Introduction
Les premières preuves de l'existence de l'Homme sur la terre nous sont uniquement données par des fragments de fossiles extrêmement rares, imparfaits et endommagés de fossiles (ossements, outils de pierre, habitations). Ces vestiges sont justement au cœur de la controverse: leur "lecture", leur interprétation et leur classification ne trouvent pas de consensus qui permettrait de retracer l'évolution de l'Homme.
Ainsi, les critères pour inclure des espèces au sein du genre Homo ont beaucoup changé au cours du dernier siècle et au fil des nouvelles découvertes. Est-il alors réellement possible de retracer les origines - en termes de dates, de lieux, d'affiliations - de l'Homme (Homininés) ? Qu'est ce qui fait que les chercheurs ne s'entendent pas sur son origine et sur la place d'un nouveau fossile dans le genre Homo?
Les homininés sont par définition et d'après la classification moderne de (Goodman, 1963): toutes les espèces du genre Homo inclues dans la famille des Hominidae , comprenant l’homme (Homo), le chimpanzé (Pan) et le gorille (Gorilla). L'origine des espèces fait l'objet de l'ouvrage célèbre écrit par Charles Darwin en 1859. A la même époque, il pose pour la première fois la question de l'origine de l'Homme dans un second ouvrage : "The Descent of Man", publié en 1871.
Ici, il est question de débattre sur la classification de l'être humain au sein du règne animal et de définir ses ancêtres premiers en l'absence de preuves suffisantes.
Cœur de la synthèse
Ainsi, déterminer la place de l'Homme dans la nature est un challenge scientifique depuis longtemps.
Les difficultés pour retracer ces origines découlent de différents points :
1) Les concepts d'espèce et de genre : Lorsqu'il s'agit de données fossiles, le concept biologique de l'espèce (Mayr, 1942) ne peut être appliqué, les paléoanthropologues sont ainsi contraints d'utiliser le concept d'espèce morphologique. Cependant, ce dernier présente un inconvénient majeur résidant dans la subjectivité de sa définition, qui peut aboutir à des désaccords quant aux critères retenus pour définir une espèce. De plus, il a été montré qu'il peut ne pas exister de corrélations entre les traits développés et la mise en place d'un isolement reproducteur. De la même manière, le genre, appliqué aux registres fossiles, utilise deux types d'inférences [1]: basée sur la proximité phénotypique (clade) ou sur le niveau adaptatif (grade). La plupart des chercheurs travaillant sur les enregistrements fossiles humains adhèrent ainsi à une définition du genre Homo étant à la fois un grade et un clade.
L'attribution d'un nouveau spécimen à une espèce déjà existante va ainsi dépendre des critères employés, ce qui amène au second point :
2) Choix des critères, représentativité du spécimen: Le placement d'un spécimen dans une espèce va dépendre des caractères morphologiques utilisés[2]. Cela peut être mis en évidence à travers différentes controverses sur l'attribution d'un fossile à une espèce comme par exemple pour H. floresiensis [3][4][5][6], les fossiles de Dmanisi [7], ou encore sur Homo naledi (Berger et al, 2015; Dirks et al, 2015; Stringer, 2015). Un exemple concret, présenté par Wood & Baker, 2011[1], met en évidence que l'appartenance au genre Homo d' Homo erectus est valable si l'on regarde la forme du corps, mais ne l'est pas si l'on regarde la taille du cerveau.
Cette difficulté est renforcée par le fait que les restes fossiles sont souvent incomplets et endommagés. Ainsi, les critères utilisés peuvent ne pas être présents chez tous les spécimens étudiés, les rendant difficilement comparables. De plus, les restes fossiles sont assez rares. La question se pose donc de savoir si un spécimen unique est bien un représentatif de sa population d'origine ou si ce dernier est un cas particulier (victime de maladie, malformation par ex.). De la même manière, deux spécimens sont-ils comparables ? Ils pourraient être à un niveau de développement différent (enfants, adultes), ou encore de sexe différents.
3) Difficultés méthodologiques: Comme cela est mis en avant par Tomczyk [8], Dembo [7] et Nowaczewska [9], le "chaos taxonomique" serait lié, en partie du moins, à l'inconsistance des jeux de données mais également aux méthodes d'analyses. Le travail réalisé par Tomczyck [8], met en évidence que trois méthodes de recherche différentes (morphologique, archéologique ou génétique) aboutissent à des histoires différentes pour l'histoire d'Homo sapiens. De la même manière, Dembo et al , 2015 [7], soutiennent l'idée que les méthodes utilisées habituellement ne permettent pas la comparaison de différentes hypothèses, et proposent ici une méthode bayésienne pour pallier ce manque.
4) Difficultés liées au matériel fossile: La datation des fossiles peut se faire de différentes manières, soit par une estimation de l'âge du fossile lui-même, soit par des méthodes stratigraphiques[10]. Ce second type de méthode peut présenter des problèmes d’interprétation. En effet, des fossiles proches (dans la strate) pourraient avoir été déposé par des sédiments d'âges différents, et même si les fossiles ne se sont pas déplacés, une strate représente plusieurs centaines d'années, ce qui est largement suffisant pour permettre des migrations et/ou des remplacements (Bermudez de Castro et al , 2014). Cela semble être le cas avec les homininés de Dmanisi, pour lesquels Dembo et al (2015) confirment l'hypothèse de Bermudez de Castro et al (2014), que les spécimens trouvés représentent deux espèces distinctes.
Les événements de fossilisations sont des événements rares (cf. controverse gradualisme vs. ponctualisme de S.J. Gould). Ainsi, les avancées réalisables dans la reconstitution de l'histoire de l'Homme sont donc dépendantes des découvertes fossiles réalisées. On a ainsi pu parler de "berceau à roulette" dans la première partie du XXème siècle tant l'origine géographique de l'Homme se déplaçait au fur et à mesure des découvertes fossiles. Même si le foyer d'origine des premiers Hommes (Australopithèques) semble être maintenant et de manière assez certaine en Afrique de l'Est. La suite de l'histoire, notamment pour les migrations des différentes espèces d'homininés est toujours dépendantes des nouvelles découvertes, et n'importe quelle découverte peut remettre en cause l'histoire écrite jusqu'au aujourd'hui. Ceci est visible avec l'exemple de H. floresiensis dont la présence à Java et sa proximité avec les Homo primitifs (H. habilis [7]) laisse penser que des espèces d'homininés ont quitté l'Afrique avant H. erectus. De même, la découverte de dents d'Homo sapiens en Chine[11] recule la période à laquelle ce dernier aurait migré depuis l'Afrique.
Dans le même ordre d'idée, la formation de nouvelles espèces arrive-t-elle principalement par anagenèse ou par cladogenèse dans le genre Homo ? Les différentes espèces se suivent-elles dans le temps ? Auraient-elles pu se rencontrer (dans le temps et l'espace) ? Les réponses à ces questions vont également être dépendantes des découvertes fossiles faites et de leur attribution à une espèce; en effet, si les espèces sont interprétées comme des entités exclusives, alors la cladogenèse est plus probable; au contraire, si elles sont reconnues de manière plus parcimonieuse, alors l'anagenèse est le plus probable. Actuellement, les preuves de cladogenèse et de sympatrie semblent de plus en plus abondantes[1], comme en atteste la diversité taxinomique retrouvée chez les homininés primitifs et plus récents.
Conclusion et ouverture
Actuellement, les fossiles sont insuffisants pour savoir exactement où et quand les humains ont évolué depuis des créatures simiesques. Néanmoins, des découvertes fossiles sont faites régulièrement, et devraient permettre de combler les "trous" dans les registres fossiles. De la même manière, les problèmes méthodologiques inhérents à la paléontologie sont de mieux en mieux connus, et de nouvelles méthodes sont développées pour pallier à ces manques[7]. Le "chaos" apparent de la taxonomie des homininés devrait ainsi peu à peu tendre vers un ordre bien défini au fil des nouvelles découvertes. Cela devra passer notamment par une redéfinition exacte et largement acceptée des concepts d'espèce et de genre, des critères associés pour placer un spécimen dans la phylogénie humaine. Les tentatives réussies de décryptage de l'ADN ancien (notamment par l'équipe de Svante Pääbo à l'Institut Max Planck, Leipzig) apportant des informations précises de datation et de relation entre taxons, devraient également apporter beaucoup dans la réalisation de ce challenge scientifique. Il reste néanmoins à noter qu'il est peu probable que l'on obtienne un jour une "liste" exhaustive de la lignée (foisonnante) des homininés. Ainsi, il restera certainement toujours des zones d'ombre dans l'histoire évolutive de l'Homme.
Peut-on retracer les origines de l'Homme (Homininés)?
Les premières preuves de l'existence de l'Homme sur la terre nous sont uniquement données par des fragments extrêmement rares, imparfaits et endommagés de fossiles (os, outils de pierre, habitations). Ces vestiges sont justement au cœur de la controverse: leur "lecture", leur interprétation et leur classification ne trouvent pas de consensus qui permettrait de retracer l'évolution de l'Homme. Ainsi, les critères pour inclure des espèces au sein du genre Homo ont beaucoup changé au cours du dernier siècle et des nouvelles découvertes.
Est-il alors réellement possible de retracer les origines de l'homme? Qu'est ce qui fait que les chercheurs ne s'entendent pas sur son origine et sur la place d'un nouveau fossile dans le genre Homo?
Publiée il y a plus de 10 ans par Université de Montpellier.Dernière modification il y a plus de 10 ans.