescriptions de CA auraient un potentiel considérable pour améliorer la productivité des forêts.
    De la même façon, Liu et al. (2012) ont étudié la survie d’orchidées transloquées en intégrant l’évaluation de différents impacts dans le nouvel environnement. La capacité des orchidées à survivre à des défis environnementaux extrêmes semble indiquer que la colonisation assistée pourrait également être envisagée pour les nombreuses orchidées en voie de disparition en raison du changement climatique.

C. Une solution inévitable ?
Thomas (2011) propose un avis tranché sur la colonisation assistée, qui serait selon lui actuellement l’unique solution viable si l’on veut réduire au maximum la perte de richesse spécifique. L’argument avancé étant qu’au vu de la vitesse des changements climatiques, il semble insensé de se baser sur les aires de répartition ancestrales. De plus, les industriels risquent de réaliser des translocations d’espèces à intérêts économiques, que la stratégie ai été validée ou non par le corps scientifique. Dans ce contexte, les espèces aux grandes capacités de dispersion vont être largement favorisées dans le futur, et la richesse spécifique s’en verra diminuée.

III. Colonisation assistée : une idée dangereuse et illusoire

A. Risques associés

Au vu des arguments apportés dans la première partie, la colonisation assistée semble être une solution pour maintenir au mieux la biodiversité globale et les fonctions écosystémiques. Cependant, une partie de la communauté scientifique s'oppose plus ou moins fermement à cette méthode, qui comporte de nombreux risques. Ainsi, ils mettent en gardent contre l’engouement autour de la colonisation assistée, qui pourrait avoir des effets délétères voire irréversibles sur le vivant et les écosystèmes, et donc desservir la conservation (Riccardi et Simberloff, 2009). C’est par exemple l’avis de Lunt et al. 2013, qui rappellent que les connaissances actuelles ne permettent pas une évaluation fiable de tous les risques potentiels. En effet, dans de nombreux cas d’introductions volontaires ou involontaires, les translocations se sont soldées par des invasions biologiques, ayant eu de graves effets sur les cycles fondamentaux ou les interactions interspécifiques (Riccardi et Simberloff, 2009). Il est également possible que les organismes introduits soient porteurs de maladies et de parasites, ou bien qu’ils altèrent la structure génétique et les systèmes de reproduction des populations locales (Hoegh-Guldberg et al., 2008). Ces risques étant augmentés lorsque les espèces assistées traversent des barrières biogéographiques. Nous savons également que les espèces qui ont des rôles écologiques majeurs sont probablement plus risquées à déplacer que celles dont le rôle est largement redondant avec celui des autres espèces. La question du rôle écologique est compliquée par le fait que l'abondance des espèces, et donc la force de leur rôle écologique, peuvent changer dramatiquement au fil du temps et de l'espace (Hunter, 2007).
De plus, d’autres scientifiques estiment qu'une telle méthode doit obligatoirement prendre en compte des facteurs moteurs de l'adaptation locale, comme le sol ou interactions biotiques (Bucharova, 2016). L'une des questions clés de la restauration du fonctionnement des écosystèmes est également le choix de semences pour restaurer les communautés végétales. Certains pensent qu’il faut privilégier les espèces locales et indigènes tandis que d’autres pensent que les plantes locales ne sont pas adaptées aux climats prédits par le changement climatique et, par conséquent, qu’elles pourraient ne pas atteindre les objectifs de restauration (Bucharova, 2016).
Ces diverses raisons font que la colonisation assistée semble être une technique trop imprévisible par rapport au pouvoir prédictif actuel.

B. Etudes empiriques

Pour atténuer les conséquences des changements climatiques sur l’écosystème, une migration assistée a été proposée (Montwé et al., 2018) impliquant une modification dans la composition génétique des populations d’arbres (pin tordu latifolié) en déplaçant le matériel semencier vers les régions climatiques où elles devraient être mieux adaptées. Cette étude consistait à analyser les dommages causés par le gel, ce qui représentera à l’avenir un risque conséquent. Les résultats ont montré une hétérogénéité face à la sensibilité au froid chez les espèces testées, induisant un retard de croissance. La CA n’a donc pas été satisfaisante, concluant que l'adaptation au froid doit rester une considération importante lors de la mise en œuvre des transferts de semences conçus pour atténuer les effets néfastes du changement climatique (Green et al., 2010).

C. Une controverse uniquement scientifique ?

Outre la dimension scientifique, la controverse autour de la colonisation assistée est également largement sous-tendue par des opinions divergentes sur les politiques de conservation en elle- même. Fazey et Fischer (2009) expose par exemple des arguments plus socio écologiques pour appuyer les propos de Riccardi et Simberloff (2009). Ainsi, il semblerait que la colonisation assistée ne serve qu’à gagner du temps et repousser le problème. En effet, cette stratégie traite les symptômes du changement climatique mais ne s’attaque pas aux causes. De plus, si la fragmentation des habitats n’est pas stoppée en parallèle, cette technique pourrait entraîner un feedback positif et deviendrait alors la seule et unique solution.

IV. Perspectives et conclusion

La colonisation assistée est un sujet qui reste donc très débattu, et qui n’a pas réellement débouché sur des compromis malgré l’abondance de littérature. Notamment, cette stratégie n’a été tenté que très peu de fois et encore moins évaluée, ce qui en fait un débat somme toute très hypothétique. Malgré tout, une étude récente exposant les avis d’experts a montré que 46% de la communauté scientifique était favorable à l’inclusion de cette technique comme outils de conservation (Javeline et al., 2015). Les experts de chaque groupe taxonomique sont tout de même généralement en désaccord entre eux. La plupart des cas proposés à analyse et qui remportent le plus de votes favorables sont loin de pouvoir être complètement garanties dans la réalité.
Finalement, un certain nombre d’analyses tendent à démontrer que la colonisation assistée semble être une méthode envisageable, avec des réussites à l’appui (Schreiber et al., 2013, Liu et al., 2012, McLane et Aitken, 2012). Cependant, cette méthode complexe impose de s'intéresser de près aux risques potentiels associés que ce soit concernant le sol ou les réseaux trophiques, afin qu'aucune mesure ne perturbe l'équilibre des interactions biotiques. De par cette complexité, Hoegh-Guldberg et al. (2008), entre autres, ont proposé un cadre décisionnel afin d'aider à identifier les circonstances nécessitant des stratégies de conservation conventionnelles et celles nécessitant une action plus extrême tel que la colonisation assistée.
En conclusion, la littérature actuelle semble indiquer que cette méthode de conservation sera de plus en plus utilisé dans les années à venir, et ce même si la controverse persiste.

Publiée il y a plus de 6 ans par B. Brée et L. Boegly.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 15 références.