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A l’époque actuelle, dans un contexte de mondialisation croissante et de changements climatiques majeurs, les écosystèmes doivent faire face à de nombreuses perturbations, notamment l’introduction d’espèces exotiques. En effet, que ce soit de façon naturelle (migration ou transport naturel) ou assistée par l’Homme, les organismes migrent et colonisent de nouveaux écosystèmes. L’explosion des activités humaines, et en particulier la mondialisation des échanges et la simplification des écosystèmes, conduisent à une augmentation de l’introduction de nouvelles espèces[*](1193) que cela soit par hasard ou à des fins économiques, alimentaires ou même pour les loisirs. Les espèces introduites sont alors qualifiées d’espèces ”aliens” ou “non natives” par opposition aux espèces natives, déjà présentes dans l’écosystème colonisé.
Certaines espèces ont dévasté les écosystèmes dans lesquels elles ont été introduites, notamment car elles sont devenues envahissantes. Il est donc généralement admis, même chez les scientifiques, que les espèces introduites représentent un danger pour les écosystèmes. De nombreuses stratégies ainsi que des fonds conséquents sont mobilisés pour lutter contre ces espèces introduites et plus particulièrement contre les invasives, par exemple le budget annuel de l’Angleterre alloué à ce problème est de 1,7 milliard de livres (UK-gov). Cependant, ces dernières années de nombreux écologues tentent de modérer cette vision et ces actions de lutte contre les espèces introduites, arguant que des effets négatifs sur les écosystèmes ne sont pas toujours prouvés et que le remède est parfois pire que le mal. Ceci souligne l’importance de bien cerner les effets des organismes introduites sur les écosystèmes avant éventuellement d’élaborer des plans pour lutter contre.
Dans cette présente synthèse, à partir d’une revue de la littérature, nous proposons d’une part d’analyser quels sont les impacts connus des espèces introduites sur les écosystèmes colonisés et d’autre part de saisir quelles sont les implications de l’éradication, pour comprendre s’il s’agit d’une solution acceptable.

1 - Espèces introduites ? Méconnues et peut-être pas si néfastes…
1.1 - Introduite ne rime pas avec invasive
Les espèces introduites ont mauvaise réputation et pourtant, elles ne sont pas toujours néfastes. Il faut par exemple noter que la plupart des espèces introduites n’arrivent pas à s’établir dans le nouveau milieu et que celles qui s’établissent ne sont pas toujours invasives. Souvent, les espèces introduites restent timides et s’incorporent dans les écosystèmes, et parfois elles deviennent invasives plusieurs années, décennies, voir siècles après leur établissement (Crook et al. 1999).
1.2 - Les impacts sont mal connus et mal quantifiés
Bien que les impacts des espèces invasives soient admis et très documentées, les preuves scientifiques manquent souvent [1] [2]. Ces impacts restent mal connus et mal quantifiés malgré de nombreuses études, d’une part car les effets sont parfois difficiles à mettre en évidence, et d’autre part car les mêmes types d’impacts sont toujours recherchés [2]. Il a évidemment été montré que dans certains cas les espèces invasives ont des conséquences désastreuses sur les écosystèmes touchés notamment par leurs interactions avec les espèces natives [3], en particulier dans les écosystèmes marins [4] et insulaires [5], et que ces conséquences peuvent s’étendre à des niveaux plus larges. Les principaux effets sont la diminution de la biodiversité d’origine, l’altération des flux (nutriments, eau), la modification des régimes de perturbation et l’altération des chaînes alimentaires [6]. De plus, certaines invasions ont une influence négative sur les activités humaines, et entraînent souvent des coûts socio-économiques ou de santé publique [2]. Ces cas sont d’ailleurs les plus étudiés du fait de leur intérêt économique, et une espèce est le plus souvent classifiée comme “invasive” quand elle affecte directement l’Homme. Quoi qu’il en soit, l’impact d’une espèce invasive semble relever du “cas par cas”[7] tant au niveau de l’espèce étudiée que de l’écosystème concerné. En effet, une même espèce alien peut se comporter différemment selon l’écosystème qu’elle colonise [2].
1.3 - Des impacts bénéfiques
Dans certains cas, la présence d’une espèce alien peut rendre un service aux espèces natives et même à l’écosystème. Il est par exemple rapporté qu’une espèce introduite peut apporter des ressources alimentaires [5] ou autre (lieu de nidification, [8]; [9]) aux espèces natives. De plus, les espèces introduites constituent un potentiel pour le futur des écosystèmes, à la fois car elles sont plus résistantes aux conditions du milieu, parce qu’elles sont motrices d’évolution des autres espèces, mais aussi car elles peuvent contribuer à la restauration d’un milieu [10], [8], [11]. La preuve de l’impact positif des espèces invasives n’est pas systématiquement observable. Ainsi Schlaepfer (2011) suggère de retarder la lutte systématique contre l’espèce invasive car celle ci peut au cours de l’évolution s’insérer dans le cycle, et finir par participer au fonctionnement de l’écosystème qu’elle a colonisé.

2 - Que penser de la lutte par éradication ?
L'éradication consiste à éliminer tous les individus d'une espèce ou à abaisser la taille de population à un niveau inférieur au seuil suffisant pour qu'elle puisse survivre. C’est la solution la plus utilisée pour lutter contre les espèces invasives et différentes méthodes existent en fonction du type d’espèce et de l’écosystème concerné.
2.1 - Les conditions nécessaires au succès et des exemples
Toute éradication d’une espèce introduite a un coût financier, et plus l’espèce est largement répartie plus celui ci est important. Elle fait intervenir les autorités et une législation particulière qui parfois se heurte à la population. Une connaissance de la biologie de l’espèce et du fonctionnement de l'écosystème est nécessaire pour savoir quelle technique utiliser. Par ailleurs, un travail a posteriori est souvent nécessaire pour (i) éviter la ré-invasion et (ii) pour aider à la restauration de l’écosystème [12].
On peut par exemple citer un cas où l’éradication a fonctionné et a conduit à un regain des espèces natives disparues dans la zone : l’éradication de la fourmi électrique invasive Wasmannia auropunctata sur l'île Santa Fé des Galapagos (Abedrabbo 1994).
2.2 - Une bonne solution ?
Bien que cette solution soit souvent appliquée, elle n’est souvent pas la bonne. En effet, parfois les programmes d’éradication se heurtent à des problèmes logistiques, socio-économiques ou biologiques. Les coûts d’éradication ou de contrôle de populations sont parfois trop importants pour être appliqués, d’autre part la population s’oppose parfois à l’élimination de l’espèce invasive. C’est par exemple le cas de l’écureuil gris qui, bien qu’invasif en Angleterre, est largement apprécié et soutenu par la population, ce qui a conduit à un échec des programmes d’éradication [1].
De plus, l’éradication n’est souvent pas possible sans dommages collatéraux. Premièrement, certaines méthodes sont très nocives, c’est par exemple le cas du poison pour les espèces vertébrées qui peut empoisonner des espèces natives et les mettre en danger. Deuxièmement, la suppression d’une espèce envahissante peut : laisser une place vacante pour une autre espèce invasive plus dangereuse, retirer un aspect positif (ex: ressource, abri) et déséquilibrer le nouvel écosystème ayant réussi à s’adapter. Enfin, dans certains cas l’espèce est implantée dans le milieu depuis trop longtemps et celui ci a déjà été trop modifié pour que les espèces natives puissent se réimplanter. C’est par exemple le cas de Tamaris ssp., une plante invasive de l’Ouest américain qui a conduit à une salinisation du milieu qui en cas d’éradication empêcherait les espèces natives de reprendre leur place[5]. Les situations où l’espèce invasive est implantée depuis longtemps nous amènent à reconsidérer la notion d’espèce “non native”. Il faudrait dater l’introduction de l’espèce dans le milieu car sachant que les écosystèmes se mettent en place au rythme de successions écologiques et que les espèces invasives sont souvent capables de résilience après perturbation du milieu, une espèce introduite dont l’ancienneté est conséquente ne peut pas être continuellement considéré comme non native. Cette espèce devient finalement “naturalisée” [13] [8].
Quoi qu’il en soit, avant de prendre la décision d’éradiquer une espèce il faut d’abord faire des études sur sa faisabilité et une comparaison des coûts et bénéfices environnementaux de sa réalisation[12] mais aussi prendre compte de l’histoire évolutive de la colonisation du milieu par cette espèce[13].
2.3 Les alternatives
La prévention semble être l'une des clés [4]. Il est nécessaire d'identifier les vecteurs (ex : transports) à l’origine de l’introduction et de les diminuer, de contrôler les passages et de proscrire les introductions volontaires[14]. En effet, si l’on part du postulat qu’un écosystème perturbé peut ne pas retrouver son état initial, il est nécessaire de favoriser la prévention tant dans l'action (barrage, contrôle) que dans l'anticipation (enjeux, dégâts potentiels). Ensuite, si une espèce est introduite, il existe d’autres solutions que l’éradication. Parfois, l’invasion est préoccupante pour une zone en particulier, un traitement diminuant localement la pression de l’invasion sans pour autant éradiquer l’espèce à une échelle plus large peut être une solution. De plus, un autre traitement consiste à diminuer le taux de propagation de l’espèce invasive. Un modèle développé par Sharov et Liebhold (1998) estime dans quels cas cette action est à favoriser. Il prend en compte les coûts nécessaires à la mise en place de barrages, le taux de dispersion de l’espèce et les dégâts par unité de surface et de temps. Par ailleurs, il existe une technique qui consiste à employer le contrôle biologique traditionnel. Dans ce cas, le traitement de l’invasion se fait par l’utilisation d'ennemies de l’espèce (prédateurs, parasites) introduits volontairement. Cependant, pour utiliser cette solution il est impératif d’estimer les effets possibles sur les espèces locales avant d’agir [12]. Enfin, les écosystèmes ne sont pas des entités statiques, ils évoluent au cours du temps au gré du climat et des espèces qu’ils accueillent. Toute espèce native d’un écosystème a été un jour invasive. Les espèces introduites d’aujourd’hui sont motrices de changements et donc d’évolution, et elles constituent peut être une part importante des écosystèmes de demain [10].

Conclusion :
En conclusion, les espèces introduites sont la plupart du temps considérées comme néfastes pour les écosystèmes mais les preuves scientifiques de tels impacts font souvent défaut. Bien sûr, dans certains cas, le développement de certaines espèces aliens est catastrophique pour les écosystèmes et les activités humaines, mais cela n’est pas toujours le cas. Il faut comprendre que les impacts des espèces introduites sont contexte dépendants et il faut les cerner et les quantifier avant de décider de la marche à suivre. Il faut par ailleurs essayer d'être le moins biaisé possible lorsque l’on cherche les effets en développant de nouvelles techniques et en approfondissant les études[15]. Il faut de plus admettre que certains effets sont parfois positifs. Une fois les impacts clairement identifiés, il faut déterminer si la lutte est possible et s’il s’agit de la meilleure solution, car parfois le remède est pire que le mal. L’éradication d’une espèce invasive n’est pas toujours possible et elle est parfois plus coûteuse que bénéfique. En outre, il est peut être temps de prendre en compte le fait que les écosystèmes ne sont pas fixés : ils évoluent et évolueront. Et les espèces introduites, qui sont une part importante des changements induits par l'Homme[16], provoquent des changements aujourd’hui mais elles constituent peut être la biodiversité de demain [10]. Des études dans cette optique pourraient être intéressantes et apporter des éléments de réflexion quant au futur de nos écosystèmes changeants.

Publiée il y a plus de 9 ans par A. Caizergues.
Dernière modification il y a plus de 6 ans.

Cette synthèse se base sur 16 références.