L’anthropisation, et les changements globaux sont les principaux facteurs des modifications écosystémiques observées ces dernières années. Face à la rapidité de ces changements, certaines espèces, que ce soit des amphibiens, des mammifères, des poissons ou encore des plantes, se retrouvent fortement menacées et en voie d’extinction, car elles n’ont pas le temps de s’adapter à ces changements. La fragmentation des habitats et la disparition des ressources ont déjà conduit à l’extinction de nombreuses espèces telles que le dauphin de Chine Lipotes vexillifer en 2006 ou le bouquetin des Pyrénées Capra pyrenaica disparu en 2000. Selon une étude de NATURE publiée en 2004, les changements climatiques seraient responsables de la disparition de plus d’un million d’espèces d’ici 2050.
Face au caractère urgent de préserver la biodiversité, l’Homme a conçu de nombreux outils et méthodes visant à minimiser les conséquences des changements globaux, dont la translocation. C’est à partir de la fin des années 1980 que les chercheurs se sont intéressés aux outils de préservation de la biodiversité. En se basant sur la définition de l’IUCN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) en 2013 (Guide des méthodes de conservation IUCN), la translocation est définie comme étant « le transport ou la dissémination d’espèces, intentionnel ou accidentel, par l’Homme, d’une partie de leur aire de répartition à une autre ». Cette dernière peut se diviser en quatre catégories d’après la littérature : le renforcement ,qui correspond au déplacement intentionnel d’organismes dans une population préexistante, la réintroduction, qui est le déplacement intentionnel d’individus dans l'aire de répartition dans laquelle l'espèce a disparu, la colonisation assistée qui est le fait de relâcher des organismes en dehors de leur aire de répartition pour leur éviter l’extinction, le remplacement écologique qui est le relâcher intentionnel d’organismes en dehors de leur aire de répartition afin de réaliser une fonction écologique disparue dans ce nouvel environnement. Seulement les translocations d’espèces intentionnelles seront abordées dans cette synthèse. Ce processus doit produire un avantage de conservation mesurable au niveau de l’écosystème, de la population ou de l’espèce et non de l’individu transloqué uniquement.
Longuement discuté dans les années 1990 à 2000, ce procédé redevient aujourd’hui source de débat. De nombreuses études ont donc été effectuées afin d’évaluer l’impact écologique mais aussi économique, social et culturel des translocations. Les publications présentent des aspects positifs et négatifs dans ces processus qui sont par conséquent un sujet fortement controversé. La problématique proposée pour cette étude est :
La translocation est-elle une bonne méthode de conservation des espèces ?
L’incapacité de réagir aux changements globaux met en danger chaque jour de nouvelles espèces. De nombreux auteurs ciblent la translocation comme un outil potentiel pour préserver les espèces fortement menacées par la destruction de leur niche écologique principalement [1][2][3][4]. A ce jour, plusieurs exemples de succès de ce processus sont cités dans la littérature, appliqués aussi bien aux mammifères, qu’aux insectes ou encore aux reptiles.
Tout d’abord, prenons un exemple appartenant au domaine des insectes. Les translocations des papillons ont enregistré des taux de succès importants malgré une faible documentation sur les raisons de ces réussites [1]. La translocation réussie de Parnassius mnemosyne au Sud de la Finlande a permis de mettre en évidence le rôle majeur de l’habitat dans la réussite de l’établissement et le maintien d’une population dans une nouvelle aire de répartition [2]. Ce paramètre est d’autant plus important lorsque la translocation s’applique à des espèces cryptiques, qui ont besoin d’établir une stratégie de camouflage afin d’assurer leur survie [3].
D’autres exemples chez les mammifères attestent de la réussite de ce procédé. En effet la translocation s’est révélée être est un outil de conservation fiable pour plusieurs espèces ; comme la translocation du phoque Hawaïen (Monachus schauinslandi), fortement menacé par la détérioration de son habitat et par la prédation, ou encore la translocation de l'Ours brun (Ursus arctos) dans les Pyrénées. La réussite de ce procédé, pour le cas du phoque est d’autant plus viable lorsque les sujets sont transloqués à l’état juvénile [1].
Un autre exemple avec des tortues montre que les translocations fonctionnent, surtout lorsqu’une période d’adaptation lors de l’introduction est utilisée. Cette méthode est appelée aussi “translocation douce” [5].
Malgré le succès de plusieurs translocations, il est nécessaire d’améliorer les taux de réussite de cette technique, qui, selon de nombreux auteurs [6][7][8] restent encore trop faibles. Plusieurs arguments traduisent l’opposition des scientifiques à ce processus. L’impossibilité de prévoir tous les paramètres écologiques qu’ils soient biotiques ou abiotiques, ainsi que le stress généré lors de la mise en place de ce procédé (capture, captivité, transports…), sont les principaux arguments avancés pour expliquer l’échec des translocations [8]. En effet, 50% des translocations de reptiles ont échouées à cause des stress générés lors des méthodes de captures, de transports et de remise en liberté.
De plus, la translocation peut modifier les réseaux trophiques en augmentant la pression de prédation si les individus sont hauts dans la chaîne alimentaire. Un article a montré que la réintroduction du loup dans le parc de Yellowstone avait eu un impact à la fois sur les populations de wapitis mais aussi sur les communautés végétales par cascade trophique (Ripple & Beschta 2003).
Les mouvements de populations peuvent également favoriser la propagation de pathogènes (Leighton 2002). Ces pathogènes peuvent être transmis à l’Homme ou à d'autres espèces et poser des problèmes sanitaires. Il existe de nombreux exemples de contamination par des pathogènes : l'introduction du virus du Nil occidental aux États-Unis (Lanciotti et al. 1999) qui est responsable du déclin de nombreux oiseaux natifs, ou encore la translocation de Cryphonectria parasitica en Amérique, qui est un champignon responsable du déclin important du châtaignier d’Amérique (Mack et al.,1998).
Lors d’une translocation il peut aussi avoir des conséquences « génétiques » lorsqu’il y a hybridation entre un envahisseur et un natif. Cela peut créer un nouveau taxon envahissant ou tout simplement éteindre une espèce par sa perte de descendance (Ricciardi et al., 2009)
Enfin, les besoins physiologiques individuels (température, pH, nutrition...) de certains animaux ou végétaux sont parfois négligés lors d’une décision de mise en place d’une translocation. Un exemple tristement célèbre de translocation ayant échouée est celle du rhinocéros noirs provenant du Zimbabwe. En effet, lors du transport et des périodes de quarantaines, deux individus sont décédés suite à une anémie au foie. Les besoins physiologiques, et notamment leur besoin constant en vitamine E, n’avaient pas été pris en compte [9].
À l'heure actuelle, les risques de translocation d'espèces ne peuvent être estimés de manière fiable. Face à ce manque de connaissances fondamentales, la translocation pourrait engendrer plus de problèmes qu'elle n'en résoudrait. De plus, les impacts néfastes d'une translocation ne sont visibles que tardivement (après un temps d'adaptation), lorsqu'il ne devient plus possible de les maîtriser [7].
D’importants progrès pourraient être réalisés afin d’augmenter la réussite des processus de translocation d’espèces menacées ou en voie d’extinction. De nos jours, et ce depuis assez longtemps, les plans de conservation se concentrent sur des espèces caractéristiques et souvent emblématiques. Ainsi, les espèces dépendantes, et plus particulièrement les parasites, sont très souvent oubliées. Une translocation avec un aspect positif pour une espèce peut s’avérer néfaste pour les espèces qui en dépendent. Moir et al. en 2012 [10] ont mis en évidence différentes études suggérant que le mouvement des espèces hôtes réduit la diversité des assemblages d’espèces dépendantes. Dans ces cas-là, une conservation in situ serait donc plus efficace et moins onéreuse pour conserver l’assemblage d’espèces.
De plus, le manque d’informations pré ou post translocation, est le principal argument s’opposant aux méthodes de translocation. En effet, le nombre d’individus ainsi que leur diversité génétique utilisés dans les translocations ne sont pas pris en compte. Pourtant, cela permettrait d’augmenter l’hétérogénéité de la population transloquée et ainsi sa capacité à résister aux changements environnementaux. Plusieurs modèles de prédiction de niches écologiques, de variation de qualité et de superficie d’habitat, ou encore l’estimation des variations climatiques dans les nouveaux sites de translocation sont de plus en plus utilisés pour prédire la distribution future des espèces [11][4]. Relier les occurrences d’espèces à des variables environnementales pourrait avoir des implications à la fois sur le succès à court terme des translocations mais aussi sur la persistance à long terme des populations face aux changements globaux. Face à la complexité de ces paramètres, ces modèles sont néanmoins difficiles à mettre en œuvre. Des tests sont aussi réalisés afin de connaître les modalités de réussite d’une translocation. Linnel et al. en 1997 [12] et Tuberville et al. en 2005 [5] ont pu montrer l’utilité d’une phase d’adaptation lors de la translocation d’une nouvelle population. Cette phase correspond à “enfermer” les individus pendant une durée déterminée afin de les familiariser avec leur nouveau milieu. Ces expériences grandeur nature ont aussi permis de mettre en évidence les conditions nécessaires pour qu’une espèce puisse être un bon candidat à un programme de remplacement écologique. En effet, il semblerait que les espèces à utiliser pour remplacer les fonctions écosystémiques doivent être proches phénotypiquement de l’espèce disparue [13].
Pour finir, l’adaptation de certaines pratiques permettrait de réduire les stress engendrés par la translocation envers les espèces concernées. L’utilisation d'anesthésiant, ou de tranquillisant lors des captures, l’évitement de surpeuplements ou d’isolements sociaux lors des transports ou encore l’utilisation de stratégie douce lors de la remise en liberté [5], pourraient augmenter considérablement les taux de réussites des translocations entreprises pour la conservation des espèces.
En conclusion, la translocation apparaît comme une bonne méthode de conservation avec déjà d’importants succès comme le kakapo (Strigops habroptilus) et le takahe (Porphyrio mantelli) en Nouvelle-Zélande [14]. Néanmoins, elle a aussi conduit à de nombreux échecs lorsque le processus est mal géré par les organismes de conservation comme le démontre l’exemple des rhinocéros transloqués en Australie [9]. C’est pourquoi près de 25% des articles analysés sont contre cette méthode. Il est donc nécessaire de poursuivre les recherches afin d’optimiser au mieux ces tentatives de sauvegardes. Cependant, chaque translocation est unique, avec des espèces différentes, des individus différents, des environnements et des problèmes différents.
Dans tous les cas présentés, seules les populations déplacées font le fruit d’études. Cependant, aucune étude ne traite du devenir de la population d’origine. La dérive génétique en augmentation donne-t-elle lieu à l’apparition d’une nouvelle espèce [15] ? Cela aurait pour conséquence de faire disparaître l’espèce au lieu de la sauver. Pour mieux comprendre cela, des études sur les populations dont certains spécimens ont été transloquées permettraient de mieux comprendre l’évolution du patrimoine génétique des populations originelles afin de définir si de nouvelles espèces sont apparus suite à ce processus de sauvegarde.
Nous avons montré ici la dichotomie des avis pour la translocation (conservation ex situ) ou contre la translocation (donc pour la conservation in situ). Néanmoins, Volis & Blecher [16] ont proposé une nouvelle méthode appelée quasi in situ qui permettrait de faire le lien entre les deux types de conservation. Cette nouvelle méthode, si elle est acceptée par la communauté, pourrait ainsi ouvrir une nouvelle voie dans la conservation des espèces. Malheureusement, au vu des besoins nécessaires, cette méthode n’est applicable que pour des espèces végétales.
La translocation d'espèces : une bonne méthode de conservation ?
La translocation d'espèces est le transport ou la dissémination d’espèces, intentionnelle ou accidentelle, de l’Homme, d’une partie de leur aire de répartition à une autre (UICN, 2013).
Publiée il y a plus de 8 ans par P. Garand et B. Dubourguier.Cette méthode de conservation n'est pas nouvelle. Face aux changements globaux et à l'anthropisation principalement, la translocation est actuellement un sujet de débats importants dans la société. Son principal objectif est la préservation et la conservation à courts et longs termes des espèces menacées. Cependant les résultats obtenus à la suite de son utilisation sont fortement discutables et présentent des aspects positifs et négatifs caractérisé respectivement à travers l'adaptation de l'espèce à son nouvel habitat ou le déclin de cette dernière.
Dernière modification il y a plus de 8 ans.