Contexte : la conservation de la nature
Auparavant à vocation esthétique, la protection de la nature prend son sens actuel dans les années 1950-1960. Suite aux Trente Glorieuses, un mouvement de conservation des territoires naturels naît face aux multiples actions d’anthropisation. Ainsi, de nombreuses associations régionales de protection de la nature ont été créées et ont ensuite désigné des espaces naturels comme parcs régionaux et nationaux afin de restreindre les activités anthropiques. Bien des milieux naturels ont alors été gérés par la main de l’homme, donnant naissance à la gestion conservatoire. Celle-ci cherche à maintenir un équilibre entre la valorisation économique du milieu et les dynamiques biologiques naturelles. Si au début, l’objectif premier était la protection d’espèces animales et végétales, la vision de la gestion conservatoire s’est peu à peu élargi à la gestion globale des milieux naturels et de leur biodiversité, débouchant sur la mise en place d’un réseau européen du nom de Natura 2000 (Bioret et Malengreau 2001).
Pourtant, les changements globaux actuels mettent aujourd’hui la gestion conservatoire à l’épreuve. Des problèmes inhérents à ce mode de gestion surgissent et interrogent : bien que la gestion conservatoire cherche à protéger la nature, les interventions qu'elle nécessite sont-elles vraiment légitimes et n'y a-t-il pas d'autres solutions moins intrusives ? C'est dans ce contexte que la présente controverse expose dans un premier temps les objectifs et le fonctionnement de la gestion conservatoire avant de soulever ses défauts et de les mettre en lumière grâce à un parallèle avec la gestion par la non intervention. Pour finir, de nouveaux outils sont évoqués pour conserver et protéger au mieux la nature face aux changements globaux.
La gestion conservatoire et ses intérêts
Face aux changements globaux, les écosystèmes sont menacés, rendant leur gestion cruciale pour l’avenir. En 2015, Baard a rappelé que la résilience d'un milieu dépend de sa biodiversité, car la diminution des fonctions écosystémiques, intimement liée à la présence ou l'absence de chaque espèce, induit une fragilisation du milieu. Ainsi, en cherchant à maximiser la biodiversité, la gestion conservatoire offre aux milieux la possibilité de surmonter les perturbations liées aux changements globaux.
Pour cela, elle identifie puis préserve les stades de la succession écologique les plus riches car laisser atteindre le stade climacique aux milieux reviendrait à les homogénéiser et donc perdre leurs diversités (Fitch et al. 2006). En observant les communautés d’insectes d’une tourbière, Spitzer et collaborateurs ont démontré en 1998, que les stades terminaux fermés abritent une diversité plus faible que ceux ouverts. La fermeture du milieu, considérée comme naturelle, est en réalité le résultat d’un système déréglé comme l’a souligné Lecompte en 2008. Effectivement, les hommes ayant chassés les grands herbivores qui maintenaient les milieux ouverts, les écosystèmes se ferment empêchant la coexistence de stades ouverts et fermés. Le maintien des milieux ouverts par les Hommes est donc devenu nécessaire dès lors que les grands herbivores ont été éliminés.
Pour maintenir ou revenir à un optimum de biodiversité, les gestionnaires réalisent des interventions pouvant impacter l’écosystème, mais de nombreuses alternatives sont utilisées pour limiter voire effacer cet impact. Par exemple, la gestion débute par le suivi scientifique qui permet d’évaluer le fonctionnement et l’état du milieu. Pour cela, les chercheurs mettent en place des instruments de mesure amovibles et visitent régulièrement le site pour relever les mesures. Cependant, le piétinement engendré par la venue répétée des chercheurs, auquel peut s’ajouter celui du public attiré par les installations, peut fragiliser le milieu. Pour éviter ce piétinement, Cubizolle et Sacca ont donc proposé en 2004 d’interdire l’accès au public et d’utiliser des enregistreurs automatiques pour diminuer la venue des chercheurs. Ainsi, le diagnostic et le suivi du milieu peuvent être fait sans l’impacter.
Suite au diagnostic, des travaux comme le fauchage ou le pâturage peuvent être préconisés pour éviter la fermeture du milieu. Par exemple, Bouzillé et collaborateurs ont mis en évidence en 1996 que la pression de pâturage permettait de maintenir une diversité végétale plus importante. En 2008, Lecompte a même présenté le pâturage extensif avec des cheptels d’espèces rustiques comme l’outil le plus naturel pour maintenir le plus haut niveau de diversité, car un grand nombre d’espèces leurs sont associées et qu'ils sont naturellement présents dans ces milieux. Ainsi, maintenir un milieu ouvert par un pâturage extensif permet de rapprocher son état de celui d'origine.
Si le milieu est trop dégradé, une restauration peut être recommandée afin de préserver la biodiversité associée et quand ce n’est pas possible, des travaux de compensation sont mis en place. En 2010, Tatin a présenté le cas du parc naturel du Luberon où une mare a été restaurée et deux ont été créées, ce qui a permis à 3 espèces d’amphibiens d’assurer leur reproduction et à d'autres de les occuper régulièrement. Ainsi, bien que les travaux pour la création ou la restauration soient plus lourds que des travaux d'entretien, ils permettent tout de même la conservation des espèces associées à ces milieux. Face aux changements globaux, la gestion conservatoire interventionniste semble donc plus que légitime pour protéger les écosystèmes.
Les problèmes de la gestion conservatoire et son opposition à la non intervention
Dans son application, la gestion conservatoire implique la spécialisation des espaces protégés : ils deviennent le lieu de procédés et de structures techniques spécialisés dans un but de conservation (Schnitzler et al. 2008). Les exemples les plus classiques sont les tourbières, les pelouses calcaires et les mares. Les tourbières subissent le décapage, la coupe d’arbres et pour éliminer les souches d’espèces ligneuses, l’utilisation de produits chimiques est même recommandée. Concernant les pelouses calcaires, des mesures telles que le pâturage n’ont eu qu’une faible efficacité sur la conservation de la biodiversité, pouvant conduire à la régression d’une ou de plusieurs espèces. Enfin, les mares sont souvent créées pour accueillir des animaux aquatiques en danger, même dans des sites où elles n’ont jamais existé, et concentrer un maximum d’espèces sur un minimum d’espace, en dépit d’un entretien nécessitant l’utilisation d’engins lourds pour éviter le comblement des mares. Généralement, la gestion conservatoire vise à conserver ou à restaurer des cibles précisément définies (e.g. une espèce, un écosystème). Pourtant, les stratégies de conservation basées sur ces cibles précises ne prennent pas en compte l’hétérogénéité au sein des espèces et des écosystèmes, ce qui peut alors causer la perte de la diversité biologique par l’homogénéisation des espaces de conservation (Hiers et al. 2016). De plus, la gestion conservatoire implique de minimiser les perturbations naturelles, ce qui entraîne également une homogénéisation (Drever et al. 2006). Ces écosystèmes homogènes résistent moins bien aux perturbations et mettent plus de temps pour retrouver leur état pré-perturbations. Ainsi, toute conservation d’un écosystème dont le but est de protéger une ou des espèces cibles ou de bénéficier de ses services écosystémiques provoque la perte de sa résilience écologique. Ces différents problèmes de la gestion conservatoire risquent de prendre de plus en plus d’ampleur avec les changements globaux, qui vont modifier les paramètres sur lesquels se basent les stratégies de conservation et les rendre obsolètes en quelques décennies. Si les habitats des espaces de conservation deviennent homogènes, les espèces n’auront plus d’opportunités d’adaptation : les stratégies de conservation ne permettront alors plus la survie des espèces mais plutôt leur disparition (Hiers et al. 2016).
La gestion conservatoire étant interventionniste, elle est souvent opposée à la gestion par la non intervention, qui utilise les successions écologiques dans un but de conservation. Une étude a comparé la restauration classique par intervention humaine et la restauration via les successions écologiques spontanées (Prach & Walker 2011). Les résultats ont montré que la restauration par successions spontanées affichait environ le double d'espèces sans aucune espèce invasive, contrairement à la restauration classique. De plus, la restauration par successions spontanées a produit une mosaïque d’habitats variés avec des espèces rares et menacées, ce qui n’est pas le cas de la restauration classique. Une autre étude a montré que les forêts de reconquête (qui se sont développées par successions spontanées sur des terres agricoles abandonnées) ont un rôle important dans la conservation de communautés originales, résilientes et diversifiées et peuvent être considérées comme des réservoirs de biodiversité (Morel et al. 2020). Les forêts de reconquête remplissent également un grand nombre de services écosystémiques, d’autant plus efficace que leurs surfaces sont grandes et non fragmentées : capture du carbone, conservation ou reconstitution de sols forestiers ou encore rôle de tampon face aux fluctuations climatiques (Schnitzler et al. 2008). Face aux changements globaux, la gestion par la non-intervention paraît très utile pour la conservation de la biodiversité et des services écosystémiques.
Conclusion
La présente controverse trouve toute sa place dans la problématique des changements globaux actuels, qui se traduit notamment par le recul global des milieux naturels et la perte de biodiversité. Pour lutter face à ces bouleversements sans précédents, la gestion conservatoire s’appuie sur une intervention humaine afin de conserver un écosystème ciblé ou une espèce ciblée. Aujourd'hui, elle semble être nécessaire dès lors que les grands herbivores ne sont plus assez nombreux pour maintenir les milieux ouverts et leur biodiversité. De plus, elle n’a jamais été aussi importante que dans le cadre des changements globaux puisque maximiser la biodiversité est devenu crucial pour la résilience des écosystèmes. Pour remplir leurs objectifs, les gestionnaires disposent de techniques toujours plus élaborées et impactant au minimum les écosystèmes. Pourtant, la gestion conservatoire souffre de différents problèmes, tels que la domination de la nature par la spécialisation des espaces de conservation ou bien l’homogénéisation et la perte de la résilience des écosystèmes conservés par la protection de cibles précises et la minimisation des perturbations naturelles. Or, ces problèmes ne feront que s’aggraver avec les changements globaux à venir. Dans ce contexte, la gestion par la non intervention peut s’avérer être une alternative efficace.
Alors la gestion conservatoire est-elle oui ou non un acte contre-nature face aux changements globaux ? Au final la question n’est probablement pas de savoir si elle l’est ou ne l’est pas, mais plutôt quand l’est-elle ou quand ne l’est-elle pas ? Les informations regroupées dans cette synthèse montrent en effet que dans certains cas, la gestion conservatoire semble être la meilleure approche pour conserver un écosystème ou une espèce, alors que dans d’autres cas elle serait peu efficace voire contre-productive. Ainsi, il semble nécessaire que le choix d’un mode de gestion plutôt qu’un autre soit dépendant du milieu à protéger. Cubizolle et Sacca écrivait déjà en 2004 que tout mode de gestion doit s’appuyer sur le diagnostic de l'écosystème car il s’agit de l’unique moyen de juger de la nécessité d’une intervention ou non. Avec des connaissances scientifiques toujours plus développées et l’utilisation de différentes disciplines écologiques, le choix du mode de gestion approprié à un milieu peut être de plus en plus précis. Par exemple, Bouzillé et collaborateurs ont démontré en 2010 que la phytosociologie permet de “prédire” les trajectoires des successions écologiques, notion importante dans le contexte des changements globaux. Il semble en effet que les indicateurs phytosociologiques permettraient aux gestionnaires d’avoir une meilleure idée du devenir des milieux et donc du mode de gestion adéquat pour préserver la biodiversité. Ainsi l'avenir de la gestion semble résider dans l’étude et l’écoute du milieu afin de servir la nature sans la museler.
La gestion conservatoire des milieux : un acte contre-nature face aux changements globaux ?
Le choix des milieux à protéger est principalement basé sur les fonctions associées à ces milieux (service écosystémique, refuge d’espèces rares, etc). Dans un contexte de changement global, la protection d’espèces en danger est au cœur des débats actuels. Ainsi les gestionnaires mettent en place de plus en plus de plans de protection des milieux afin de maintenir des écosystèmes avec des fonctions particulières. Ainsi, en bloquant les successions écologiques, ils protègent ces espèces en questions. Effectivement les milieux naturels ne sont pas immuables et changent selon des successions écologiques. Que l'argument soit politique, économique, écologique, ou autre, la conservation d'une fonction particulière va donc empêcher le déroulement du cycle des successions naturelles ainsi que le développement de leurs fonctions et espèces respectives. Mais cet argument est-il pertinent face aux changements globaux qui s’annoncent, alors même qu’il serait possible de laisser les milieux évoluer naturellement en réponse à ces changements ? Conserver à tout prix les milieux pour leurs fonctions ne risque-t-il pas d'entraîner leur perte en les empêchant de s’adapter aux changements ? Est-ce que les bénéfices apportés par le maintien d’une fonction spécifiques sont suffisant pour contrebalancer le coût de sa conservation ? Est-ce que ce rapport coût-bénéfices pour le maintien d’un écosystème donné est-il vraiment supérieur à celui de la succession écologique?
Publiée il y a plus de 5 ans par Université de Montpellier.Dernière modification il y a plus de 5 ans.