Introduction
Dans la culture populaire, on se figure toujours les dinosaures comme de gros reptiles à écailles. Cela étant sûrement dû à leurs ressemblances et aux premières descriptions de dinosaures. Mais cette représentation, non seulement erronée - les reptiles se détachant au sein des archosaures avant l’apparition du super-ordre Dinosauria - est de surcroît trop restrictive. En effet, le clade Dinosauria se divise en deux ordres: Ornithischia (i.e à bassin d’oiseau, e.g triceratops Triceratops horridus) et Saurischia ( i.e à bassin de lézard) qui comprend les oiseaux contemporains (clade Aves e.g le ara rouge Ara macao) (arbre phylogénétique). C’est la découverte de plumes sur le fossile d’Archaeopteryx en 1861 par T. Huxley, présentant à la fois des caractéristiques des oiseaux et des dinosaures qui permit la filiation des Avialae dans Dinosauria. Ainsi les paléontologues distinguent dorénavant les dinosaures “aviens” ( i.e les oiseaux) des dinosaures “non aviens”. La plume restant une caractéristique propre aux Avialae constituant ainsi une exception tégumentaire au sein des Dinosauria essentiellement porteurs d’écailles. Mais la description de téguments rappelant fortement des structures de plumes (proto-plumes) chez des fossiles de théropodes non aviens issus du gisement du Liaoning (Chine) à partir de 1996 remet en cause cette vision (Xu et al. 2001, 2009, Norell et al. 2002). Les paléontologues chinois proposent alors un schéma évolutif de la plume (Xu et al. 2001, ), où celle-ci est décrite comme un caractère antérieur aux Avialae. Hypothèse controversée depuis, la découverte de proto-plumes sur de nouveaux fossiles plus ancestraux s’accompagnant de nouvelles théories évolutives (Zheng et al. 2009, Godefroit et al. 2014) tandis que d’autres paléontologues plus sceptiques remettent en cause l’interprétation des autres et la présence de plumes chez les dinosaures non aviens. L’objet de cette synthèse est ici de reporter et confronter les différents points de vue parus dans la littérature depuis la description de Sinornithosaurus millenii (Xu et al. 2001).
Le gisement du Liaoning et la chute du dogme de la plume exclusive aux oiseaux
Dans les années 90, les paléontologues chinois découvrent de nombreux fossiles de dinosaures d’une qualité exceptionnelle datant du Crétacé dans les dépôts lacustres du Liaoning (Chine). En effet la finesse du grain sédimentaire a permis de préserver en outre du squelette, les téguments de nombreux fossiles. C’est dans ces circonstances que Xu et son équipe révèlent à la communauté scientifique le fossile de Sinonithosaurus millenii (Dromeosauridae, théropode non avien proche des Avialae) aux structures tégumentaires inédites comparables à des plumes archaïques (Xu et al. 2001). Une nouvelle théorie évolutive de la plume apparaît : elle serait un caractère antérieur aux oiseaux et au vol, apparue sous la forme de proto-plume évoluant par différents stades (Xu et al. 2001). La description de proto-plumes chez d’autres théropodes non aviens plus basaux (Norell et al. 2002, Xu et al. 2009, Zelenitsky et al. 2012) apportant au fil des années et des découvertes de plus en plus de poids à la théorie. Les proto-plumes seraient une apomorphie de l’écaille apparue chez les Theropoda et les plumes des oiseaux actuels en seraient l’homologie. La plume ne serait donc pas un caractère exclusif aux oiseaux.
Le Tyrannosaurus rex portait-il des plumes ?
Avec la découverte de proto-plumes sur les fossile de Dilong paradoxus (Xu et al. 2004), a été émis l’hypothèse que tous les représentants du clade Tyronnosauroidea auquel il appartient, y compris le célèbre Tyrannosaurus rex étaient porteurs de plumes (Xu et al. 2004). L’étude de Bell et son équipe contredit cette théorie : apportant la preuve irréfutable du port d’écailles chez 3 fossiles adultes de Tyrannosauridae (Bell et al. 2017). L’évolution au sein des Tyrannosauroidea s’étant accompagnée d’une augmentation de la taille, il est alors proposé un modèle évolutif similaire au développement ontogénique de certains grands mammifères (e.g l'éléphant) qui perdent leurs téguments de revêtement à l'âge adulte pour améliorer leur thermorégulation (l'augmentation de la taille entraîne une diminution du ratio surface/volume et de la perte de chaleur). Une autre hypothèse serait que le port de la plume ait été complètement perdu par les descendants au cours de l’évolution. Cependant gigantisme et absence de plume ne constitue pas une règle absolue puisque Yutyrannus huali (Tyrannosauroidea géant) portait des plumes (Xu et al. 2012).
La plume: un état dérivé homologue chez tous les dinosaures ?
En 2009, Xu et al. décrivent de nouvelles structures chez le théropode Beipiasaurus inexpectus. Selon les auteurs, ces structures sont de longs filaments larges et isolés correspondants au type 1 des proto-plumes (Xu et al. 2001). Constatant de fortes similarités entre ces proto-plumes et celles précédemment décrites chez certains ornithischiens (Mayr et al. 2002), les auteurs proposent qu’ils s’agisse d’un caractère homologue dérivé de l’écaille (Xu et al. 2009). Cette hypothèse est ensuite reprise par Godefroit et al. (2014) qui constatent la coexistence de plumes et d’écailles sur plusieurs fossiles d’ornithischiens. De plus Saviliev et Alifanov (2014) décrivent sur des fossiles d’ornithopodes des écailles filamenteuses, représentant selon eux le chaînon manquant et l'apparition des plumes. Ce tégument serait donc apparu très précocement au sein du clade Dinosauria.
En décrivant des plumes archaïques sur le fossile de Tianyulong confuciusi, (Heteronsauridae, Zheng et al 2009). Zheng et son équipe vont considérer deux hypothèses évolutives. Soit la plume constitue une homologie, et compte tenu de la position très basale des Heterodontosauridea dans l’ordre Ornithischia, la plume serait apparue très précocement chez les dinosaures, avant la séparation Saurischia/Ornithischia. Si tel est le cas le caractère a été transmis puis potentiellement perdu par certains descendants expliquant ainsi l’absence de protoplumes chez certaines espèces. Une seconde hypothèse moins parcimonieuse serait l’apparition indépendante de la plume chez les hétérontosaures et les théropodes.
Une homologie contestée : hypothèse de l’homoplasie
En 2015, Barett et al. par une analyse phylogénétique des structures tégumentaires de dinosaures montrent que la présence de dinosaures à plumes pourrait résulter d’un phénomène de convergence évolutive: la plume serait apparue indépendamment dans différents clades de dinosaures. Néanmoins l’éventuelle réversion du caractère au fil de l’histoire - hypothèse plus parcimonieuse - n’est pas exclue et est reprise plus tard par la même équipe, notamment au sein des Tyrannosoroidea (Bell et al. 2017).
Un autre contentieux persiste au sein de la communauté scientifique: la classification des oiseaux par rapport aux théropodes, rendant plus difficile l’étude phylogénétique de la plume car si on ne sait pas où se place précisément les Avialae, il est impossible de conclure sur la nature homoplasique ou homologue de la plume au sein des théropodes (Feduccia et al. 2005, Ruben et Jones 2000).
Des plumes ou du collagène?
Si les nombreuses études sus-citées affirment avoir découvert des plumes archaïques sur des dinosaures non aviens, certains paléontologues ne partagent pas cet avis. Leur argument principal réside dans la difficulté d’affirmer qu’une plume en est bien une en se basant sur l’interprétation d’un matériau fossilisé.
En effet dès 2000, Ruben et Jones évoquent que des structures dermiques composées de collagène peuvent produire des réseaux semblables à des plumes. En effet, le collagène, une protéine ubiquitaire dans le règne animal, peut s’organiser en de multiples structures complexes. Ces structures, sous l’effet de processus taphonomiques peuvent subir des changements de conformation entraînant des profils aberrants pouvant être confondus avec des plumes. Plus tard, Lingham-Soliar (2003a et b développent aussi longuement l'argument en s'appuyant pour cela sur des coupes histologiques de téguments de Cétacés actuels, et sur une probante expérience de fossilisation de dauphin. L'auteur s'associe ensuite à un groupe de chercheurs pour écrire une virulente publication prônant plus de parcimonie dans l'interprétation des structures tégumentaires fossilisées, en s'appuyant cette fois-ci sur des coupes histologiques de reptiles actuels (Feduccia et al. 2005).
Lingham-Soliar s’arme de la fossilisation du collagène comme argument principal déclarant une véritable guerre contre l’existence de la plume chez des dinosaures non aviens. Ainsi il publia de nombreux articles en réponse aux différents théories (2001, 2003a et b, 2010, 2012, 2014). Il y dénonce entre autres ce qu’il considère comme de multiples erreurs méthodologiques commises lors de découvertes attribuant des plumes aux ornithischiens (Lingham-Soliar 2009, 2014).
Les arguments apportés par “l’hypothèse du collagène” sont considérables et rendent incertaines les interprétations d’images de plumes sur les fossiles de dinosaures non aviens: il pourrait s’agir de plumes, de collagène ou même de plantes fossilisées à proximité de l’animal (Lingham-Soliar 2014). Ainsi, tous les arguments resteront valables tant qu’il n’existera pas une méthode efficace capable de distinguer assurément les types de structures fossilisées. Mais, récemment, une équipe de chercheurs écrit que l’analyse par lumière UV de “plumes” d’un théropode mégalosauroide montre une orientation et un réfléchissement différent des structures collagéniques du tissu cutané sous jacent, laissant penser qu’il puisse s’agir de structures distinctes (Rauhut et al. 2012). Cette méthode pourrait être très prometteuse pour l’identification future des plumes.
Conclusion et ouverture
Le manque de consensus sur les méthodes à mettre en place pour différencier les structures de collagène dégradées des véritables plumes fossilisées est à la base de cette controverse. En effet les méthodes actuelles sont encore grossières, et ne s’appuient que sur des observations visuelles de téguments fossilisés. Trop subjectives, elles ne permettent donc pas de conclure à la présence de véritables plumes ou à des artefacts de collagène.
La difficulté d’ identification des plumes fossilisées se répercute ensuite sur l’analyse évolutive de la plume. Ainsi il est même impossible pour les paléontologues de trancher entre un caractère homologue élargi à tous les Ornithodira, déjà présent chez un ancêtre commun et une convergence évolutive apparue dans différents clades indépendants présentant toutes des écailles comme plésiomorphie. De même la datation de la différenciation des mono-filaments en proto-plumes et en plumes spécialisées ne peut pas être effectuée de manière certaine par manque de fossiles disponibles.
Cependant la découverte de traces de plumes sur des dinosaures non aviens issus de gisement non lacustres d’Amérique du Nord et de Russie, moins favorables à leur conservation que ceux du Liaoning (Zeleniski et al., 2012, Godefroit et al., 2014, Saviliev et Alifanov, 2014), donne l’espoir de trouver des dinosaures à plume dans une plus grande répartition géographique.
Zeleniski et al. (2012) appuient également que les plumes peuvent apparaître ou disparaître et se modifier avec l'ontologie, émettant l’hypothèse d’une sous-estimation de la répartition du caractère au sein des dinosaures.
Couplées à des méthodes plus rigoureuses, ces découvertes toujours plus nombreuses de dinosaures à plumes permettraient de compléter l’histoire évolutive de la plume.
Les dinosaures à plumes étaient ils des exceptions?
Les dinosaures de la culture populaire sont souvent représentés avec des écailles. Cependant la découverte de plumes sur un fossile du dinosaure Archaeopteryx, un Avialae, a enraciné les oiseaux dans le clade Dinosauria. La plume est alors encore considérée comme une caractéristique de la lignée des oiseaux. Mais des découvertes récentes de dinosaures théropodes non aviens du Crétacé Inférieur particulièrement bien conservés dans le gisement du Liaoning (Nord-Est de la Chine) va remettre en cause cette vision et étendre le caractère à plus de taxons.
Publiée il y a plus de 7 ans par Université de Montpellier et M. Bounous.Les plumes sont des structures tégumentaires creuses composées de β-kératine. Différents stades évolutifs peuvent être identifiés, les stades ancestraux, appelés protoplumes (stade I) sont composés d’un simple cylindre creux, les stades plus complexes (stade II , III, IV) sont composées d’un faisceau de cylindres, organisées autour d’un rachis, présentant ou non des barbes et des barbules (Prum 2002).
La question se pose donc de savoir quels taxons possédaient des plumes, et à quand remonte l’origine de la plume. La plume pourrait être une synapomorphie, issue de la différenciation des écailles (caractère ancestral), qui a pu apparaître dans différentes lignées de théropodes (aviens et non aviens), voire chez d’autres Saurischia ou encore chez certains Ornithischia, ou bien si elle constitue une convergence évolutive apparue plusieurs fois au cours de l’évolution. Les articles analysés se basent sur des descriptions de fossiles et l’identification des structures tégumentaires à partir de photos et sur des analyses phylogénétiques de l’apparition de la plume.
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