Dans les années 1950, dans le contexte d’après-guerre, la Révolution Verte avait lieu. Elle était le symbole du développement agraire et répondait à un besoin urgent de nourrir la population. Ce système s’est basé sur des pratiques telles que l’ajout d’engrais chimiques, les OGMs, des engins agricoles toujours plus évolués (Olivier et al., 2018). Aujourd’hui, dans un contexte de population croissante, où la faim dans le monde persiste, et où les préoccupations environnementales sont de plus en plus présentes, ce système est remis en cause (Giraldo et Rosset, 2017; Altieri et Nicholls, 2012). Il est maintenant acté qu’un nouveau paradigme agricole est nécessaire. Pour répondre à ce besoin, l’agroécologie a été avancée comme solution concrète face aux échecs de la Révolution Verte, à la famine dans le monde, et au déclin environnemental (Valenzuela, 2016). Bien que souvent associée à d’uniques pratiques agricoles, l’agroécologie est beaucoup plus complexe. Elle se définit comme l’écologie du système alimentaire, de tous ses acteurs, et composantes, tant sociales, économiques, politiques ou écologiques (Francis et al., 2003). Il s’agit à la fois d'un ensemble de pratiques, d’un mouvement social, et d’une discipline scientifique (Wezel et al., 2009). D’abord décriée par les institutions dirigeant la politique agricole, elle est ensuite intégrée aux débats sur la faim dans le monde à partir de 2014 (Giraldo et Rosset, 2017). Cependant, l’agroécologie, comme solution aux problématiques actuelles et futures, est encore controversée.
Alors l’agroécologie pourra-t-elle nourrir le monde en 2050 et répondre aux attentes d’un nouveau système alimentaire ?
Actuellement deux paradigmes de l'agroécologie s'opposent et sont décrits par Giraldo et Rosset (2017): d'un côté les conformistes, ne voyant en l'agroécologie que des pratiques agricoles pouvant rendre le système agricole actuel plus durable et résilient, et de l'autre côté, les transformistes, prenant l'agroécologie dans son entière définition, et comme alternative à l'agriculture industrielle avec un profond remaniement de l'entièreté du système alimentaire.
Cette synthèse montrera, i) comment les pratiques agroécologiques permettent d'améliorer les agrosystèmes en y amenant durabilité et résilience, et ii) quelles sont les différences entre les deux paradigmes, leurs moyens de réponses aux attentes du XXI° siècle à la souveraineté alimentaire, ainsi que leur applicabilité.
Les pratiques agroécologiques se basent sur l’application de principes et concepts écologiques pour le design et la gestion des agroécosystèmes (Francis et al., 2003). Altieri et al. (2011) montre que l’utilisation de plantes de recouvrements à l’intersaison et l’utilisation d’un rouleau écrase tige, ou d'un déchaumage superficiel permet de lutter contre les adventices, sans avoir recours aux herbicides. D'Annolfo et al. (2017) prouve que ces pratiques augmentent les rendements, la rentabilité et la productivité, en réduisant la dépendance aux intrants chimiques et l'érosion des sols, et en augmentant la fertilité du sol. Elles peuvent être plus efficaces que les luttes chimiques, tout en limitant l'impact environnemental (Jactel et al., 2019). De plus, les pratiques agroécologiques limitent la dépendance aux marchés et ressources externes permettant de baisser les coûts de production, d'augmenter le rapport valeur ajoutée/coût de production. Cela accroît le revenu des producteurs, le nombre d'emplois (grâce à un retour à la centralité du travail) et leur stabilité. Ces pratiques, en plus d'être plus performantes que les pratiques conventionnelles en termes écologiques, agricoles, économiques et sociales (Dowe van der Ploeg et al., 2019), sont bénéfiques pour la biodiversité, comme dans le cas de l'agroforesterie qui augmenterait la faune (Léger et al., 2019). Afin de nourrir l'humanité, ces méthodes doivent rester productives. Scientifiques et agriculteur.ices doivent donc travailler ensemble pour recueillir, tester et améliorer les différentes combinaisons de pratiques.
Aujourd'hui, assez de denrées sont produites pour nourrir la population de 2050. Le problème se situe dans la pauvreté et la mauvaise allocation des ressources alimentaires, limitant les denrées alimentaires disponibles. De plus, près 1/3 des ressources alimentaires produites sont gaspillées, ce qui suffirait à nourrir tout le continent africain (Altieri et Nicholls, 2012). Sachant que les pratiques agroécologiques augmentent les rendements et que l'on produit assez pour nourrir la population attendue en 2050, leur adoption permettrait de nourrir le monde dans le futur, tout en amenant résilience et durabilité dans les systèmes.
Comme nous l'avons dit, la controverse ne se situe pas sur l'efficacité des pratiques agricoles, mais sur les visions de l'agroécologie pouvant servir de nouveau paradigme agricole. Comme le montre Giraldo et Rosset (2017), deux paradigmes agricoles s'opposent concernant l'agroécologie. Nous allons maintenant voir quels sont-ils, pourquoi s'opposent-ils, et lequel répondrait le mieux aux besoins du XXI° siècle et serait applicable.
Le premier paradigme soulevé par Giraldo et Rosset (2017) est celui conformiste, principalement soutenu par les institutions politiques et universitaires. Celui-ci veut mélanger les pratiques agroécologiques et les méthodes et technique de la Révolution Verte (Giraldo et Rosset, 2017). Dans ce cadre, l'agroécologie n'est pas un concept, mais plutôt un ensemble de pratiques pouvant être appliquées dans les systèmes agraires déjà présents (Giraldo et Rosset, 2017), c'est ce qu'on appelle la "sustainable intensification". Ce paradigme pourrait plus facilement être mis en place, car il ne remet pas en cause le système alimentaire et s'insérerait plutôt dans un système présent. Cependant, il est également critiqué. L'agroécologie, dans ce paradigme, pourrait être dite cooptée par les industries et par les universitaires, car elle donnerait la possibilité de continuer sur le modèle de la Révolution Verte (Giménez et Altieri, 2013). Les industries agraires réduisent l'agroécologie en un ensemble de techniques pouvant permettre de les rendre plus durables (Giraldo et Rosset, 2017) tout en favorisant l'expansion de l'agriculture industrielle (Giménez et Altieri, 2013). Tous les aspects sociaux, politiques et économiques sont délaissés (Giraldo et Rosset, 2017). Cette vision conformiste est en quelque sorte une opposition à l'agroécologie (Altieri et Nicholls, 2012, Francis et al., 2003).
L'autre paradigme est le transformisme et est davantage constitué de la partie civile. Ce paradigme se définit comme celui d'un peuple agroécologique, profondément politique, défendant la justice distributive et un profond remaniement du système alimentaire (Giraldo et Rosset, 2017). Il prône un changement politique vers un gouvernement polycentrique (Olivier et al., 2018), une revalorisation des réseaux locaux, et la prise en compte de l'environnement dans les pratiques agraires (Wezel et al., 2015 ; Valenzuela, 2016); soit la mise en place de la totalité du concept agroécologique. Cela permettrait notamment d'accroître la souveraineté alimentaire et économique des producteurs. La souveraineté alimentaire se définit comme le droit des pays à définir leur propre politique agricole et alimentaire, avec un objectif de développement durable et d'un degré d'autonomie alimentaire, dans des conditions de travail et de rémunération décentes (Altieri et Nicholls, 2012). Cependant, ce paradigme demanderait le remaniement de la globalité des systèmes alimentaires, politiques et économiques présents actuellement. Il entrainerait aussi un changement social (Valenzuela, 2016), une conservation des ressources et de la biodiversité (Wezel et al, 2015). Ce paradigme amènerait plus de durabilité, puisque les pratiques agricoles seraient en totale adéquation avec le système qu'elles servent. Mais beaucoup d'acteurs n'y voient pas leur intérêt, car ils deviendraient obsolètes dans leurs pratiques. Et ce paradigme semble difficile à mettre en place que le paradigme conformiste.
Par ailleurs, il ne faut pas voir le transformisme comme une continuité du conformisme. L'une des déviances pointées par certains auteurs est le risque qu'une fois le paradigme conformiste appliqué, les acteurs ayant développé une activité capitaliste s'accrochent davantage à un système peu durable.
Pour répondre aux besoins du XXI° siècle, il est nécessaire de changer le paradigme agricole en place. L'agroécologie a été proposée comme nouveau paradigme. Les pratiques agroécologiques ont déjà prouvé leur efficacité agricole, sociale et économique. Elle permet une réduction de la dépendance des agriculteurs aux subventions en revalorisant leurs revenues. Ce surplus de subvention pourrait alors servir à la la transition agroécologique. Pourtant dans le concept même de l'agroécologie, deux paradigmes agroécologiques s'opposent, créant la controverse actuelle. Le paradigme transformiste permettrait une plus grande durabilité. Cependant il parait plus long à mettre en place alors que nous somme dans un contexte d’urgence, contrairement au paradigme conformiste qui ne demanderait pas un remaniement global du système.
Il n’existe donc pas de réponse tranchée à cette controverse. De surcroit, la discussion n'est plus seulement scientifique, mais profondément sociale et politique. Les décisions prises auront des répercutions fortes dans la société. Dans la pratique, l’agroécologie peut nourrir le monde.
Toute la controverse se situe alors sur le type de modèle agroécologique que nous voulons comme nouveau paradigme. Il n'est pas évident de conclure tant les deux paradigmes de cette controverse convergent comme divergent.
Pour y répondre et se décider sur le paradigme à choisir, il faut se poser une simple question: Que souhaite-t-on mettre en place comme nouveau système agricole et pour combien de temps ?
L'agroécologie pour nourrir le monde : réalité ou utopie ?
Dans un contexte de prise de conscience environnementale, l'agroécologie comme futur système agricultural se fait de plus en plus de place dans la pensée collective. Mais alors que la population mondiale ne cesse de croître, et que les prévisions pour 2050 annoncent une population totale de 9,7 milliards d'êtres humains, soit 2 milliards de plus qu'à l'heure actuelle, l'agroécologie sera-t-elle un système assez performant pour nourrir l'ensemble de la populations des 5 continents ?
Publiée il y a plus de 5 ans par Université de Montpellier.Dernière modification il y a plus de 5 ans.