Les Espèces Exotiques Envahissantes (EEE) sont un des changements globaux majeurs, liés à l'homme et ses activités, qui modifient drastiquement les écosystèmes. La définition la plus utilisée est : « Une EEE est une espèce allochtone dont l'introduction par l'Homme (volontaire ou fortuite), l'implantation et la propagation menacent les écosystèmes, les habitats ou les espèces indigènes avec des conséquences écologiques ou économiques ou sanitaires négatives » (UICN 2000). Or, certains auteurs expliquent que la notion d’impact dans la définition d’une EEE en écologie est un terme bien trop subjectif et anthropocentré et que ces effets ne sont pas identiques au cours du temps au sein d'un écosystème[1][2]. Des courants de pensées s’opposent donc fortement sur le terme d'EEE, mais aussi sur ceux d’espèces invasives et non-natives[1][2]. L’usage de ces termes varie entre les chercheurs entraînant une divergence dans les interprétations et dans la pertinence des concepts écologiques autour de ces termes[3]. Ces malentendus se répercutent au delà de la communauté scientifique, sur la compréhension que les médias et le grand public ont de ce concept mal défini.
De ces difficultés à formuler une définition objective et unanime des EEE, en découle la controverse autour de leur gestion qui anime la communauté scientifique. En effet, de plus en plus de chercheurs s'opposent à l’éradication systématique des EEE, conditionnée par cette définition négative, et s'intéressent aussi aux effets écologiques et évolutifs positifs que peuvent avoir ces espèces sur les écosystèmes qu'elles envahissent, ainsi qu'aux impacts négatifs qu’ont leur éradication.
Devons-nous donc repenser la gestion des EEE en redéfinissant les contours du concept d’EEE et de son cadre écologique et évolutif. Ceci nous amène donc à notre sujet qui est : EEE : métamorphose du concept, vers une gestion au cas par cas ?
Inconvénients écologiques et évolutifs
La définition d'une EEE comporte la notion d'impacts négatifs de ces dernières dans leur nouvel environnement. Une grande majorité des publications analysées dans le cadre de cette controverse évoque ces effets négatifs, qui peuvent prendre différentes formes et opérer à différents niveaux d'organisation : individuels, des communautés, des écosystèmes ou encore des paysages.
Certaines espèces ont un impact direct sur les individus natifs, notamment dans les interactions de prédation[4]. De façon indirecte, les espèces exogènes peuvent entrer en compétition avec les espèces natives. On parle d'exclusion compétitive. Cela peut s'opérer au sein de la même communauté[4] ou alors avec des espèces de communautés différentes[4][5]. Les changements des conditions biotiques et abiotiques induits par l'introduction d'une EEE dans un nouveau milieu génèrent une pression de sélection différente pour les taxons indigènes. Des modifications phénotypiques ou comportementales peuvent avoir lieu[5][6]. On peut également observer des cas d'hybridations qui peuvent mener dans des cas extrêmes à l'éradication d'une espèce native[6]. Ces effets négatifs sur les espèces natives peuvent conduire à un ré-arrangement dans la composition spécifique des écosystèmes. Certains taxons peuvent disparaître et la fonction qu'ils exerçaient dans l'écosystème n'est plus assurée. On peut citer le cas particulier d'une forêt dont les arbres sont ravagés par des herbivores exogènes particulièrement voraces : le déclin des individus provoque l'ouverture du milieu, changeant alors la dynamique des vents, la pénétration de la lumière, l'écoulement, la rétention des eaux et la disponibilité en éléments nutritifs dans les sols[4].
Avantages écologiques et évolutifs
La partie précédente permet de constater que les EEE interviennent à différents niveaux d’organisation et modifient de nombreux paramètres. Cependant, après leur introduction, celles-ci peuvent devenir un pilier dans le fonctionnement du système via des mécanismes écologiques et évolutifs positifs favorisant le maintien et le développement des communautés[7].
En effet, l’extinction d’une espèce native et son remplacement par une EEE en fait une espèce au cœur de nombreuses interactions. Les introductions sont à l’origine de la formation de nouveaux cortèges d’espèces, conditionnant les directions évolutives que prendra l’écosystème. En effet, Rodriguez (2006) a montré l'ampleur des phénomènes de facilitation des espèces natives par les EEE (e.g. la protection d’espèces natives ou l’augmentation des ressources alimentaires)[7][8]. Les EEE peuvent compenser ou améliorer des fonctions écologiques remplies par des taxons qui seraient en déclin (dispersion de graines, pollinisation, bioaccumulation des métaux lourds, biocontrôle des ravageurs, etc)[7][9]. Elles peuvent augmenter la diversité spécifique et génétique d’un milieu, via des hybridations avec les espèces natives[7][9].
Des auteurs remettent en cause des impacts négatifs qu’auraient les EEE. L’argument selon lequel les extinctions d’espèces seraient dues aux EEE n’est pas prouvé[10]. Les facteurs responsables du déclin d’espèces natives dans des écosystèmes perturbés sont complexes, et souvent en interaction[11]. L’introduction d’EEE et le déclin de certaines populations d’espèces indigènes coïncident dans l’espace et le temps, et ce constat est utilisé pour en tirer une relation de causalités, mais l’extinction d’une espèce est souvent attribuable à des causes multiples sans indication sur l’importance relative des invasions[10]. Les EEE sont parfois seulement passengers de ces changements, les drivers étant par exemple la fragmentation des habitats ou autres activités humaines, même si elles peuvent dominer ces écosystèmes[11].
Les effets des EEE sont à relativiser. Une méta-analyse de Gozlan (2008) avance que, pour le milieu dulçaquicole, 52% des EEE n’engendrent pas les effets négatifs inclus dans la définition d’une EEE[12]. Le risque que les EEE aient un impact est estimé à moins de 10% pour 84% des EEE, et ce pourcentage n’est pas sans rappeler ceux établis par Williamson (1996) qui prédit que 10% des espèces introduites s’établissent et que 10% d’entre elles seront envahissantes[13].
Enfin, la variabilité temporelle des effets est souvent omise[14], mais il existe des effets aigus et chroniques des EEE ; certaines peuvent sembler néfastes à court terme, puis bénéfiques plus tard[14]. Des processus évolutifs et écologiques sont impliqués (acclimatation, adaptations par modifications morphologiques ou physiologiques,…) et concernent les EEE ou la communauté envahie. De même, certains changements des écosystèmes ne sont visibles que sous certaines conditions abiotiques, ou quand différents effets sont cumulés. Ces processus apparaissent après quelques jours jusqu’à plusieurs siècles[14]. Devons-nous donc repenser la gestion des EEE ?
Vers une gestion au cas par cas
La question de la gestion des EEE semble opposer la communauté scientifique. En effet, les campagnes d’éradication se placent comme un des modes de gestion les plus efficaces, pour contrôler les EEE et permettre le rétablissement des espèces indigènes. Des fonds importants ont été utilisés pour ces campagnes d’éradication, bien que ces programmes, dans la plupart des cas, n’atteignent pas leurs objectifs et qu’ils soient souvent peu rentables[7]. En effet, les invasions biologiques sont souvent multiples et en lien avec de nombreux autres facteurs écologiques et évolutifs. Ainsi, les campagnes d’éradication se heurtent à la complexité de ces systèmes, limitant alors leur efficacité et entrainant par la même occasion de nombreux effets secondaires sur l’écosystème. Ces derniers peuvent se révéler directement ou indirectement néfastes pour certaines espèces natives du milieu concerné. Les EEE peuvent modifier les paramètres abiotiques du milieu et ainsi empêcher, même après leur éradication, les espèces natives de se réinstaller dans leur niche écologique initiale. Le type d'espèce d’EEE, sa place au sein du réseau trophique, le degré auquel elle a remplacé une espèce native et les invasions multiples sont à prendre en compte lors de l’éradication des EEE car ces facteurs peuvent entraîner, par la suite, des problèmes d’efficacité de régulation des populations[15][16].
Une gestion réussie semble donc passer par l'étude préalable et rigoureuse de l'espèce cible et de sa place au sein de la chaîne trophique et de l'écosystème en général. L’idée serait de prédire le potentiel invasif d’une espèce en s’appuyant sur ses traits d’histoire de vie, d’étudier les composantes biologiques et écologiques des écosystèmes[17][18], mais aussi d'identifier les niveaux critiques de contrôle[19]. Cette démarche permettrait d’identifier les points de régulation des EEE plutôt que des points d’éradication. On identifierait alors la sensibilité des écosystèmes à l’invasion et on se focaliserait davantage sur la prévention des étapes d'établissement et d'invasion, en jouant sur les caractéristiques des phases précoces qui ont un effet sur leur potentiel invasif. La gestion des EEE s’ouvre donc sur une utilisation plus importante de la génétique dans l’élaboration des plans d’action et de contrôle.
Cependant, les modes de gestion des EEE ne peuvent être complètement transposables d'un écosystème à un autre puisqu'elles peuvent avoir des conséquences très différentes selon les paramètres de l'écosystème, et selon les caractéristiques de l'EEE. Par ailleurs, si on se place à l’échelle d’un paysage, l'abondance de chaque espèce n'est pas uniforme sur toute la surface du territoire qu'elle occupe. Partant de l'idée que l'impact dépend de l'abondance, il a été montré que les impacts sont distribués de manière hétérogène dans le paysage. Toutes les populations d'une même espèce, dans un même paysage, nécessitent donc une gestion plus fine et appropriée à chacune d’entre elles afin d’établir des priorités de gestion[20].
Ainsi, cette approche d'éradication systématique ne fait pas l’unanimité et il devient évident de prendre en compte un ensemble de critères écologiques et évolutifs avant de décider si une EEE doit être tolérée ou contrôlée[7]. Cette controverse de gestion des EEE semble s'orienter ver la nécessité d'une gestion au cas par cas des EEE.
Conclusion
En conclusion, les EEE modifient rapidement, profondément et durablement les écosystèmes qu’elles envahissent, que ce soit par des impacts évolutifs et/ou écologiques. De ce fait, l’éradication des EEE n’est pas synonyme d’une restauration des paramètres initiaux d’un écosystème. Lors de l'évaluation des risques liés à la gestion d'une EEE, il est impossible de prendre en considération toutes les conséquences potentielles associées, de par la complexité des écosystèmes et des interactions qui s’y déroulent et du fait de la singularité des paramètres de chaque événement d'invasion.
A cause de cette faible prédictibilité, les chercheurs s'opposent sur la gestion des EEE. Certains se focalisent sur les conditions nécessaires pour qu'une espèce devienne invasive. D'autres recommandent la réalisation d’études pré-gestion sur les bénéfices et coûts globaux d’une EEE, qui diminueraient les effets inattendues d'une intervention. Une part des chercheurs est convaincue de l’inefficacité de ces deux directions du fait du temps nécessaire à leur réalisation s'opposant à la rapidité des modifications des paramètres écosystémiques liées aux EEE et aux autres changements globaux et du fait de la singularité des écosystèmes. Ils préconisent donc l'éradication rapide des espèces qui a fourni les résultats les plus probants, alors que certains pensent qu'il vaudrait mieux gérer les conséquences des EEE au sein des écosystèmes pour éviter les problèmes liés à l'éradication.
Pour finir, des chercheurs se questionnent sur la légitimité même de la gestion des EEE car elle dépend, selon eux, d'une réification[3]. Celle de la vision humaine d'espèces bonnes ou mauvaises, qualificatifs restreints à la vision de l’homme, condamnant les EEE au rang de mauvaises espèces, si elles ne répondent pas aux besoins propres de l’homme, et les indigènes à celui des bonnes. Au vu de ces différents courants de pensée, il y a bien une controverse autour de la gestion des EEE qui n'a toujours pas trouvé de consensus. Cependant, les professionnels semblent s'accorder de plus en plus sur la nécessité d'une gestion au cas par cas des EEE.