Arbre de décision permettant de déterminer la probabilité de dépression de croisement entre deux populations.
Une augmentation du flux de gènes entre des espèces différentes n'est pas recommandée, car les risques de dépression hybride sont élevés. De même, si les populations présentent différents caryotypes ou si elles sont isolées depuis 500 ans ou plus, ces dernières doivent rester séparées. Concernant les conditions environnementales, si celles-ci sont différentes, il est nécessaire de déterminer le nombre de générations au cours desquelles les populations se sont adaptées à leur environnement. Au dessus de 20 générations, la probabilité de dépression hybride doit être évaluée avec plus de détails.
Finalement, les auteurs recommandent de rétablir le flux de gènes entre des populations présentant le moins de divergences génétiques possibles et habitant dans des environnements similaires. (Frankham & al. 2011)
Introduction
De nos jours, les pressions anthropiques qui s'exercent sur les écosystèmes ne cessent d'augmenter[1]. De nombreuses espèces sont alors soumises à des changements environnementaux ainsi qu'à la perte et à la fragmentation de leur habitat. Ces menaces amplifient l'isolement entre les populations et affectent la viabilité ainsi que le potentiel évolutif de ces dernières[2][3]. Les conséquences sont alors néfastes, pouvant aller d'une "simple" diminution de l'effectif d'une population à l'extinction de celle-ci. D'une part, si les populations sont petites et isolées, le risque de reproduction entre individus apparentés augmentera inéluctablement, pouvant de ce fait entraîner une dépression de consanguinité et une baisse de la valeur sélective[4][5]. À court terme, la consanguinité est donc la principale menace à laquelle sont confrontées ces populations[2]. D'autre part, une diminution de la taille d'une population augmentera les effets de la dérive, ce qui entraînera la fixation et l'accumulation d'allèles délétères (fardeau de la dérive) ainsi qu'une baisse de la diversité génétique. Cette dernière est cependant nécessaire pour que les populations puissent faire face aux changements environnementaux. Une diminution de la variation génétique induit donc une baisse du potentiel d'adaptation[2][3]. Ainsi, une détérioration génétique s'installera et même si les menaces initiales disparaissent, celle-ci va persister et conduira à une détérioration démographique de la population (vortex d'extinction). Atténuer les problèmes génétiques des populations menacées est donc devenu un sujet important en sciences de la conservation[2].
La diversité génétique peut se maintenir par des flux géniques entre populations. Certains biologistes soulignent donc le potentiel du sauvetage génétique pour la biologie de la conservation. En (r)établissant des flux de gènes dans les populations menacées, cette stratégie se concentre sur la restauration de la diversité génétique et sur la réduction de la consanguinité via l'hybridation (immigrants-natifs)[1]. Bien que certaines études mettent en avant la possibilité de sauver les populations via cette stratégie[6], d'autres recherches soulignent les nombreux risques liés à l'hybridation et notamment celui de la dépression hybride[5]. Face à l'incertitude quant aux risques et aux avantages de l'hybridation, cette stratégie est donc rarement appliquée et reste controversée[1][3].
Nous pouvons alors nous demander : quels sont les risques liés à l'hybridation ? Compte tenu de ces risques, l'hybridation peut-elle sauver les populations menacées d'extinction ? Et si oui, dans quelles mesures ? Cette stratégie est-elle efficace sur le long terme ?
Afin d'aborder ces questions, nous passons ici en revue certaines études théoriques et empiriques réalisées sur le sujet depuis 2001.
I. Les risques liés à l'hybridation
L'hybridation a généralement mauvaise presse dans le domaine de la conservation. Qu'elle soit accidentelle ou intentionnelle, inter ou intraspécifique, l'hybridation peut représenter un risque pour la biodiversité et parfois même conduire à l'extinction de certaines espèces ou populations[7]. L'hybridation et l'introgression (invasion de matériel génétique étranger dans un génome) avec des espèces invasives est d'ailleurs l'une des plus grandes menaces auxquelles sont confrontés les taxons indigènes[8]. Si les hybrides sont viables et fertiles, cela peut mener à différents niveaux d'introgression pouvant aller jusqu'à la perte des génotypes parentaux[7]. De ce fait, l'homogénéisation de pools génétiques distincts en essaims hybrides peut entraîner l'extinction d'une ou des espèces parentales ("genetic swamping")[9][10]. D'autre part, une étude récente a montré que l'hybridation interspécifique pouvait également entraîner l'exclusion du génome d'une des lignées parentales au cours de la gamétogenèse sans qu'il y ait d'introgression[11].
Par ailleurs, l'une des principales préoccupations concernant l'hybridation est le risque de dépression hybride[1][12]. Dans ce cas, les croisements entre populations produisent une descendance hybride ayant une fitness réduite par rapport aux lignées parentales[3]. Que ce soit en laboratoire ou dans la nature, cette dépression hybride a été observée de nombreuses fois, par exemple, suite à l'hybridation entre une espèce de truite invasive et une espèce indigène[8] ou lors de croisements intraspécifiques entre des populations de copépodes[9], de bruants chanteurs[13] ou encore de saumons roses[14].
La dépression hybride peut tout d'abord être due aux perturbations des interactions extrinsèques (entre les gènes et l'environnement)[5], lorsque des individus introduits dans une population ne présentent pas la variation génétique appropriée afin de s'adapter aux conditions locales. Dans ce cas, l'hybridation pourrait réduire la fitness d'une population en introduisant des allèles délétères et en perturbant l'adaptation locale[1][3]. De plus, il est possible que des hybrides inadaptés soient contre-sélectionnés en entraînant avec eux l'élimination des allèles d'une lignée rare ("demographic swamping")[10]. La dépression hybride peut également être le résultat de la perturbation des interactions intrinsèques (au niveau des gènes)[5]. Elle peut par exemple être attribuée à la sous-dominance, où les hétérozygotes seront défavorisés par rapport aux homozygotes, ou encore être causée par des interactions épistatiques (interactions entre gènes interférant avec l'expression d'autres gènes). Il faut savoir que les populations isolées accumulent progressivement des mutations neutres ou avantageuses et développent ainsi des complexes de gènes ayant co-évolué. La dépression de croisement résulte donc généralement de la rupture de ces complexes de gènes co-adaptés et de l'expression d'incompatibilités hybrides[10]. Il a également été démontré que l'hybridation pouvait augmenter la sensibilité des populations face aux maladies infectieuses en perturbant les complexes de gènes co-adaptés dans les systèmes immunitaires[15]. Ainsi, compte tenu de tous ces risques, de nombreuses recherches témoignent de la menace que peut représenter l'hybridation pour la biodiversité[5][10]. Néanmoins, d'autres études soulignent au contraire les avantages que pourrait avoir l'hybridation en biologie de la conservation[1].
II. Le sauvetage génétique des populations menacées via l'hybridation
De nombreuses populations isolées sont sujettes à la consanguinité, à la perte de diversité génétique et à des risques d'extinction élevés. Certaines études mettent alors en avant la possibilité de sauver génétiquement ces populations via l'hybridation[6][12]. Cette stratégie, appelée "sauvetage génétique", se concentre sur la réduction de la consanguinité, la restauration de la diversité génétique, et donc sur le maintien du potentiel évolutif dans les populations menacées d'extinction[1]. Dans ce contexte, l'hybridation pourrait ainsi entraîner une augmentation de la fitness et permettre la croissance démographique des populations. Le sauvetage génétique peut tout d'abord se produire par hétérosis, lorsque les hybrides ont une fitness plus élevée que les lignées parentales[16]. Ceci est en général attribué à la superdominance (avantage des hétérozygotes) ou au masquage des caractères récessifs délétères[5][12]. Dans ce cas, la descendance hybride permettrait de réduire la dépression de consanguinité ainsi que le fardeau de la dérive et donc d'augmenter les taux démographiques vitaux par rapport à la population d'origine. Ensuite, le sauvetage génétique peut se produire par évolution adaptative, lorsqu'un changement vers un phénotype optimal est observé dans la population en raison de la sélection sur les génotypes nouvellement introduits ou recombinés[1]. Le sauvetage génétique représente donc une augmentation de la fitness de la population déduite de certains taux démographiques vitaux, plus que ce qui peut être attribué à la contribution démographique des immigrants[12]. De plus, le sauvetage génétique est très lié au concept de sauvetage évolutif, décrivant une augmentation de la croissance d'une population résultant de l'adaptation à un stress environnemental. Une variabilité génétique suffisante est cependant nécessaire afin que les populations puissent s'adapter face aux changements environnementaux. Il est alors peu probable que le sauvetage évolutif soit efficace pour les populations possédant une faible diversité génétique et des coefficients de consanguinité élevés. Certaines études ont donc montré que l'hybridation, en restaurant la variation génétique, pourrait faciliter le sauvetage évolutif et avoir ainsi un rôle important dans l'adaptation des populations[1][17]. Les avantages de l'hybridation en biologie de la conservation ont d'ailleurs été mis en évidence dans plusieurs études empiriques. En effet, les sauvetages de populations menacées de loups scandinaves[18], de vipères pléiades[19], d'opossums nains des montagnes[20] ou encore de renards polaires[21] témoignent de la réussite de cette stratégie. Le cas le plus connu est sûrement celui de la panthère de Floride, où la population a triplé après l'effort de translocation[22].
Davantage de populations pourraient bénéficier du sauvetage génétique mais la dépression hybride a dissuadé de nombreux biologistes à mettre en place cette stratégie. Il apparaît que ce risque augmente avec la divergence génétique des populations[2] et lorsque ces dernières vivent dans des conditions environnementales différentes[1]. En 2011, Frankham et al. ont donc publié une étude soulignant la possibilité de prédire la probabilité de dépression hybride et ainsi de minimiser ce risque (cf. figure)[23]. Des lignes directrices ont alors pu être élaborées et pourraient faciliter le sauvetage génétique des populations menacées via l'hybridation[3]. Aussi, notons que l'adaptation locale ne doit pas être submergée et que les spécificités de la population cible doivent être conservées. Un petit nombre d’immigrants devrait alors suffire à atténuer la détérioration génétique[1].
III. Une stratégie efficace sur le long terme ?
De nombreux arguments tendent à montrer que l'hybridation permettrait de sauver les populations menacées. Cependant, les mécanismes associés sont en réalité bien plus complexes[12]. En effet, bien que certaines études mettent en avant le succès du sauvetage génétique sur plusieurs générations[6][22][19], il apparaît que la dépression hybride est généralement retardée au delà des premières générations à mesure que l'hybridation casse les complexes génétiques favorables[3]. Par exemple, pour la population de bruants chanteurs, la dépression hybride s'est installée à partir de la deuxième génération[13]. Il a d'ailleurs été démontré que, sur le long terme, ces risques pouvaient dépasser ceux causés par la consanguinité[5]. De plus, outre les mécanismes génétiques, des facteurs comportementaux, démographiques et environnementaux peuvent également rentrer en jeu et influencer les effets du sauvetage[12]. Pour les loups de l'Isle Royale par exemple, des conditions écologiques peu favorables (faible densité de proies, espace restreint) ont empêché la population de s'étendre et le nombre d'individus a chuté quelques années après l'évènement d'immigration[4][24]. De ce fait, les conséquences de l'hybridation sont hautement imprévisibles sur le long terme et même si le sauvetage semble être réussi à première vue, il se peut que cela ne soit que de courte durée[5].
Conclusion et ouverture
Finalement, le débat subsiste toujours quant à l'utilisation de l'hybridation à des fins de conservation. En effet, malgré les risques, cette stratégie pourrait réduire la consanguinité, restaurer la diversité génétique et maintenir le potentiel évolutif des populations menacées d'extinction[1][3][6]. De ce fait, si cette stratégie est bien mise en place, elle permettrait d'offrir une résilience à ces populations et ainsi d'endiguer la perte de biodiversité. Aussi, il apparaît que le sauvetage génétique deviendrait de plus en plus utile si il est intégré aux progrès moléculaires de la génomique des populations[1]. Cependant, bien que de nombreux arguments mettent en évidence les avantages que pourrait avoir l'hybridation en biologie de la conservation, les risques restent nombreux et imprévisibles sur le long terme[5]. Avant de préconiser plus amplement l'utilisation de l'hybridation afin de sauver les populations menacées, des études plus approfondies et prenant en compte davantage de facteurs doivent être réalisées[12]. Aussi, il est nécessaire que des programmes de restauration écologique soient mis en place en parallèle afin de maximiser la réussite de cette stratégie[1].
Publiée il y a plus de 7 ans par L. Rodrigues de sa et collaborateurs..
L'hybridation peut-elle sauver les populations menacées d'extinction ?
Introduction
En raison des pressions anthropiques qui s'exercent sur les écosystèmes, de nombreuses espèces sont, à ce jour, soumises à des changements environnementaux ainsi qu'à la perte et à la fragmentation de leur habitat. Les conséquences sont alors néfastes, pouvant aller d'une "simple" diminution de l'effectif d'une population à l'extinction de celle-ci. Par ailleurs, une diminution de la taille d'une population aura pour effet d'entraîner une baisse de la diversité génétique. Cette dernière est cependant nécessaire pour que les espèces puissent faire face aux changements environnementaux. Une diminution de la variation génétique induit donc une baisse du potentiel d'adaptation à long terme. De plus, si les populations sont petites et isolées, le risque de reproduction entre individus apparentés augmentera inéluctablement, pouvant de ce fait entraîner une dépression de consanguinité et une baisse de la valeur sélective. Ainsi, une détérioration génétique s'installera et même si les menaces initiales disparaissent, celle-ci va persister et conduira à une détérioration démographique de la population.
La diversité génétique peut malgré tout se maintenir par des flux géniques entre populations. Certaines études mettent alors en avant le potentiel du sauvetage génétique pour la biologie de la conservation. Cette stratégie consiste à établir (ou à rétablir) des flux de gènes via l'immigration (Whiteley et al. 2015). De ce fait, l'hybridation (immigrants-natifs) permettrait de réduire la consanguinité et de restaurer la diversité génétique dans les populations menacées. Cela devrait ainsi augmenter la valeur sélective de ces dernières et permettre leur croissance démographique. Malgré la réussite du sauvetage génétique dans certains cas d'étude, d'autres recherches soulignent les nombreux risques liés à l'hybridation. Cette stratégie est donc rarement appliquée et reste controversée.
Définitions
Questions sous-jacentes
- Quels sont les risques liés à l'hybridation ?
- Est-il possible de réduire la consanguinité et de restaurer la diversité génétique dans de petites populations menacées via l'hybridation ? Et si oui, dans quelles mesures ?
Publiée il y a plus de 7 ans par L. Rodrigues de sa.Dernière modification il y a plus de 7 ans.