Introduction :
Depuis les cinquante dernières années, la population de nombreuses espèces a fortement décliné. Il est indéniable que les activités humaines ont un impact énorme sur la biodiversité, à tel point que de nombreuses études mettent en évidence le déroulement actuel d’une sixième extinction de masse (controverse sixième extinction de masse). Parmi les causes de cette extinction, on compte principalement le changement climatique et la perte d’habitat (Rodrigues, 2006 ; Hoffmann et al., 2010). Malgré des efforts de conservation pour atténuer ces pertes de biodiversité, ce phénomène semble voué à continuer au vu du changement climatique (Rodrigues, 2006 ; Hoffmann et al., 2010).
L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) est l’une des principales organisations non gouvernementales mondiales dédiées à la conservation de la nature. Cette organisation a développé une Red List (ou Liste Rouge) en 1964 attribuant un statut de conservation à chaque espèce. Cette liste, en constante modification, est gérée collaborativement par un groupe d'experts multidisciplinaires répartis à travers le monde. Ces statuts de conservation servent depuis de référence pour la communauté scientifique. Dans ce contexte où la biodiversité diminue de plus en plus, le statut des espèces indique les efforts de conservation nécessaires pour leur persistance. De part la diversité des caractéristiques propres aux espèces on peut se demander s’il n’existerait pas des nuances entre l’évaluation du statut basée sur les critères globaux et la réalité de l’état des populations. Cette analyse porte sur la nécessité des efforts de conservation et de la détermination de la suffisance ou non des moyens mis en œuvre nécessaires à la conservation des espèces (Bland et al., 2019).
I - La Liste rouge et son fonctionnement
L'objectif de la Liste rouge de l'UICN est de fournir des informations et des analyses sur l'état des populations, les tendances et les risques d'extinction des espèces afin d'informer et de déclencher des actions de conservation de la biodiversité (Mace et al., 2008 ; Betts et al., 2019).
Selon le Comité français de l’UICN, 2011, l’élaboration de la Liste rouge s’appuie sur une série de critères précis pour évaluer le risque d’extinction de chaque espèce ou sous-espèce. L'UICN possède une méthodologie d’attribution mise en place par les experts de la Commission de sauvegarde des espèces et la publication de lignes directrices permet son application à différentes échelles.
Les catégories de la Liste rouge classent le risque d'extinction des espèces en plusieurs critères. On décompte ainsi : les espèces Éteinte (EX) et Éteinte à l'état sauvage (EW), les catégories menacées comprenant : les espèces en danger critique d'extinction (CR), en danger (EN) et vulnérable (VU) et les espèces au statut quasi menacée (NT) et Préoccupation mineure (LC). Une espèce est répertoriée comme Données insuffisantes (DD) si les données disponibles sont insuffisantes pour évaluer sa conservation. Les catégories de la Liste rouge sont attribuées selon des critères indiquant le niveau de risque d'extinction. Les catégories menacées sont divisées en 5 sous-critères nommés de A à E ciblant le type de danger et permettant l’attribution d’un statut (Mace et al., 2008 ; Böhm et al., 2012).
De nombreux organismes prennent en considération les statuts de conservation UICN, notamment pour déterminer les allocations de ressources dans le cas du Global Environment Facility (GEF) et du Critical Ecosystem Partnership Fund (CEPF) ainsi que d’aider à la prise de décisions concernant l’impact environnemental de projets (UICN ; Bennun et al., 2017). Pendant l’application de projets, les entreprises peuvent récolter des données sur les espèces qu'elles fournissent à l’UICN (Bennun et al., 2017). Les gouvernements peuvent aussi subir des modifications majeures de gestion économique notamment en lien avec le commerce d’espèces sauvages, par exemple dans le cas du commerce d’ivoire en Afrique du Sud (Stiles, 2004).
La Liste rouge répertorie actuellement environ 6% des espèces connues (UICN 2020), la progression de l’inventaire des espèces à travers le monde représente un des enjeux majeurs de la conservation de la biodiversité. Les évaluations nationales ont nécessité 740 000 à 3 millions $ pour la recherche sur les espèces menacées. Parmi ce montant, environ 60% proviennent des gouvernements et 40% des ONG travaillant avec le gouvernement. 43 millions $ supplémentaires seraient nécessaires pour évaluer tous les écosystèmes du monde d’ici 2025 (Bland et al., 2019). Aujourd'hui, l'heure est au bilan puisque les fonds alloués et utilisés poussent le gouvernement et les scientifiques à la réflexion.
II - Le statut de conservation et son influence sur les espèces
a) Arguments montrant un impact positif du statut de conservation sur le devenir des espèces
De nombreuses études ont démontré une utilité notable des classements au sein de la Liste rouge et une efficacité de l’UICN.
Par exemple, Bolam, 2020 ont montré que depuis 1993, les actions de conservation ont permis d’empêcher l’extinction de 28 à 48 espèces de mammifères et d’oiseaux. Néanmoins, il est probable que l’impact de la conservation soit sous-estimé puisque la prévention de l’extinction d’espèces a pu ne pas être prise en compte si leurs effectifs déclinent rapidement. Le manque d’informations a pu alors empêcher d'identifier des changements. Pour les espèces d’oiseaux étudiées, les actions de conservation les plus fréquemment employées ont été : le contrôle des espèces invasives, la conservation ex-situ et la protection des habitats ; et pour les mammifères : la mise en place de lois, les réintroductions et la conservation ex-situ. L’île Maurice peut également illustrer l’amélioration de l’état des populations grâce aux efforts de conservation. En effet, cette île connaît depuis la fin des années 70 une nette augmentation de la population d’espèces d’oiseaux menacées telles que le Crécerelle de Maurice ( Falco punctatus ) et la Perruche de Maurice ( Psittacula eques ). Cette amélioration semble due entre autres à la gestion intensive des populations sauvages et à l'élevage en captivité (Young et al. 2014).
Il semblerait que les efforts produisent généralement des résultats positifs. Par exemple Hoffmann et al. 2010 ont montré que 7% des 62 574 espèces de vertébrés étudiées ont vu leur statut s’améliorer grâce aux actions de conservation. Young et al. 2014 ont également montré que sans les programmes de conservation du Durrell Wildlife Conservation Trust les 17 espèces de vertébrés étudiées auraient eu un indice de survie très inférieur à celui observé.
D'une manière plus générale, chaque catégorie de vertébrés a connu entre 1982 et 2010 une perte de la diversité. Cependant, elle s'est avérée moins importante que les estimations prévues (Hoffmann et al. 2010).
b) Arguments nuançant l’impact du statut de conservation sur le devenir des espèces
Malgré l'efficacité du changement de statut chez certaines espèces avancé par certains scientifiques, d'autres spécialistes montrent que les tendances prévues avant le changement sont conservées. Yésou, 2017 montre que sur 284 espèces d'oiseaux nicheurs recensées comme menacées en France métropolitaine 48 ont vu leur situation se détériorer entre 2008 et 2016 et l’état de seulement 15 espèces s’était amélioré. Un autre cas repose sur l'étude de l'antilope Saïga ( Saiga tatarica ), retrouvée dans les steppes Eurasiennes de l’Ukraine jusqu’en Chine. Celle-ci était classée vulnérable en 1996 et est aujourd’hui considérée espèce en danger critique . Malgré ces changements de statut, son état se détériore toujours depuis 1950. Cette baisse continue de la population est probablement due à la haute valeur des produits qui en dérivent pour la médecine chinoise. L'espèce semble dépendante des actions futures de conservation sans quoi son état se détériorerait fortement. (Akçakaya et al., 2018 ; UICN 2020).
La précision de la Liste rouge est remise en cause sur certains points. En effet, Meynell, 2005 énonce que la détermination du statut de conservation uniquement basée sur des critères globaux peut être biaisée. Ces critères peuvent ne pas prendre en compte un effet cumulatif des pressions observé sur le terrain. Par exemple, c'est le cas pour Rhinopithecus avunculus , pour lequel ces effets seraient sous-estimés au travers des critères de l'UICN. Il est souvent avancé que les espèces classées comme non menacées sont négligées par la région ou le pays.
c) Arguments montrant un effet néfaste du statut de conservation sur le devenir des espèces
Au contraire de ce qui a été cité précédemment quelques articles avancent que le changement de statut de conservation provoque l'effet inverse de ce qui était escompté. En effet, des résultats montrent que bien qu'un statut UICN supposément plus protecteur diminue l'exploitation des espèces d’ongulés modérément menacées, la pression de chasse sur les plus menacées augmente en contrepartie via un "Anthropogenic Allee Effect (AAE)". Ce phénomène décrit l'exploitation disproportionnée des espèces les plus rares et que pour certaines d’entre elles le surclassement du statut de conservation mène à une diminution plus forte de leurs effectifs sous certaines conditions, ici l'intérêt pour la chasse, comme pour Bos javanicus sur le continent asiatique (Palazy et al., 2012). Cependant, il y a un manque évident de preuves montrant que la chasse aux trophées pousse les populations d’ongulés vers l’extinction, même si cette exploitation a déjà été déterminée comme étant non viable pour Taurotragus oryx , Hippotragus niger et Redunca arundinum (Caro et al., 1998, Caro et al., 2009). L’intérêt démesuré pour les espèces rares pourrait compromettre la bonne gestion de leur conservation (Palazy et al., 2012). Des travaux antérieurs ont montré que plusieurs facteurs déterminent le prix du trophée lors des activités de chasse : le pays d'origine, la taille, la rareté et le "charme" de l’espèce. L'étude de Prescott et al., 2011 a démontré que les prix des trophées des espèces de bovidés dont le statut UICN s'est détérioré ont augmenté davantage que ceux des espèces dont le statut s'est amélioré ou n'a pas changé. Cependant cette augmentation pourrait avoir des origines indépendantes de la détérioration et résulter simplement d’une diminution des effectifs. La Liste rouge n'énumère pas la chasse aux trophées comme une menace majeure susceptible d'avoir détérioré l'état des populations.
III - Conclusion
Malgré les quelques réserves sur l'efficacité des changements de statut sur la Liste rouge de l'UICN, les scientifiques sont globalement d'accord pour conserver ce système. Mais les spécialistes s’accordent également sur la nécessité de l’améliorer tout en poursuivant les efforts de conservation. En effet, bien que les baisses absolues et proportionnelles des indices de la Liste rouge pour chaque taxon aient été faibles, elles représentent des pertes de biodiversité considérables, comme l’extinction de 662 espèces d’amphibiens (Hoffmann et al. 2010).
Cardoso et al., 2011 ont démontré une sous-estimation du statut issu de la Liste rouge pour les invertébrés. Ils avancent que les critères (de A à E) ne sont pas adaptés pour évaluer ces populations à cause de la diversité des habitats. Il serait donc nécessaire d'étoffer encore plus les critères pris en compte par l'UICN.
Les efforts engagés dans les recherches sur la conservation de la biodiversité sont très disparates à travers le monde et sont généralement insuffisants dans les pays qui en auraient le plus besoin. Par exemple, pour la conservation des mammifères, les cinq pays les plus concernés sont l’Indonésie, Madagascar, le Pérou, le Mexique et l’Australie, représentant 11,9% des publications dans ce domaine alors que les estimations évaluent que 37,2% seraient nécessaires (Wilson et al., 2016).
La survie des espèces dépendra de nos capacités à acquérir des connaissances plus profondes sur l’ensemble de la biodiversité étant donné les disparités de quantités d’informations selon les espèces.
Le changement de statut de conservation d'une espèce a-t-il vraiment un impact sur son devenir ?
Le statut de conservation IUCN (The International Union for Conservation of Nature) d'une espèce semble déterminant pour les efforts de conservation qui la concernent. Cependant, il est important de discuter de la distinction des enjeux qui caractérisent la conservation des différentes espèces. Les axes abordés seront : le système de définition des statuts de conservation, la caractérisation des enjeux liés à la conservation des espèces et leurs influences (études de cas) et l'étude de populations d'espèces dont le statut de conservation a changé.
Publiée il y a plus de 5 ans par M. Tournier.Dernière modification il y a plus de 5 ans.