Schéma provenant du Parisien expliquant les étapes nécessaires à la résurrection du mammouth laineux.
La notion d’extinction d’espèce a toujours été considérée comme immuable. Néanmoins, ce dogme commence à s’effriter depuis l’apparition de projets de désextinction comme celui du Parc Pléistocène (Zimov et al., 2005), qui vise à ressusciter une espèce disparue car elle serait intéressante d’un point de vue fonctionnel pour l’écosystème.
Nous détaillerons les méthodologies qui nous permettraient de ressusciter des espèces disparues, ainsi que les enjeux écologiques et les interactions biologiques que ces procédés suggèrent. Nous nous attarderons, dans un premier temps, sur le cas du mammouth laineux (Mammuthus primigenius) puis sur celui du thylacine (Thylacinus cynocephalus). Nous discuterons de la vraisemblance de chaque cas, au vu des paramètres génétiques, technologiques et écologiques. Enfin, nous conclurons cette controverse en exprimant le projet de désextinction le plus plausible et réalisable, selon les moyens actuels.
Le mammouth est une espèce de la famille des éléphantidés ayant vécu durant le Pléistocène qui s’est éteinte il y a environ 10 000 ans. Il était considéré comme une espèce ingénieur de la toundra du Pléistocène (Jones, 2014), et son extinction a créé un vide fonctionnel dans l’écosystème. En effet, ces animaux adaptés au climat froid avaient des fonctions écologiques importantes : ils permettaient le maintien des prairies grâce à leur régime alimentaire et leur comportement. Au cours de l’hiver, ces herbivores se nourrissaient d’herbes de l’été précédent et alimentaient la productivité des sols en permettant sa fertilisation grâce aux éléments nutritifs contenu dans leur fumier. De plus, ils étaient capables de piétiner la végétation de la toundra, limitant ainsi la libération de gaz à effet de serre ayant été formé et séquestré dans le permafrost, puis normalement relâché dans l’atmosphère lors du dégel des sols.
Aujourd’hui, l’idée de ressusciter le mammouth et les fonctions qui lui sont associées paraît attrayante. En effet, cela permettrait de restaurer la diversité et les fonctions écosystémiques perdues (Robert et al., 2016), d’améliorer le fonctionnement et la résilience de l’écosystème (IUCN, 2016) et d’atténuer les conséquences néfastes du dégel du permafrost qui s’initie et s’accélère à cause du réchauffement climatique actuel.
Cependant, de nombreux obstacles matériels et technologiques doivent être contournés avant de parvenir à la résurrection d’une espèce disparue depuis si longtemps.
Tout d’abord, il est nécessaire d’avoir du matériel génétique intact. Or, l’ADN se dégrade et devient inutilisable si les cellules le contenant ont subi une mauvaise conservation (Jones, 2014). Ainsi, le faible nombre d’échantillons possédant de l’ADN intact provenant des tissus de mammouths complique les recherches. Par ailleurs, les biologistes confortent la future possibilité de créer des mammouths hybrides par génie génétique grâce au transfert nucléaire de cellules somatiques (TNCS) (Shapiro, 2016). L’ADN intact provenant de cellules de mammouth serait alors incorporé par choc électrique dans un ovule d’éléphant d’Asie (car parent génétiquement le plus proche), dont le noyau aura préalablement été enlevé. Après formation d’un embryon et implantation dans la mère porteuse, cela aboutirait à la naissance de l’individu hybride comportant des gènes présentant un intérêt phénotypique particulier (hémoglobine sanguine, taille des oreilles, graisse sous-cutanée, poils) et conférant une adaptation au climat froid (Piña-Aguilar et al., 2009).
Relâcher des éléphants d’Asie exprimant des gènes issus de mammouth dans des habitats froids serait un bon moyen d'étendre leur répartition géographique au-delà de leurs habitats chauds en déclin (Robert et al., 2016). Par ailleurs, bien qu’il n’existe qu’1,5 millions de différences nucléotidiques entre le mammouth et l’éléphant d’Asie (Shapiro, 2015), ce dernier possède néanmoins un cycle reproducteur complexe et un appareil génital inadéquats (Piña-Aguilar et al., 2009). Outre les obstacles précédemment cités, il est nécessaire d’avoir des connaissances solides sur les exigences liées à l’habitat, au comportement social, au microbiote (Mardanov et al., 2011), à l’alimentation et aux communautés parasitaires du mammouth afin d’éviter une mauvaise adaptation de l’espèce ressuscitée (Wood et al., 2017).
Certains écologistes et biologistes soutiennent qu’il existe de nombreux risques écologiques et sanitaires liés à la résurrection du mammouth.
D’un point de vue écologique, comportemental et fonctionnel, l’espèce ressuscitée pourrait se comporter tel un envahisseur biologique (Selbach et al., 2018), modifiant ainsi les réseaux trophiques, la structure, la composition et le fonctionnement de l’écosystème (Seddon, 2014). Les divergences de trajectoires évolutives et environnementales entraineraient ainsi un déséquilibre écologique et une mauvaise adaptation des espèces ressuscitées (Robert et al., 2016), notamment chez le mammouth où son écosystème actuel ainsi que les espèces associées ont fortement été modifiés depuis son extinction (Saulsberry, 2015). De plus, il existe des incertitudes concernant une non-performance probable de la fonction désirée par l’espèce ressuscitée (IUCN, 2016). Ces nombreux aspects évoqués pourraient également avoir des impacts écologiques importants entraînant potentiellement une perte de biodiversité au sein des écosystèmes actuels (Bennett et al., 2017).
De plus, les différences environnementales, la libération des niches que ces pachydermes ancestraux occupaient lors de leur disparition, la compétitivité appliquée sur ces derniers par nos espèces contemporaines ainsi que les conditions actuelles du milieu ne permettraient pas la réapparition des herbacés (sol trop acide). Fonctionnellement parlant, la résurrection du mammouth ne se révèle pas cohérente (Saulsberry, 2015; McCauley et al., 2016).
D’un point de vue sanitaire, le mammouth ressuscité pourrait servir d’hôte potentiellement vecteur d’agents pathogènes, tel que les parasites (Selbach et al., 2018) et les virus endogènes (Sherkow et al., 2013).
Cette analyse se limite uniquement aux impacts écologiques concernant la résurrection du mammouth, mais de nombreux aspects socio-économiques et philosophiques doivent être étudiés afin de déterminer si cette désextinction est envisageable dans les années futures.
Le thylacine, ou encore tigre de Tasmanie, est un mammifère qui a fait parler de lui de son vivant et qui continue à susciter une vive attention. En effet, ce petit marsupial carnivore endémique de l’Australie s’est éteint en 1936, lors de la mort de son dernier représentant dans le zoo de Hobart (Paddle, 2002).
Soixante années plus tard, le Museum Australien monta un projet ayant pour but de cloner cette espèce éteinte. Cet espoir ambitieux était animé par une volonté de rédemption des scientifiques, qui sentaient la responsabilité humaine lors de l’extinction du tigre de Tasmanie, victime d’une chasse intensive de la part des éleveurs locaux (Fletcher, 2014). Alors dirigé par le professeur Mike Archer, le musée entreprend ce programme de clonage en 1999. L’équipe scientifique, menée par Dr Don Colgan, est chargée d’extraire l’ADN de thylacine depuis des spécimens conservés dans les archives du musée puis de tenter le clonage du tigre de Tasmanie à partir de cet ADN viable. Ces expériences provoquèrent une certaine excitation médiatique. L’expérience fut pourtant un échec et pris fin en février 2005, suite à l’annonce officielle du musée, pour des raisons techniques liées à la qualité de l’ADN disponible.
Parmi les dix-neuf références analysées dans cette controverse, seulement onze traitaient explicitement du thylacine. Nous nous fonderons sur ces onze références afin de dresser un bilan de la controverse concernant le désextinction du thylacine et sa réintroduction dans son écosystème d’origine, qui peut s’examiner en trois étapes distinctes.
La première étape consisterait en la création de l’organisme en lui-même (faisabilité technique). On peut penser que cette étape est surmontable, car une équipe a déjà réussi à extraire de l’ADN de thylacine, le séquencer et faire s’exprimer convenablement une courte séquence dans un autre organisme (Pask et al., 2008). Néanmoins, n’ayant pas séquencé l’ADN avant l’extinction de l’espèce et le thylacine ne possédant pas de parent proche phylogénétiquement, il n’existe pas de séquence de référence. Ainsi, la séquence pourrait avoir été modifiée et s’être exprimée d’une façon totalement différente (Jones, 2014). Si cette unicité phylogénétique est un argument en faveur de sa désextinction (Saulsberry, 2016; Robert et al., 2017), cette absence de parent proche amène toutefois une difficulté dans l’étape de clonage, lors de la sélection de l’espèce mère porteuse (Shapiro, 2015). L’espèce candidate la plus proche serait le diable de Tasmanie (Sarcophilus harrisii), bien qu’assez éloignée. Par conséquent, bien qu’aptes à extraire un ADN viable et à le faire s’exprimer chez un autre organisme, les scientifiques ne sont pas certains de la réussite du clonage lors de l’étape de gestion chez la mère porteuse, qui pourrait être trop différente et donc incompatible avec le thylacine.
Si le verrou de la première étape est franchi, la deuxième étape consiste à relâcher l’espèce ainsi ressuscitée dans son milieu naturel. Cette réintroduction a des chances de succès pour différentes raisons. Tout d’abord, l’écosystème n’a que peu changé entre la date d’extinction et la possible date de réintroduction (une centaine d’années), ce qui signifie qu’il est toujours apte à répondre aux besoins d’habitats (Robert et al., 2017) et de régime alimentaire du thylacine (Wood et al., 2017). De plus, les parasites associés au thylacine ou les potentiels parasites qu’il pourrait accueillir ne représentent pas des menaces majeures pour l’écosystème (Selbach et al., 2018). Cependant, la pression anthropique qui a amené le thylacine à s’éteindre, la chasse, est toujours présente, ce qui nuirait à la survie des populations réintroduites (Jones, 2014), même si les mentalités ont pu évoluer. En outre, la quantification des impacts sur l’écosystème autres que ceux liés aux parasites et pathogènes est plutôt hasardeuse, car il n’y a aucun exemple sur lequel se référer. Les impacts négatifs potentiels seraient plus nombreux que les bénéfices potentiels, il faudrait donc rester prudent (IUCN, 2016). A l’opposé, certains auteurs pensent que malgré leur nombre élevé, les impacts négatifs potentiels seraient plutôt modérés et contrôlables (de par la faible démographie du thylacine), ce qui justifierait la désextinction de ce marsupial (Seddon et al., 2014), ou du moins ne l’interdirait pas complètement (Sherkow & Greely, 2013).
Enfin, le thylacine réintroduit doit a posteriori se maintenir dans l’écosystème, nécessitant donc des programmes de conservation et de surveillance. Le coût d’un programme de conservation autour du thylacine serait bien trop élevé, au détriment du nombre d’espèces sauvegardées et entrainerait donc une perte de biodiversité (Bennett et al., 2017). Néanmoins, cette conclusion est établie dans le postulat que les financements ont pour origine un organisme public (gouvernement). Le thylacine était une espèce iconique, on peut penser que des fonds privés pourraient vouloir investir dans sa désextinction et sa conservation dans le milieu naturel. Par conséquent, un projet de désextinction serait viable et profitable à la biodiversité si et seulement si des fonds privés portent le projet (Sherkow & Greely, 2013).
Malgré les espoirs déçus de la première expérimentation de clonage du thylacine, quelques scientifiques continuent à croire en ce projet, et animent de nombreuses conférences, écrivent des livres et des articles à ce sujet, ce qui fait penser que la controverse autour de la désextinction du tigre de Tasmanie est loin d’être éteinte.
En définitive, le tigre de Tasmanie apparaît comme le candidat à la désextinction le plus judicieux. En effet, contrairement au mammouth, son habitat est toujours conservé, la pression de la chasse sur son territoire conduisant cette espèce à l'extinction pourrait être contrôlée, son unicité phylogénétique est inestimable, de l’ADN intact est disponible et une faisabilité d’expression de cet ADN chez un autre organisme a été prouvée.
Un tel chantier ne pourrait être entrepris que sous l’égide d’investisseurs privés, afin de ne pas avoir des répercussions négatives sur la biodiversité. Une législation adaptée à une espèce ressuscitée serait à créer, afin d'assurer ses droits comme toute autre espèce vivante.
La résurrection d’espèces éteintes et leur introduction dans leurs écosystèmes d’origine : études de cas du Mammouth des steppes et du thylacine.
Ramener à la vie des espèces ancestrales aujourd’hui disparues a toujours enthousiasmé les communautés scientifiques, de recherche, comme de vulgarisation. De plus, cette problématique a toujours trouvé son public au sein de la culture populaire. L’émergence et le développement de technologiques et de protocoles génétiques, toujours plus performants qui ont suivi, nous sommes aujourd’hui sur le point de ramener à la vie des espèces éteintes, d’un point de vue biologiquement moléculaire, à l’aide du matériel génomique issu des tissus conservés de certaines de ces espèces.
Publiée il y a plus de 7 ans par Université de Montpellier et M. Giraud .Cependant, avant de pouvoir commencer à s’émerveiller devant le retour de ces taxons disparus, nombre d’aspects potentiellement problématiques sont à prendre en compte afin de garantir le succès d’une telle opération. Outre la question de nos capacités techniques couplées à nos connaissances sur la génétique des individus que l’on souhaiterait ressusciter, la gestion des impacts que ces derniers auraient écologiquement, biologiquement, judiciairement, moralement et économiquement parlant, est à prévoir avant toutes choses.
De nos jours, la question de la faisabilité fait de moins en moins débat, et l’on commence seulement à entrevoir la (les) technique(s) qui pourraient nous permettre de réaliser ce rêve. Cette (ces) dernière(s) repose(nt) sur des pratiques de clonage, d’hybridation ou encore de « sélection dirigée », grâce à l’ingénierie génétique, d’une espèce actuelle vers un phénotype ancestral les plus apparentés possible, se traduisant par un protocole de Transfert de Noyaux d’une Cellule Somatique. Cependant, toutes ces méthodes présentent des limites pratiques selon les espèces que l’on voudrait « dééteindre » et induisent, hélas, bien souvent l’apparition de nouveaux questionnements philosophiques et déontologiques. (Saulsberry, 2015 ; Slatter et Clatterbuck, 2018)
Au sein de cette controverse se trouvent 2 espèces qui semblent les plus adaptées au regard de ces nombreux paramètres pour que l’on puisse les faire revenir parmi nous actuellement : il s’agit du mammouth laineux et du thylacine. Nous détaillerons les raisons qui nous pousseraient à privilégier l’une de ces 2 espèces par rapport à l’autre afin d'identifier le meilleur candidat à la désextinction, ainsi que les méthodes les plus adaptées nous permettant de nous rapprocher de cette échéance. Enfin, nous discuterons pour chaque cas les impacts écologiques principalement que ces espèces auraient sur leurs écosystèmes respectifs.
Dernière modification il y a plus de 7 ans.