Fig. 1: Designs d'expériences d'évolution expérimentale pour explorer la contingence historique dans des expériences de jeu parallèle. [4]
Introduction
C’est au début du XXe siècle que le Schiste de Burgeiss est découvert par le paléontologue Charles Walcott. Celui-ci contenait de nombreux fossiles issus de la faune cambrienne qui ont intéressé de nombreux paléontologues. Parmi eux, Stephen Jay Gould, qui, à la suite de l’étude de ces fossiles publie le livre "Wonderful life: the Burgess Shale and the nature of history”[1] dans lequel il expose une théorie sur la répétabilité de l’évolution. Pour illustrer sa réflexion, il propose une expérience de pensée "replaying life’s tape" qui consiste à se demander quel serait le résultat si l'on rejouait l'histoire de la vie. Gould estime que les espèces disparues au cambrien étaient aussi bien adaptées à cette perturbation que celles y ayant survécu, et qu’ainsi, si cet événement était rejoué une composition différente d’organismes y survivrait et modifierait considérablement les résultats évolutifs (RE) suivants. Ainsi une infinité d’autres chemins évolutifs pourraient être empruntés au vu des nombreuses étapes intermédiaires dépendant du hasard. Si bien que le changement à l’une de ces étapes impacterait radicalement le RE. C’est ce qu’il appelle la contingence. Et estime donc que l’évolution de mêmes résultats est hautement improbable. Toutefois, Conway Morris a une vision contradictoire qu’il développe dans son livre "life’s solution : Inevitable Humans in a Lonely Universe"[2] en réponse à Gould. Au travers de nombreux exemples de convergence, il justifie l'inévitabilité de l’évolution de certains morphes dû aux forces déterministes qui entraînent la fixation d’adaptations similaires en réponse à de mêmes contraintes. Cette théorie lui permettant d’affirmer que si l’on rejouait l’histoire de la vie, des RE similaires finiraient par se développer.
Ainsi, les résultats évolutifs (RE) sont-ils prévisibles ou dépendent-ils d’événements hasardeux ?
I/ Les avancées et la vision actuelle du débat
a) Quels processus/conditions sont attribués à ces 2 théories
Les théories opposées défendues par Gould et Morris, respectivement la théorie de la contingence évolutive (ECT) et la vision robuste de la vie (RVL), ont, depuis, été grandement précisée[3][4][5]. L’ECT présente des RE très sensibles aux conditions de départ (contingence). Ces résultats, évolués de façon unique (idiosyncrasies), soutiennent l'ECT et sont dus à : i) des environnements uniques, ii) contingence ou faible sélection, iii) de multiples solutions à un même environnement, iv) des éléments historiques à l'origine de différences[3] .
La RVL présente des RE obtenus de manières répétées dans plusieurs scénarios évolutifs indépendants (convergences[6]) dus à des optimums adaptatifs similaires et/ou des propriétés structurelles dominantes. Ces convergences soutiennent la RVL et témoignent de i) la prévalence de la sélection naturelle et ii) que l'espace des formes possible est fini[3].
b) Quelles expérimentations permettent de le tester?
Gould regrettait que son expérience de pensée ne puisse être expérimentée. Mais la biologie évolutive moderne propose désormais des plans expérimentaux afin d’étudier le rôle de la contingence et du déterminisme[3][4][5]:
(i) L'évolution expérimentale consiste à placer plusieurs populations (identiques ou non) dans des conditions contrôlées (similaires ou légèrement différentes) et regarder l’évolution des résultats qui s’en suivent[7]. Certains modèles biologiques peuvent même être congelés et réutilisés ultérieurement permettant d’accéder à tout l’historique de l’évolution.
Trois type d’expériences découlant de ce modèle sont généralement utilisés. (a) "expérience de rejeu parallèle" : des populations clonales sont placées dans des conditions identiques Fig. 1a. (b) "expériences de rejeu analytique" où à partir de l’expérience (a) des individus congelés sont ramenés à la vie pour déterminer la probabilité de contingence d’un événement en particulier, afin de mettre en évidence certains changements critiques dans l’évolution Fig. 1b. (c) « expériences de différence historique », des populations clonales sont placées dans des conditions initiales similaires ou non au cours d’une première période « d‘accumulation de différences historiques » puis placées dans un nouvel environnement afin d’appréhender l’effet de l’histoire sur l’évolution ultérieure Fig. 1c-e [4].
(ii) Les études comparatives de lignées, permettent de travailler sur des espèces issues de milliers d’années d’évolutions et d’une adaptation à de larges gammes d’environnements, ils constituent ainsi une expérience grandeur nature. La quantification de RE convergents qui sont plus probables sous une RVL, par rapport aux idiosyncrasies qui sont plus probables sous l'ECT permettent alors d’estimer la répétabilité d’un système [4][5].
(iii) Les études de variation génétique apportent une vision plus fine des changements qui s’opèrent en identifiant les substitutions dans des gènes candidats ou dans des régions génomiques cibles à l’origine des changements phénotypiques impliqués dans l’adaptation.
Les nombreuses études indépendantes ont réalisé ces expérimentations et ont montré collectivement que les RE avaient une part variable de contingence et de répétabilité [4][5].
c) Un continuum entre déterminisme et contingence
Les études récentes s’accordent sur le rôle des deux théories, et considèrent désormais qu’il existe un continuum entre un domaine purement contingent et un entièrement robuste (répétable), les systèmes se trouvant généralement en un point intermédiaire[8]. En effet, des pressions écologiques similaires sont une condition nécessaire mais non suffisante pour l’évolution de résultats convergents : il peut y avoir différentes solutions ou phénotypes pour une même contrainte, les populations peuvent être coincées sur un pic qui ne soit pas un optimum global (séparés par une phase de maladaptation), ou ne pas parvenir à rejoindre l’optimum dû à des contraintes développementales, de la pléiotropie, ou de l’épistasie. Témoignant du rôle déterminant de la contingence dans les RE[3][4][5].
Toutefois, la part jouée entre la contingence et les forces déterministes varie d’un système à l’autre. En effet, elle est intimement liée au grain (nature du RE) et de la gamme modale (champ d’application). C’est pourquoi il est plus pertinent de déterminer le degré de répétabilité de différentes étapes de la vie indépendamment[3].
II/ Répétabilité des différentes étapes de la vie
a) L'origine de la vie
La chimie prébiotique a pour but de déterminer les différentes étapes qui ont conduit à la vie à partir des molécules prébiotiques présentes sur Terre à ce moment[9]. Elle cherche donc à expliquer l’apparition de l’ADN, de l’ARN, des protéines, enzymes, l’origine du code génétique ou encore la structure des protocellules[10]. Dans la théorie de la biogenèse par les minéraux, 2 visions s’opposent : i) déterministe : les origines de la vie comme une conséquence de plusieurs étapes de réactions chimiques et d’auto-assemblages moléculaires, (ii) contingente portant sur les caractéristiques physico-chimiques de planètes favorisant des réactions chimiques dans divers environnements[10]. Toutefois, certains chercheurs nuancent cette dichotomie et montrent que les réactions chimiques déterministes d’auto-assemblage, sont impactées par des forces contingentes (contrôle cinétique, la concentration initiale, l’autoréplication et l’homochiralité)[9]. Ainsi, certains estiment même que la vie aurait pu se former en remplaçant le carbone par du silice si les conditions avaient été légèrement différentes[11]
De plus, il est suggéré que la biogenèse puisse nécessiter une combinaison inhabituelle de conditions chimiques et physiques. En se basant sur le Large Number of Rare Event (LNRE), il devient évident que certaines réactions soient peu susceptible de se produire dans les conditions restreintes du laboratoire alors qu’elles seraient inévitables à une échelle planétaire[11].
b) La multicellularité
La transition évolutive des cellules individuelles aux formes de vie multicellulaires a permis d’accroître la complexité biologique et développer des fonctions spécifiques telles que la coopération entre cellules [12]. Il existe à ce jour, beaucoup de mécanismes permettant d’assurer la coopération de cellules constitutives dans la plupart des espèces multicellulaires existantes, cependant l’origine et le maintien de cette multicellularité sont deux problèmes évolutifs. En se basant sur des analyses expérimentales sur deux communautés de Pseudomonas fluorescens, les auteurs ont réussi à démontrer qu’il y avait un avantage certain et sélectif à former des groupes au sein de ces populations bactériennes. Ces analyses ont ainsi pu montrer une facilité et une répétabilité de cette transition évolutive. De plus, il semblerait qu’il existe des forces sélectives entraînant des transitions fréquentes vers une multicellularité indifférenciée[13].
c) La photosynthèse
Les processus de fixation du carbone autotrophe sont une étape fondamentale de la vie, et pourrait donc se manifester plusieurs fois sur Terre. La photosynthèse est un cas particulier d’autotrophie car elle exploite la lumière comme source d’énergie. Morris estimait que l’apparition de la photosynthèse était un résultat prévisible compte tenu des facteurs physiques, chimiques, biologiques et des conditions sur la Terre primitive[2]. Cependant la photosynthèse nécessite des conditions préalables telles que la présence de carbone inorganique, des formes de vie à base de carbone, ainsi que la présence de lumière. Toutefois, Rotschild estime que de fortes pressions sélectives pour les organismes phototrophes permettraient la répétition de ce scénario évolutif [14]. De plus, au sein des organismes photosynthétiques, il est possible d’observer un grand nombre de convergences vers des mécanismes de fixation de carbone C4 et CAM en réponse à des contraintes environnementales particulières. Ces organismes sont de bons modèles dans la compréhension de l’évolution répétée de phénotypes complexes et permettraient de mieux comprendre les processus à l’origine de l’évolution de ces traits. De plus, certains auteurs suggèrent que les modifications phénotypiques sont des étapes impactant le taux de répétabilité de chaque trajectoire évolutive et limitant la robustesse de ces phénomènes[15].
d) L'apparition de formes de vies intelligentes
Gould considérerait que la probabilité du développement d'organismes semblables aux êtres humains était très faible dans l'univers [1]. En effet, il existe une multitude d'alternatives évolutives qui ne conduiraient pas au développement d'un système nerveux similaire [2].
Au contraire, Morris suggère que notre existence révèle la présence d’une niche correspondant à nos caractères («intelligence», «socialité»), dès lors, la sélection naturelle sélectionnerait à nouveau des organismes avec ces traits [2]. Ainsi, l'apparition d'humanoïdes dans l'univers pourraient être très probable à cause de contraintes évolutives universelles mis en évidence par la convergence de capacités cognitives élevées chez différents taxons animaux (oiseaux, cétacés, primates). La nécessité d’interagir avec l'environnement pour l'utilisation d'outils chez certaines espèces amènerait à sélectionner des organes de préhension libres, et donc probablement accompagné par de la bipédie. Enfin, l'intelligence donnant un avantage évolutif, elle pourrait se développer par sélection jusqu'à arriver à des êtres similaires à l'Homme moderne [2].
III/Conclusion et perspectives
L’expérience de pensée initiée par Gould en 1989 a entraîné de nombreux débats sur la répétabilité des résultats évolutifs. Mais les études récentes s’accordent sur le rôle à la fois de la contingence et des forces déterministes dans les résultats évolutifs. La part jouée par ces deux éléments étant variables, il est désormais question de quantifier le degré de répétabilité des différentes étapes de la vie. Ainsi, ce débat contribue à déterminer les processus évolutifs responsables des résultats évolutifs et permettrait d’entrevoir les différentes voies évolutives à l’origine de la vie et de la diversité actuelle. De plus, la compréhension du degré de répétabilité des différentes étapes de la vie joue également un rôle évident dans la recherche de vie extraterrestre et permettrait d’appréhender quelles formes de vies sont susceptibles de se développer sur d’autres planètes [5].
Toutefois, les croyances religieuses de certains scientifiques ont pu altérer la rigueur de ce débat. La vision robuste de la vie s’accordant d’après eux avec la vision Biblique et l’inévitabilité de l’arrivée de l’Homme[9][2][16].
"Replaying the tape of life", les résultats évolutifs sont-ils prévisibles ou relèvent t-ils d'évènements hasardeux ?
Est-ce que si l’on recommençait l'évolution du vivant, l’ADN tel qu’on le connaît, les unicellulaires et pluricellulaires ou encore la reproduction sexuée se mettraient de nouveau en place ? Sommes-nous le seul résultat possible d'une évolution prédictible, ou dépendant du chemin évolutif que nos ancêtres ont suivi ?
En voyant les schistes de Burgess, Stephen Jay Gould a émis la théorie de la non-directionnalité de l’histoire de la vie. En effet, le hasard à l’origine de la disparition de certaine des espèces qu’il observait dans le schiste serait difficilement reproductible. Ainsi, si l’on rejouait l’histoire de la vie, elle serait, d'après lui, toujours très différente [*](2500).
Conway Morris n’est pas de cet avis, il estime que si la vie est capable d'apparaître alors elle sera toujours attirée vers les mêmes optimum adaptatifs, et utilises les nombreux cas de convergence et de parallélisme pour justifier sa théorie. [*](2553)
Gould était agnostique, et pensais qu’il n’y avait pas de “sens” à la vie, et que les choses apparaissent sans réelle direction, Morris lui était chrétien et croyait fermement que l’arrivée de l’homme ne pouvait être due au hasard et qu'à partir de l’émergence de la vie l’homme serait forcément apparue!
Ce questionnement qui date maintenant d’une 15aine d’année est toujours ouvert [*](2440). Il est désormais question de déterminer la part jouée entre l’histoire évolutive et les forces déterministes dans les résultat, ainsi qu’établir la probabilité que différents résultats évolutifs apparaissent et notamment savoir si la vie se baserait à nouveau sur l’ADN, les cellules avec membranes lipidiques, et passerait d’unicellulaire à multicellulaire ( questions qui ont un rôle clé dans la recherche de la vie extraterrestre).
Publiée il y a plus de 6 ans par T. Carpaye et M. Barthe.Dernière modification il y a environ 6 ans.