Introduction
Quand on parle de réintroduction d’espèces, il convient de définir clairement de quoi il est question. On parle souvent dans le langage courant de “réintroduction” lorsqu’il y a un déplacement d’individus. En réalité, il en existe différents types (Seddon, P. et al., 2014). Lorsque des populations étaient en déclin, avec un trop faible nombre d’individus, l’Homme a parfois déplacé des individus en espérant rétablir la stabilité de la population. Il s’agit d’un renforcement de population. Dans d’autres cas, l’espèce n’était pas présente dans le milieu, soit parce qu’elle avait disparu (dans ce cas on parle de réintroduction), soit parce que l’espèce n’a jamais existé dans le milieu (il s’agit alors d’introduction). Enfin, il est également possible qu’une espèce se déplace sans implication de l’Homme, auquel cas on parlera plutôt de colonisation.
Dans cette synthèse, nous utiliserons le terme “réintroduction” au sens large.
Le déplacement d’individus d’une espèce dans un milieu vise à recréer une population viable de cette espèce dans une région. La plupart du temps, l’objectif est la conservation de l’espèce impliquée. On peut citer l’exemple de la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées (Vaccaro, I. et Beltran, O., 2010).
Il existe également des cas d’introductions faites pour remplacer une fonction disparue dans un écosystème. Dans les îles de Mayotte, la tortue géante des Seychelles a été introduite pour remplacer une espèce de tortue indigène éteinte. Ces tortues, friandes de graines de grande taille, permettent la dispersion de ces dernières. La disparition de l’espèce autochtone avait donc causé la régression de certaines espèces végétales. L’introduction de la tortue géante des Seychelles a ainsi permis de retrouver cette fonction disparue, et de restaurer l’écosystème (Seddon, P. et al., 2014).
Il existe d’autres cas de réintroductions réussies, comme celle du loup dans le parc du Yellowstone. Sa réintroduction a permis une régulation des populations d’élans, ce qui a entraîné un meilleur renouvellement des arbres (qui se faisaient dévorer à l’état de jeunes pousses) et donc une restauration du milieu (Ripple, W. & Beschta, R., 2011). Malheureusement, il existe également de nombreux cas où les réintroductions se passent moins bien. Parfois, le nombre d’individus introduits est trop faible, et la population non viable finit par décliner. Il est également possible que l’espèce introduite importe des maladies, ou ait un impact néfaste sur l’environnement, ou sur les activités agricoles / d’élevage locales. Par exemple, l’Ours dans les Pyrénées s’attaque aux élevages de moutons (Vaccaro, I. & Beltran, O., 2010).
La réintroduction n’est pas exclusive aux animaux. Il existe de nombreux exemples de réintroductions d’espèces de plantes, avec des problématiques particulières. Godefroid S. et al. (2011) ont montré que les populations de plantes réintroduites finissaient souvent par décliner, et que les plans de réintroduction de plantes manquent souvent d’un suivi à long terme.
Dans notre cas, nous nous intéressons à la réintroduction d’une espèce ingénieure, et plus précisément le castor. Les castors sont des ingénieurs écosystémiques, c’est-à-dire qu’ils jouent un rôle majeur dans les écosystèmes et dans le façonnement de la biodiversité des espèces qui les entourent, de par leur capacité à modifier leur environnement (Campbell - Palmer, R. et al., 2016). En effet, leur mode de vie a pour conséquence la modification des écosystèmes aquatiques et des ripisylves dans lesquels ils vivent. De nombreuses études scientifiques démontrent que les milieux de vie générés par le castor sont beaucoup plus riches en biodiversité et en biomasse que les milieux où il est absent. Cependant, leur présence a aussi un impact négatif sur des communautés particulières, sans oublier les conflits qu’elle engendre avec l’homme.
On peut donc se demander si dans le cas du castor, les bienfaits de sa réintroduction sont-ils suffisants pour contrebalancer les désavantages ?
Pour répondre à cette question, nous discuterons dans cette synthèse le cas de Castor fiber, le castor d’Europe.
I - Un ingénieur écosystémique d'intérêt
La réintroduction des castors a été considérée nécessaire par de nombreux pays, à cause de la forte réduction de leur population, voire leur disparition totale dans leurs aires de répartition naturelles au début du 20ème siècle (Nolet, B. et Rosell, F., 1998). Ces programmes de réintroduction visent à la fois à préserver l'espèce et à répondre à des besoins écologiques réels.
La qualité et la quantité des écosystèmes d'eau douce diminuent à l'échelle mondiale, malgré leur importance pour la société et la biodiversité excessivement élevée qu'ils soutiennent. De cette problématique grandissante est née une volonté de restauration de l'habitat ; intention qui est de plus en plus utilisée comme un argument pour réintroduire des espèces considérées comme des ingénieurs écosystémiques. La réintroduction du castor peut faciliter la remise en état de certains habitats, ce qui constitue un moyen rentable et durable d'améliorer les conditions écologiques.
Ce sont les activités du castor sur son habitat qui sont les plus bénéfiques pour l'amélioration de "l'état écologique", en permettant la persistance d'une mosaïque d'habitats variés.
Le castor a des effets bien connus sur l'hydrologie, la géomorphologie, la chimie de l'eau et sa température, par la construction de barrages ainsi que l’abattage d’arbres (Law, A. et al., 2017). La construction de barrages s’accompagne de nombreux bénéfices pour l’habitat. Les sols proches voient leur humidité augmenter, et les étangs derrière les barrages de castors sont souvent enrichis en sédiments et en nutriments, en raison de la rétention du ruissellement de surface. Ces modifications peuvent permettre de restaurer une zone humide dégradée en zone humide fertile.
Cependant, la présence des castors et les changements plutôt drastiques qu’ils entraînent dans leur habitat peuvent aussi avoir des répercussions plus néfastes. Ils sont responsables de dégâts autour des cours d’eau et peuvent modifier leurs lits ainsi que créer des canaux ce qui est susceptible d’ inonder certaines zones.
De plus, les populations de castors démontrent souvent une capacité d'extension au-delà des aires de réintroduction initiales, qui s’accompagne généralement par une hausse du nombre d’individus si une gestion correcte n’est pas mise en place (Hartman, G., 1994). Cette dispersion de la population vers des zones imprévues peut entraîner du broutage sur des zones forestières exploitées, ou des dégâts directs sur des structures humaines. Les répercussions d’un tel phénomène amènent souvent à l’apparition de conflits faune sauvage - Homme, car il en découle des conséquences économiques directes pour les exploitants touchés.
Malgré les problèmes et conflits que la présence du castor peut entraîner, sa capacité à restaurer un écosystème n’est pas à négliger mais est au contraire à largement prendre en compte dans les projets futurs concernant les zones humides.
Quelque soit l’impact final sur le milieu, il ne fait aucun doute que l’ingénieur qu’est le castor altère profondément l’environnement dans lequel il vit. L'hétérogénéité de l'habitat qui résulte de sa présence profite à une multitude d'organismes, végétaux et animaux (Kemp, P. et al., 2012).
II - Une espèce à fort impact sur la diversité
Le comportement bâtisseur du castor a généralement un impact positif pour les espèces environnantes. De ces constructions (barrages, terriers, canaux) découle une hausse de la biodiversité.
Cet ingénieur écosystémique favorise l'implantation et le développement d’espèces végétales comme le saule et l’aulne, et d’espèces animales diverses, tels certains amphibiens, oiseaux et invertébrés (Rossel, F. et al., 2005) qui survivent mieux dans une zone humide fertile. L’hétérogénéité d’habitat créée permet à la fois d’augmenter la richesse spécifique de ces organismes et de modifier la composition en espèces de l’écosystème (Law, A. et al., 2017).
Cependant, toutes les réintroductions ne se sont pas soldées par un succès global. En effet, dans certains cas, décrits par Vaccaro & Beltran en 2010, des extractions d’individus problématiques ont dû être faites. C’est notamment la solution utilisée pour éviter la propagation de parasites ou maladies que portent les individus réintroduits (Girling, S. et al., 2019). Des tests sont d’ailleurs nécessaires en amont de la réintroduction pour éviter tout problème sanitaire qui pourrait compromettre non seulement le développement de la population ciblée mais aussi la santé des autres espèces partageant le même habitat.
En cas de perturbation des autres communautés due au castor, des mesures peuvent être mises en place pour réguler les populations et limiter leurs impacts. Des campagnes de piégeages peuvent être organisées, et la chasse de l’espèce peut être autorisée pendant certaines périodes de forte augmentation démographique (Halley, D., et al., 2012). Nollet & Rosell (1998) proposent de limiter les conflits en engageant des mesures de protection plus importantes sur les ripisylves, un endroit où le castor se sent bien et où les interactions avec l’homme sont moins probables. Ils envisagent également de contrôler la fertilité de l’espèce. Il semble indispensable dans tous les cas de réintroduire le castor sur des territoires adaptés, en étudiant au préalable la probabilité de dispersion et les potentiels impacts sur l’écosystème, et sur les activités humaines.
Discussion
Les castors ont été réintroduits dans de nombreux pays pour des raisons économiques, éthiques et écologiques.
Le rôle des grands herbivores a été largement négligé dans notre compréhension du fonctionnement des écosystèmes d'eau douce ; la réintroduction de ces espèces peut s'avérer être un élément clé pour une restauration durable de l'écosystème, notamment les zones humides. En effet, le castor modifie non seulement son environnement à une large échelle à l’aide de ses constructions, mais il accroît également l'hétérogénéité de certains végétaux à une échelle qui serait trop fine pour être reproduite par une intervention humaine. Ainsi, leur utilisation en tant qu'agents de restauration des habitats dulcicoles gagne du terrain auprès des organismes de conservation, des gestionnaires des ressources en eau et du grand public.
Les zones humides restaurées remplissent d'importantes fonctions, comme le stockage de l'eau et la séquestration du carbone, au-delà de leur rôle dans le soutien de la biodiversité, et sont donc de forte importance dans l’utilisation des terres.
Dû au large spectre d’impacts, bénéfiques et délétères, qui découle de la réintroduction du castor dans un territoire, il est nécessaire de développer et intégrer aux programmes de réintroduction une réflexion exhaustive, à l'échelle du paysage et de l'aménagement du territoire ainsi qu’une gestion efficace, permettant de limiter et contrôler l’apparition de possibles conflits. Les nouvelles technologies pourraient permettre d’améliorer les études d’impact déjà existantes, notamment en donnant une vision différente à une échelle différente (Puttock, A. et al, 2015).
Publiée il y a plus de 6 ans par J. Decorsiere et collaborateurs..
Réintroduction du castor : ingénieur talentueux ou fauteur de troubles ?
La réintroduction délibérée d'espèces animales localement éteintes dans des zones situées à l'intérieur de leurs anciennes aires de répartition est un outil de conservation de plus en plus important.
Publiée il y a plus de 6 ans par F. Touchard et A. Lecuyer.En raison d'une chasse excessive, la population de castors d’Europe au début du XXe siècle était d’environ 1200 (Halley et al., 2012). Or, des études soulignent l'importance et la diversité de leurs rôles dans le façonnement des systèmes écologiques, en tant qu’espèces ingénieures (Gaywood, 2016 ; Gaywood & Stringer, 2016). C’est pourquoi des programmes de réintroduction, en association avec une protection accrue, ont été mis en place pour préserver l’espèce et augmenter le nombre d’individus. Cependant, certaines études ont pu aussi mettre en évidence les conséquences néfastes de cette réintroduction. En effet, la population de castors en Europe a rapidement augmenté et n’est plus aujourd'hui considérée comme une espèce en danger d’extinction. Sa forte présence dans divers habitats peut avoir un impact négatif sur certaines communautés (Hartman, 1994 ; Gaywood, 2018). Outre la sauvegarde de l’espèce en question, les bienfaits de la réintroduction de cet animal sont-ils suffisants pour contrebalancer les désavantages ?
Dernière modification il y a plus de 6 ans.