Introduction
Le dérèglement climatique que nous observons actuellement est directement imputable aux activités humaines, il s’agit d’un consensus entre les scientifiques et les nombreux rapports du GIEC en font état. Les pressions humaines sont aussi la cause majeure de la crise que traverse la biodiversité, qui pourrait mener à une 6e crise d’extinction massive. Dans ce contexte, il paraît nécessaire de réduire l’impact des activités humaines sur la biodiversité. L’énergie nucléaire a tendance à diviser les opinions : parfois présentée comme une solution aux problèmes d’émissions de gaz à effet de serre, elle est toutefois souvent décriée par les milieux écologistes et souffre d’une mauvaise image publique, due aux deux catastrophes majeures que sont Tchernobyl et Fukushima. Nous avons cherché dans cette synthèse à dresser un état des lieux des études sur les différents impacts, positifs ou négatifs, mesurés ou estimés, de l’énergie nucléaire sur la biodiversité. Cette synthèse se divise en trois parties : la diminution potentielle des gaz à effets de serre, les impacts dus aux événements catastrophiques, et les impacts plus réguliers intrinsèques à l’industrie de l’énergie nucléaire.
1) Minimisation des émissions de gaz à effet de serre
L’une des menaces majeures pesant aujourd’hui sur la biodiversité planétaire est celle du réchauffement climatique d’origine anthropogénique. Celui-ci est principalement causé par les émissions de gaz à effet de serre. Parmi ceux-ci, le principal agent du réchauffement climatique, le CO2, est produit en grande majorité par le secteur de l’énergie (voir le site : Our World In Data).
A contrario des énergies fossiles, l’énergie nucléaire produit à priori peu de gaz à effet de serre; la différence entre les deux serait d’un ou deux ordres de grandeur (Adamantiades & Kessides, 2009). Toutefois, la véracité de cette affirmation est à vérifier, car les activités minières liées à l’énergie nucléaire, ainsi que la construction et l’entretien des centrales, etc… peuvent générer une quantité de gaz à effet de serre non négligeable.
L’étude de Rashad et Hammad (2009) apporte une vision favorable des émissions du secteur nucléaire par rapport à celles engendrées par les énergies fossiles. Cet écart devrait se creuser encore davantage dans le futur, les avancées en matière d’énergie nucléaire semblant prometteuses là où peu de progrès dans l’exploitation des énergies fossiles est à prévoir. Les énergies renouvelables (hydroélectriques, éoliennes, solaires), ont certes un bilan en émission carboné nul (ou quasi-nul), mais elles sont de grandes consommatrices de surface, là où une centrale nucléaire ne requiert qu’une surface assez réduite.
Brook et Bradshaw (2014) vont également dans ce sens en comparant trois scénarios énergétiques pour le futur : un scénario sans changement par rapport à la situation actuelle, un scénario où la part de la production nucléaire d’énergie a considérablement augmenté, et un scénario de transition aux énergies renouvelables. Les deux scénarios « nucléaire » et « renouvelables » permettraient tous deux de largement réduire les émissions de gaz à effet de serre ; cependant, le scénario « nucléaire » est représenté comme étant largement plus réaliste, au vu de la situation technologique actuelle. Les énergies renouvelables autres qu’hydroélectriques sont intermittentes et doivent souvent être complétées avec des énergies fossiles (Brook et al. 2019) ; et l’énergie hydroélectrique est très dépendante du réseau hydrographique, ne pouvant être implémentée partout. Toutefois, dans l’absolu, une solution entièrement basée sur les énergies renouvelables serait encore moins émettrice de gaz à effets de serre (Jacobson 2019).
En conclusion, même en prenant en compte les coûts d’extraction de l’uranium et de construction/maintenance des infrastructures, l’énergie nucléaire reste une alternative largement meilleure aux énergies fossiles en terme d’émission de gaz à effet de serre. Une transition vers l’énergie nucléaire représenterait sans doute une amélioration de la situation climatique globale, considérée comme l’une des principales menaces actuelles pour la biodiversité. Toutefois, il est également important de considérer d’autres facteurs pouvant représenter de forts inconvénients pour la biodiversité : les événements catastrophiques, et les impacts sur l’environnement autres que l’émission de gaz à effet de serre.
2) Les catastrophes nucléaires
Depuis sa survenue, l’accident nucléaire de Tchernobyl a fait l’objet de centaines de publications scientifiques pour évaluer son impact sur la faune et la flore. Elles ne sont toutefois pas suffisantes pour caractériser et quantifier les conséquences systématiques des accidents nucléaires sur la biodiversité. En général, les espèces ne sont pas toutes impactées de façon similaire, n'ayant pas les mêmes sensibilités face aux radionucléides. Néanmoins, l'étude réalisée par Wehdren et al. (2012) montre qu’ il y a des effets négatifs d’un point de vue physiologique chez divers organismes étudiés (réduction des taux de leucocytes, des taux de reproduction, affaiblissement du système immunitaire), un effet de la bio-accumulation via le réseau trophique augmentant les chances de voir apparaître des altérations morphologiques ou physiologiques et une contamination des ressources à cause de l’iode 131 et du césium 137.
Puis est arrivé l’accident de Fukushima et la probabilité que ce type d’accident aura lieu tous les 60 à 150 ans (Wheatley et al., 2016). La zone contaminée de Fukushima est un site réplique de Tchernobyl en termes de radiations émises dans l’environnement et la biodiversité locale. Cela a permis une étude comparative des deux sites. Les différences et similarités génétiques, physiologiques, morphologiques, comportementales et développementales à l’issue de l’exposition à des contaminants radioactifs entre les deux sites ont été soulevées. Par exemple, il a été remarqué la fréquence de manifestation des tumeurs, l’apparition de la cataracte, la taille réduite du cerveau, la déformation des plumes, et la croissance anormale des pieds et becs chez les oiseaux sur les deux sites. Dans l’étude de Møller et al. (2015), il a été souligné que l’abondance et la diversité des oiseaux à Tchernobyl décroissent avec l'augmentation du niveau d'exposition à la radiation. Cette relation négative est plus forte à Fukushima et la différence peut découler des variables temporelles et chroniques de l’exposition à la radiation. La relation négative sur le site de Fukushima est confirmée par une étude plus complète (Garnier-Laplace et al., 2015).
Selon les auteurs ayant publié sur les grands mammifères des réserves de Biélorussie, le dépeuplement humain est le facteur principal de retour de la faune dans les zones contaminées. En ce qui concerne les zones à Fukushima, une étude faite par l'IRSN (2016) démontre que l’effet de l'exposition à la radiation (dose absorbée) est similaire entre les zones évacuées et non évacuées donc la diminution du nombre total d'oiseaux doit être prise plus sérieusement.
3) Principaux impacts de la production nucléaire
Le cycle du combustible nucléaire comporte 7 étapes (détaillées sur le site du Commissariat à l’Energie Atomique et aux Energies Alternatives) : l’extraction d’uranium, son enrichissement, la fabrication du combustible, son utilisation dans le réacteur, puis la séparation des composants du combustible usé en matière recyclable d’une part et en déchets stockés d’autre part. Deux étapes sont à l’origine des principaux effets de la production nucléaire sur la biodiversité : l’extraction de l’uranium, et le stockage des résidus.
L’extraction d’uranium se fait suivant plusieurs procédés : mines souterraines, à ciel ouvert ou lixiviation en tas. Ce dernier procédé est particulièrement néfaste car il produit des boues contaminées, chargées en métaux lourds et éléments radioactifs, qui rejoignent les eaux de surface et les nappes phréatiques.
L’étude de cas de plusieurs complexes miniers au Portugal a été synthétisée par Pereira et al. en 2014. Dans ces installations où la lixiviation en tas était généralement utilisée, les activités minières (durant la période d’activité et même après l’arrêt) ont été la source d’une contamination des eaux de surface et souterraines de la région. Des effets négatifs sur la mortalité, les fonctions reproductives et la santé générale des organismes occupant les zones contaminées ont été trouvés, autant chez des plantes que chez des invertébrés et des vertébrés.
Pour ce qui est du stockage des résidus de la production nucléaire, la réglementation est très stricte, notamment aux Etats-Unis où les structures sont généralement enterrées et conçues pour durer au moins 200 ans, et jusqu'à 1000 ans (Abdelouas, 2006). Les objectifs sont les suivants : réduire les émanations de radon, éviter la dispersion des résidus par érosion de la structure, réduire la pollution par fuite, et évaluer les risques pour le public et pour l'environnement, en particulier les risques de pollution des eaux souterraines.
Cependant selon Abdelouas (2006), la défaillance des structures de confinement des déchets radioactifs est une cause principale des impacts du nucléaire sur l’environnement. Plusieurs accidents sont recensés dans cet article, comme la rupture en 1979 d’un barrage qui retenait des résidus liquides à Church Rock aux Etats-Unis, entraînant la libération de 370 000 m3 d'eau radioactive et 1000 tonnes de sédiment contaminé dans le Rio Puerco, sur 110 km.
Rares sont les études s’intéressant aux conséquences de tels accidents sur les organismes et la biodiversité, beaucoup se focalisent sur des paramètres géochimiques comme la qualité de l’eau ou des sols. Or la compréhension des effets exacts sur les organismes permettrait de mieux prévenir et restaurer des écosystèmes après de tels événements.
Le recyclage des déchets nucléaires est encore à ses débuts, en particulier aux Etats-Unis, car il est souvent plus coûteux que l’extraction et l’enrichissement de nouveau minerai. Bradshaw & Brook (2014) présagent le développement des technologies du nucléaire qui permettront de recycler la totalité des déchets, de sauter l’étape d’enrichissement de l’uranium et diminuer drastiquement la quantité nécessaire pour faire fonctionner les réacteurs. Les “breeder reactors” notamment permettent d’optimiser le combustible, mais comme le souligne Jacobson (2019) ils sont très peu nombreux. Leurs avantages et inconvénients sont listés sur le blog Whatisnuclear.com (en anglais)
Il est donc indéniable que la production nucléaire a un impact non nul sur l’environnement et la biodiversité, qui ne passe pas par une production importante de gaz à effet de serre. Cependant les effets sont peu étudiés, et souvent peu considérés dans les débats sur le nucléaire, par rapport à des arguments tels que la santé humaine, la sécurité ou les émissions carbone. Il ne semble pas y avoir d’impacts associés à la proximité d’une centrale en l’absence de fuite, l’expérience d’Olipitz et al. (2012) tendant en faveur d’une absence de risques pour les organismes exposés à de faibles doses continues de radiations.
Conclusion
L’énergie nucléaire semble donc être une solution potentielle (bien que partielle) aux problèmes d’émissions de gaz à effets de serre. En revanche, nous avons donc vu que les impacts de la production nucléaire sur la biodiversité ne sont pas nuls, et ne se résument pas aux cas de catastrophes au niveau des centrales nucléaires. Les principaux impacts sont en fait associés à la contamination liée à l’extraction de l’uranium ainsi qu’aux défaillances des structures de confinement des déchets radioactifs. Cependant ces effets sont à mettre en perspective avec les impacts des autres types de production.
Un impact positif marginal serait la disparition de pression humaine dans les zones d’exclusion post-catastrophiques. Comme on l’a vu, cette conséquence ne concerne que peu d’espèces et s’accompagne de nombreux effets délétères sur les organismes.
Il est nécessaire de bien cerner les impacts du nucléaire sur les écosystèmes d’une part afin de choisir judicieusement l’énergie qui augmentera le moins la pression sur la biodiversité, et d’autre part pour diminuer le plus possible cet impact.
(Introduction et conclusion rédigées par J. Legeay et J. Rolland)
Publiée il y a plus de 6 ans par J. Rolland.
Quel est l'impact de la production nucléaire sur la biodiversité ?
Nous vivons actuellement dans un contexte de dérèglement climatique et de crise de la biodiversité. Les données scientifiques pointent clairement vers une responsabilité des activités humaines. Or la croissance démographique et le besoin croissant en énergie implique que les pressions humaines exercées sur l'environnement vont encore augmenter. Il devient alors nécessaire d'identifier les pratiques qui peuvent nous permettre de conserver notre niveau de vie tout en minimisant notre impact.
Les activités humaines qui exercent une pression sur la biodiversité sont variées : agriculture, industrie, transport, électricité, etc. Nous nous focaliserons sur l'industrie nucléaire de production d'électricité, afin de déterminer précisément quels sont ses impacts sur la biodiversité. Cette synthèse peut par la suite fournir une base de comparaison avec les autres types de production énergétique. La biodiversité désigne ici la diversité de la vie à tous les niveaux d'organisation. Nous avons tenté de proposer des références ayant trait à des organismes de divers règnes du vivant, y compris les humains.
L'industrie nucléaire étant relativement nouvelle (milieu du XXe siècle) et ses technologies ayant évolué très rapidement, nous présenterons ici des publications récentes. Le débat sur le nucléaire porte généralement sur les thèmes de la sécurité (armes nucléaires) et de la santé publique (avec des catastrophes très médiatisées dans des centrales nucléaires). Ici nous essayerons d'élargir le champ des arguments au thème de la biodiversité, afin d'introduire l'un des plus grands enjeux mondiaux des générations actuelles dans le débat sur les énergies.
Questions
Publiée il y a plus de 6 ans par J. Rolland.Par quels aspects la production nucléaire participe-t-elle à réduire l'impact humain sur la biodiversité ?
Par quels aspects contribue-t-elle aux impacts négatifs ?
Ces aspects sont-ils en adéquation avec l'opinion publique ?
Dernière modification il y a plus de 6 ans.